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jeudi 27 mai 2010

Accord tripartite et risques de prolifération nucléaire au Moyen-Orient : Israël, l'Iran et le "club sunnite"


Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a pressé aujourd’hui les Etats-Unis et la Russie d’accepter l’accord tripartite du 17 mai 2010 (qui prévoit un échange de combustible nucléaire produit par l’Iran contre de l’uranium enrichi à 20%), en expliquant à Washington et à Moscou qu’il s’agissait là de «leur dernière chance» de résoudre pacifiquement le conflit qui les oppose à Téhéran.

Lundi 24 mai, l’Iran a d’ailleurs notifié cet accord à l’AIEA, mais hier la Secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a estimé que ce document présentait un certain nombre de lacunes. Un expert occidental a notamment montré que le projet d’échange prévu était irréalisable, car il fixe un délai d’un an pour la livraison de 120 kg d’uranium enrichi à 20% à l’Iran, alors même qu’il faudrait près de 2 ans pour produire une telle quantité de combustible nucléaire.


Entretemps, Recep Tayyip Erdoğan, qui est parti hier pour une tournée en Amérique du Sud, qui doit commencer par un séjour au Brésil où il doit participer à la 3e réunion de l’Alliance des civilisations, a poursuivi sa campagne de promotion de l’accord tripartite. Lundi, il a eu un entretien téléphonique avec Nicolas Sarkozy pour tenter de le convaincre de soutenir l’accord. Mais si le président français a remercié la Turquie et le Brésil pour leurs efforts, il a redit que, pour que l’échange en question puisse se faire, il fallait que l’Iran abandonne son projet de produire de l’uranium enrichi à 20%. Les Etats-Unis pour leur part continuent leurs démarches pour mettre sur pied un nouveau programme de sanctions contre l’Iran. Outre l’accord des pays européens, Washington semble pouvoir compter sur le soutien de la Russie et de la Chine, mais cette dernière a dit hier que “les discussions au Conseil de sécurité sur le dossier iranien, pour le vote de nouvelles sanctions, ne signifiaient pas la fin des efforts diplomatiques”

Les derniers développements de la question nucléaire iranienne interviennent au moment où les experts s’interrogent plus que jamais sur les risques de prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Alors qu’Israël, qui n’adhère pas au TNP est officieusement le seul détenteur de l’arme nucléaire dans la région, l’affaire iranienne a relancé les interrogations sur les intentions de pays voisins qui pourraient se doter d’installations et de technologies leur permettant de fabriquer une arme nucléaire. Bien que théoriquement favorables à une dénucléarisation du Proche-Orient, la Turquie, l’Egypte et l’Arabie saoudite sont entrées dans le jeu à des degrés divers.

L’Egypte, en particulier, qui dispose des connaissances nécessaires pour conduire un programme nucléaire civil et qui avaient gelé ses projets atomiques, il y a 20 ans, a annoncé en 2007 la construction de plusieurs centrales. L’Arabie Saoudite, qui ne possèdent pas d’installations nucléaires et n’est pas en mesure d’en construire actuellement, pourrait toutefois acquérir l’arme nucléaire grâce à son allié pakistanais. Enfin, la Turquie vient de signer avec la Russie un accord qui lui permettra de construire sa première centrale nucléaire et elle est en négociation avec la Corée du Sud pour la construction d’une seconde installation nucléaire. Cet engouement pour l’atome s’explique sans doute par le prochain tarissement des ressources pétrolières et la nécessité, ici comme ailleurs, de trouver des énergies de remplacement. Mais, à plus court terme, nombre d’experts redoutent également que la stratégie actuel de l’Iran justifie par la suite l’arrivée de ces puissances sunnites, inquiètes de la perpective d’une “bombe chiite”, dans le club fermé des détenteurs de l’arme nucléaire. En outre, en septembre 2007, un “mystérieux” bombardement israélien sur la Syrie, à partir de la Turquie (qui avait alors protesté), qui aurait visé un site nucléaire en construction, a révélé que Damas, qui de surcroît entretient des bonnes relations avec Téhéran, était probalement aussi concernée par cette fièvre nucléaire moyen-orientale.

Ainsi, la manière de gérer la crise iranienne a une importance capitale pour l’avenir du Moyen-Orient car, les avancées technologiques de l’Iran dans la production d’uranium enrichi, pourraient déboucher sur un phénomène de prolifération nucléaire, les rivaux sunnites potentiels de l’Iran et d’Israël cherchant à se doter d’une technologie comparable pour sanctuariser la région. Dans cette affaire, le Brésil, qui sera capable de produire sur son sol de l’uranium enrichi, en 2015, en quantités industrielles, pourrait bien faire d’une pierre deux coups, affirmant à la fois ses prétentions sur la scène internationale et se positionnant sur un marché nucléaire appelé à se développer.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 26.05.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/05/laccord-tripartite-et-la-question-de-la.html)


mardi 18 mai 2010

La Cour des comptes dénonce le système scolaire français


C'est le constat dramatique d'un dysfonctionnement généralisé, de la maternelle à la fin du lycée, que tire la Cour des comptes de son analyse du système scolaire français. Présenté mercredi 12 mai lors d'une conférence de presse, le rapport de la Cour (200 pages), intitulé "L'éducation nationale face à l'objectif de la réussite de tous les élèves", repose sur deux ans d'auditions des meilleurs spécialistes de notre système éducatif et une enquête de terrain dans 60 établissements de six académies (Aix-Marseille, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Orléans-Tours, Montpellier, Paris et Versailles), ainsi qu'en Ecosse, Espagne et Suisse.

Contrairement à ce que pensent nombre de Français de leur école – et malgré un budget qui est le premier de l'Etat –, la politique de l'éducation nationale aggrave les inégalités et produit trop souvent de l'échec. Un constat dû en grande partie au fait que le système impose et empile d'en haut ses directives et ses réformes sans tenir compte des besoins de l'élève ni vérifier leur efficacité sur le terrain.

Un échec aussi à aller chercher dans le fait que "l'école secondaire est encore gérée sur la base de décrets datant de 1950, quand on avait 5 % de bacheliers !" Pour inverser la tendance et renouer avec la "réussite de tous les élèves", le rapport préconise de placer enfin réellement l'élève "au cœur du système", notamment en tenant compte de ses manques et de ses besoins.

D'autre part, en changeant radicalement d'approche dans la gestion du système : "Il est désormais impératif de remplacer la logique de l'offre scolaire – qui repose sur des moyens alloués en fonction des programmes : tant d'heures de cours, qui signifient tant d'enseignants, qui signifient tel budget –, par une logique fondée sur la demande, c'est-à-dire sur une connaissance nettement plus précise des besoins des élèves", insiste le rapport.

Au cours de leur enquête, menée de fin 2007 à septembre 2009, les conseillers de la troisième chambre ont ressenti "un grand intérêt du terrain, qui supplie que ça bouge, mais aussi un fort découragement et épuisement devant les effets d'annonce".

En conclusion, le rapport de la Cour énumère 13 propositions réparties en quatre grands chapitres. Elles vont de la reforme de la gestion du système éducatif à la révision de l'organisation des emplois du temps et des rythmes scolaires, en passant par la réorganisation des classes (quels élèves dans quelles classes ?), l'affectation des enseignants (quels enseignants devant quels élèves ?) et une refonte de l'aide apportée aux élèves en difficulté.


Une nouvelle gouvernance

Le rapport de la Cour des comptes, pointe un "hiatus" important entre les coûts et les performances de notre école : "La France est le pays de l'OCDE où le retard scolaire à 15 ans est le plus important (…), un de ceux où les écarts de résultats entre élèves se sont le plus accrus [et] où l'impact de l'origine sociale sur les résultats des élèves est le plus élevé ", souligne le rapport.

Si elle continue de la sorte, elle ne pourra jamais atteindre ses objectifs de 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac et 50 % avec un diplôme du supérieur. Aujourd'hui, la France est loin du compte, avec seulement 25 % d'une classe d'âge au niveau de la licence (bac + 3). Pour lutter contre l'échec scolaire, le rapport propose "d'accroître le financement du traitement de la difficulté scolaire à l'école primaire", où commence à se construire l'échec.

Il souligne aussi l'importance de "mettre fin à une allocation des moyens uniforme", sans prise en compte des écarts et des objectifs entre établissements. "Entre un lycée qui a 100 % de réussite au bac et un autre qui n'a que 40 % de réussite, il n'y a que 10 % d'écart dans les moyens horaires alloués", dénonce la Cour. Elle remarque au passage que le ministère ne connaît même pas précisément les coûts de sa politique de lutte contre l'échec, "ce qui empêche de déterminer quels dispositifs doivent être maintenus ou supprimés".


S'adapter aux besoins de l'élève

Dans ce domaine, tout est à revoir car l'élève, qui est prétendument au centre du système, est en fait "le dernier servi", dénonce la Cour. A commencer par le temps et les rythmes scolaires qui ne lui sont absolument pas adaptés. Surtout pour ceux déjà en difficulté, qui peuvent dépasser la journée de six heures de cours quand ils ont aussi à suivre ceux de soutien scolaire, en sus des heures de cours ordinaires.

Les redoublements, qui sont le plus souvent inefficaces et coûteux, devraient être revus à la baisse et les économies ainsi faites allouées "au financement d'actions d'accompagnement personnalisé". Il faut "arrêter de dire que tous les élèves doivent avoir le même nombre d'heures de mathématiques et que le soutien est le même pour tout le monde", martèle Jean Picq.

Pour le président de la troisième chambre de la Cour des comptes, rédactrice du rapport, "l'égalitarisme de notre système maintient l'inégalité". La composition des classes est aussi visée par le rapport, qui note que leur "hétérogénéité est plus vécue comme une contrainte que comme un objectif louable".

La Cour pointe encore du doigt une orientation qui se fait par défaut et sur la base de l'échec. La troisième chambre, confirme ce qu'elle avait été la première à pointer, dans un précédent rapport : le risque de ghettoïsation des établissements les plus difficiles qui voient fuir leurs meilleurs élèves du fait de l'assouplissement de la carte scolaire.


Des enseignants plus efficaces

Dans son rapport, la Cour relève que l'affectation des enseignants n'est pas faite en fonction de leurs compétences et des élèves qu'ils auront en face d'eux. Il faut, dit-elle, "définir un cadre réglementaire conforme à la diversité de leurs missions" : enseignement disciplinaire, mais aussi coordination des équipes pédagogiques, accompagnement personnalisé (suivi, aide méthodologique, dispositifs spécifiques, conseil en orientation…). "Un accord annuel arrêté entre les enseignants et les responsables des établissements [devrait] définir les modalités pratiques de répartition de ces missions", estime le rapport.


Des établissements responsabilités

La Cour demande "que ce soient les équipes pédagogiques qui déterminent les modalités de répartition des moyens d'enseignement et d'accompagnement personnalisé". Une mesure révolutionnaire que le ministère ne peut accepter, car elle reviendrait à le destituer.

Enfin, elle propose de systématiser les affectations "sur profil" des responsables et des enseignants des établissements les plus difficiles, et de les évaluer à partir des "bonnes pratiques relevées en France et à l'étranger".


Le rapport de la Cour sort une semaine après celui de l'Institut Montaigne l'école primaire. Beaucoup plus complet, il enfonce le même clou : la réforme de fond en comble de notre système scolaire est urgente. Surtout quand on est supposé élaborer une société de la connaissance.

Reste à savoir si le ministère aura le courage de s'y atteler, tant le changement de cap implique de changements en matière de politique éducative.


Source : LeMonde.fr, Rubrique Société, Marc Dupuis, 12.05.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/05/12/la-cour-des-comptes-denonce-le-systeme-scolaire-francais_1350226_3224.html)

mardi 27 avril 2010

L'Europe s'institutionnalise en coulisses


L
es chefs de la diplomatie européens sont parvenus lundi 26 avril à un accord sur le futur service diplomatique destiné à porter la voix de l'Europe dans le monde. Ce "service d'action extérieure"
de l'UE (SEAE) regroupera des milliers de fonctionnaires à Bruxelles et dans les 136 délégations européennes de par le monde.

La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, s'est réjouie d'avoir obtenu "un accord politique" des ministres à l'issue de longues heures de négociations à Luxembourg. Il s'agit d'une "première étape" avant la poursuite des pourparlers avec le Parlement européen et la Commission, a souligné le chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos.

Le projet, né du traité de Lisbonne, fait l'objet d'intenses tractations sur sa structure, son mode de fonctionnement, son financement et ses principaux postes, entre les 27, la Commission de Bruxelles et le Parlement européen. Si le texte approuvé mentionne que le service sera dirigé par un "secrétaire général exécutif" flanqué de "deux secrétaires généraux adjoints", la question peut encore évoluer au fil des négociations, estiment des diplomates.

La France, qui milite pour que le poste revienne à son actuel ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, souhaite une structure pyramidale, a confirmé le ministre français Bernard Kouchner. Mais Catherine Ashton pencherait plutôt pour "une direction collégiale" de trois personnes, quitte à ce que l'une d'entre elles reste une sorte de "primus inter pares", indique son entourage. In fine, l'organigramme exact et la façon dont ils interagiront entre eux seront du ressort de Mme Ashton. Un haut responsable de la Commission et un Polonais sont envisagés pour les autres postes d'adjoints, selon un diplomate.

Autre question sensible, notamment aux yeux des Britanniques en pleine campagne électorale, la question des services consulaires. Certains petits pays souhaitaient pouvoir confier de telles tâches aux délégations de l'UE dans les pays où ils n'entretiennent pas de représentation. Le compromis trouvé "inscrit la possibilité que le SEAE puisse apporter un soutien à des requêtes consulaires" pour qu'il ne crée par de dépenses budgétaires supplémentaires, a souligné M. Moratinos.


Des négociations qui s'annoncent difficiles au Parlement européen

D'autres points doivent encore faire l'objet de négociations plus poussées "dans le détail", a reconnu Catherine Ashton, citant notamment la question des nominations des chefs de délégation. Autre sujet d'inquiétude pour les Etats : la part que représenteront leurs diplomates nationaux dans le SEAE. Mme Ashton a promis de leur donner d'ici un mois une évaluation chiffrée du nombre de fonctionnaires européens qui rejoindront le service, afin d'assurer le respect du principe de la présence en son sein d'un tiers de diplomates nationaux.

Dès mardi, Miguel Angel Moratinos entamera des négociations avec les eurodéputés qui s'annoncent difficiles. S'il n'est formellement que consulté sur la structure du service, le Parlement a son mot à dire sur le budget et le statut de ses personnels. Et il entend lier tous ces sujets en un paquet.

Les chefs des trois grands groupes politiques du Parlement (conservateur, socialiste et libéral) ont prévenu la semaine dernière qu'ils n'accepteraient pas un projet qui "consacre le retour à l'inter-gouvernementalisme" en Europe, c'est-à-dire la gestion des affaires européennes par les Etats. Et les Verts aussi sont sceptiques. L'Italien Franco Frattini a dit espérer une adoption par le Parlement en juillet. Mais d'autres délégations sont plus pessimistes et tablent plutôt sur un accord "avant la fin de l'année", selon un diplomate.

Source : Le Monde, avec AFP, 26.04.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/04/26/les-27-jettent-les-bases-d-un-nouveau-service-diplomatique-europeen_1343005_3214.html)

lundi 26 avril 2010

"PS: le retour des années 1970" ?


Le document de travail de la convention nationale du Parti socialiste fleure bon le programme commun de 1981. Le retour du «plus d'Etat» est de la pure démagogie.

Il parait, m'affirment des amis socialistes, que le « document de travail » de la Convention nationale du PS propose trois ou quatre avancées absolument majeures qui posent le socle de ce qui sera, plus tard, le programme du (de la) candidat(e) pour 2012. Ces avancées sont: une «révolution fiscale», une «sécurité sociale professionnelle» et un pôle public d'investissement «qui investira dans une part significative de l'industrie française». Le PS ajoute une «restauration de la puissance publique», garante des «biens communs», qui distribuera «des services publics personnalisés». Voilà donc comment le gouvernement socialiste, s'il sortait vainqueur des urnes dans deux ans, se donnerait de moyens fiscaux, comment il redonnerait une sécurité d'emploi à chaque Français, comment il redonnerait du dynamisme à l'industrie et par là l'économie et comment, enfin, l'Etat rétablirait l'égalité.

C'est bizarre parce que j'ai beaucoup de mal avec cette présentation. A la lecture, j'avoue avoir trouvé ce texte de 23 pages consternant. Il constitue un net virage à gauche du discours socialiste, ce qui en soit est compréhensible: la crise a démontré que le modèle libéral» a échoué - mais n'est-ce déjà pas une facilité que de l'affirmer en bloc? - il faut en présenter un autre. Il faut avoir de l'ambition. Certes. Mais pourquoi dire «inventer une nouvelle civilisation»? Ce genre de slogan n'annonce en général rien de bon, on a déjà donné.

Justement, le PS profite de la crise, si l'on peut dire, pour nous revendre des mesures qui fleurent le programme commun de 1981. Il fait fi de tout le travail des économistes et des sociologues qui analysent la réalité sociale issue de la mondialisation (voir par exemple toutes les publications de «La Vie des Idées» au Seuil) et qui essayent de tracer les pistes de nouvelles politiques de l'éducation, de l'emploi, de la retraite, etc. Est-ce par peur de devoir affronter des choix douloureux pour ses électeurs? Est-ce par cynisme? Par flemme intellectuelle? Parce qu'au fond le programme n'est pas fait pour être appliqué, l'important est de se distribuer déjà les portefeuilles? En tout cas, le PS se replie sur d'affligeantes certitudes datant des années 70 qui ont démontré, hélas, qu'elles étaient des impasses.

Ces certitudes sont :

1 - il faut «plus» d'Etat-providence, il faut «construire des protections, il faut inventer les nouveaux droits». Or, comme le disent tous les sociologues et économistes dont je parle, le problème n'est pas la taille de l'Etat-providence, que Nicolas Sarkozy aurait soit disant «cassé» en diminuant les effectifs, mais «l'essoufflement de cet Etat-providence».

Comme l'explique clairement Alain Ehrenberg dans Le Monde. «Nous sommes entrés dans une crise de l'égalité à la française. Il y a une difficulté française à fournir une réponse pratique et crédible au profond renouvellement des inégalités qui résulte des transformations de nos modes de vie. Notre système de protection est désormais incapable d'empêcher les plus défavorisés de subir les conséquences des transformations économiques et sociales: les femmes issues des milieux populaires, par exemple, en sont les principales victimes».

Le document du PS est, sur ce sujet, fondamentalement ambiguë parce qu'il dit page 5 qu'il veut «redonner confiance dans l'action publique, dans l'Etat providence, dans la solidarité, dans une approche collective des problèmes individuels» et à la fin du document page 19 «il faut des services publics personnalisés». Collectif ou personnalisé? Comprenne qui pourra. Le fond de l'affaire est archi connu: le PS est un parti de fonctionnaires et il a un mal fou à leur faire admettre qu'il faut s'adapter. Plutôt que de dire qu'il faut transformer le boulot des profs, il préfère s'en tenir à l'électoraliste «plus de profs».

Pour terminer ce premier point, il faut évidemment noter que le PS ne prévoit pas une la baisse des dépenses publiques, face au déficit et à la dette, mais parle au contraire et uniquement de «plus d'Etat». Rien que cela suffit à décrédibiliser l'ensemble: les socialistes n'ont-ils aucune conscience, sauf pour critiquer Sarkozy, de la situation effroyable des finances publiques? Leur tabou sur l'âge de départ en retraite à 60 ans en est le triste emblème.

2- Plus de social fera plus de croissance. C'est la deuxième certitude qui vient d'un keynésianisme idéalisé. Comme les salariés seront choyés, ils travailleront mieux, seront plus créatifs, etc, et l'économie se portera mieux. Hélas, l'affaire est loin d'être si simple et, petit hic, notre voisin allemand a choisi la voie inverse: il a abaissé le coût du travail et remis en cause les protections sociales. La France peut-elle prendre le chemin opposé sans conséquence? Nos pertes de parts de marché à l'exportation au profit de l'Allemagne, ne sont-elles pas alarmantes? Le document, ici carrément nul, en appelle à «une relance du modèle social européen», ce qui ne prête même pas à rire...

3- La vérité de la politique proposée apparaît en filigrane dans chaque chapitre: le protectionnisme. Le PS propose de remplacer le libre-échange par «l'échange juste» qui consiste à élever des barrières tarifaires sur les importations en provenance des pays qui ne respectent pas les mêmes normes environnementales (ce que demande aussi Nicolas Sarkozy) mais aussi sociales. Nous y voilà: la mondialisation est trop rude, il faut s'en protéger. A quel niveau? Celui de l'Europe? Rien n'est précisé car les dirigeants du PS savent qu'ils trouveront peu d'alliés parmi les autres membres de l'Union sur ce sujet. Alors au niveau de la France seule? On voit ici réapparaître le clivage existentiel au sein du PS entre les pro et les anti de l'Europe. Les pros savent qu'on peut toujours le demander mais que l'Allemagne, pays qui mise sur ses exportateurs, dira non, et qu'il vaudrait mieux ne pas trop compter sur cette solution. Les anti le savent qui veulent, en clair pousser la France hors de l'euro. Mais ils se gardent bien de le dire...

Pour le fun, je vous ai gardé tout le passage sur l'industrie «pas d'économie forte sans industrie forte». On croirait entendre du Sarkozy. Et de proposer un «pôle public d'investissement industriel, 2P2I)» qui prendra «une part significative de l'industrie française». Coucou revoilà les nationalisations mais des PMI, cette fois-ci. Les ouvriers qui espèrent conserver leurs emplois grâce à cette géniale méthode n'ont qu'à demander comment l'Etat socialiste a fermé les mines et les laminoirs de Lorraine à partir de 1982, avec raison d'ailleurs.

Le plus faux en la matière est cette «démarche par filière», comme l'évoque Nicolas Sarkozy également. Qu'il soit permis à l'auteur d'un livre, co-écrit en 1979 avec Jean-Hervé Lorenzi qui vantait «la filière électronique», d'avouer que çà a complètement raté et que le concept, tel quel, ne peut pas marcher en France. Le meilleur dans ce chapitre sur la «production», outre cette belle phrase «nous relancerons l'innovation!» (vas-y Paulo !), concerne l'agriculture. Il y a des votes à prendre dans le monde rural, le PS n'hésite pas : sa politique du «manger mieux» va permettre, accrochez vous au tracteur, «la relocalisation de centaines de milliers d'emplois!».

Reste la révolution fiscale qui serait, en effet le PS a raison sur ce point, nécessaire en France. Mais l'incroyable déni de réalité du texte de la grave crise de compétitivité de la France et du gouffre de ses finances publiques amène tout droit à cette conclusion: au pouvoir le PS va élever les impôts et pour tout le reste avouer que, voyez-vous la crise est plus dure qu'on pensait, c'est la faute aux autres, mais bon voilà: le changement de civilisation sera pour plus tard.

Source : Slate, Eric Le Boucher, 26.04.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/20385/ps-programme-annees-70-Etat-nouvelle-civilisation)

vendredi 23 avril 2010

Sylvie Tissot, chercheuse à l'Université de Strasbourg, porte un regard critique et stimulant sur les politiques urbaines et l'action sociale


Sylvie Tissot est maître de conférences à l'Université de Strasbourg et chercheuse
associée au GSPE (Groupe de Sociologie Politique Européenne). Ses recherches portent sur les politiques urbaines et la ségrégation socio-spatiale en France et aux Etats-Unis, et plus récemment sur les processus de gentrification. Elles offrent un éclairage original et très stimulant sur des débats à la fois anciens et très contemporains sur les sociétés et les politiques urbaines, l'action publique et les mobilisations collectives, qui méritent d'attirer l'attention non seulement des chercheurs, mais aussi des acteurs publics et politiques et (surtout ?) des citoyens.


Sa thèse, publiée en 2007 sous le titre
L’Etat et les Quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique (Seuil, Paris), analyse la généalogie et les implications du processus de formulation et de construction du "problème" des "quartiers" en France,.

Les émeutes de l’automne 2005 ont remis la « question des quartiers sensibles » à l’ordre du jour. Mais quelles sont les causes de cette explosion ? Pour le comprendre, il ne suffit pas d’enquêter sur ces quartiers, il faut aussi analyser d’où viennent les concepts et les catégories qui ont servi à interpréter le « problème » et à formuler des solutions. Cette généalogie nous renvoie à la construction, entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990, de la catégorie de « quartiers sensibles ».
Que cache cette expression ? Une réforme fondée sur les politiques de « participation » : priorité est donnée au lien social, à la solidarité locale, à la capacité des habitants à restaurer une vie commune et de la convivialité, plutôt qu’à l’action publique contre la pauvreté, les inégalités socio-économiques et les discriminations. Cette redéfinition des priorités n’affecte pas seulement les quartiers. Le livre de Sylvie Tissot montre qu’elle est un élément majeur de la réforme qui voit la place et les fonctions de l’État social remises en cause depuis vingt ans.


De ce travail, Sylvie Tissot a également tiré plusieurs articles académiques et journalistiques, comme celui paru en 2007 dans le journal Le Monde Diplomatique : "Comment la question sociale est dénaturée - L’invention des « quartiers sensibles" (URL : http://www.monde-diplomatique.fr/2007/10/TISSOT/15252)

La dégradation du quotidien des « cités » suscite toutes sortes d’initiatives de « terrain » et de discours politiques. Mais la réalité des faits en masque une autre, celle des mots par lesquels on la désigne. Et ceux-ci sont loin d’être neutres. Ainsi, la rhétorique des « quartiers sensibles », dominante depuis vingt ans, a une histoire, celle d’une vision du monde où s’effacent les rapports de domination et la question sociale, au profit d’une idéologie de la « proximité » conservatrice de l’ordre établi.



En 2005, elle coordonnait déjà
deux numéros de la revue Actes de la recherche en sciences sociales sur le thème "Classer, penser, administrer la pauvreté". Elle présentait ainsi ces deux numéros, respectivement consacrés aux "Politiques des espaces urbains" et aux "Figures du ghetto" * :

Comment analyser les politiques urbaines et leurs recompositions les plus récentes ? Un certain nombre de travaux portent depuis quelques années un regard plus critique sur les catégories massivement utilisées aujourd’hui pour analyser et traiter les problèmes urbains (« ghettos », « mixité sociale », « quartiers sensibles »), et questionnent les effets des dispositifs territorialisés de l’action publique. Ce numéro part toutefois du postulat que le travail sociologique ne saurait se contenter de pointer du doigt les dysfonctionnements de l’action publique, d’en dénoncer les ratés, ou encore se cantonner à un bilan ou une évaluation déplorant la mise en oeuvre défectueuse d’idées justes. Les articles réunis ici visent plutôt à montrer ce qui produit ces catégories tout en analysant ce qu’elles produisent dans la réalité sociale. Et pour cela, au-delà d’une analyse des discours, les auteurs s’engagent dans une histoire sociale de la réforme urbaine et de ses catégories, alliant aux enquêtes dans les champs administratif, politique ou de l’expertise une attention aux modalités de leur réception à des échelles diverses (politiques centrales, communes, habitants d’un quartier).
Ce numéro entend ainsi contribuer à la connaissance des transformations récentes de l’action sociale, dont certaines tendances sont déjà bien analysées : individualisation de l’action publique, avec des dispositifs axés sur la réinsertion des individus, sur la valorisation de leurs « compétences » et sur la rectification de leurs « trajectoires » ; psychologisation induite par le travail sur le « lien social », la restauration du « dialogue », de la « confiance » et de la « communication ». La lutte contre le chômage, les politiques d’éducation, d’insertion ou encore de prévention ont connu des transformations très semblables : nourries, comme ces dernières, du paradigme de l’exclusion, les politiques de logement et les politiques urbaines sont également construites sur un certain déni des ressorts structurels de la pauvreté.
Mais penser et administrer la pauvreté à partir des questions de « mixité sociale », de « ghettos » et de « quartiers sensibles » ne comporte pas seulement le risque d’occulter les mécanismes de domination, que celle-ci soit économique, sociale ou raciste. Alors que les classes populaires sont soumises aux effets des transformations du marché du travail, du système scolaire et de l’habitat (chômage et précarisation, relégation scolaire dans un contexte de massification, stigmatisation de sa fraction issue de l’immigration), cette occultation pose les bases d’un regard misérabiliste. Et surtout le fait que ces catégories soient indissociablement territoriales et ethniques, qu’elles visent des populations (« immigrés », « jeunes » issus de l’immigration) autant que des espaces, alimente une vision homogénéisante de populations qui seraient irréductiblement différentes, et à ce titre justiciables de dispositifs et de mesures spécifiques.
Revenir sur le rôle joué aujourd’hui par ces classifications, notamment dans les politiques du logement et les politiques de la ville, vise à saisir des processus comme la stigmatisation de la jeunesse populaire, la discrimination selon l’origine ethnique, la réduction ciblée des services publics sous l’impulsion de réformes dites « modernisatrices », ou encore les projets de nouvelles institutions de gestion des pauvres (comme les asiles réclamés aujourd’hui par certains pour les clochards). (suite : http://lmsi.net/spip.php?article457)


Plus récemment enfin, Sylvie Tissot s'est tournée vers l'étude des processus de gentrification des quartiers anciens en France et aux États-Unis. Elle a publié en 2009 un article très éclairant sur le rôle des associations de quartier dans le processus de gentrification d'un quartier de Boston, intitulé "Des gentrifieurs mobilisés. Les associations de quartier du South End à Boston" (consultable en ligne sur http://articulo.revues.org/1042
).

Cet article porte sur un processus de gentrification dans un quartier d’une grande agglomération des États-Unis, Boston. Il montre que ce processus n’a pas seulement résulté de l’évolution des forces du marché et du retour des capitaux dans les centres-villes, des politiques de rénovation urbaine et de transformations culturelles. La mobilisation collective des nouveaux propriétaires a eu un impact décisif, via les associations de quartier dans lesquelles ils se sont engagés depuis les années 1960.


* Tous les articles des numéros de la revue ARSS "Classer, penser et administrer la pauvreté" sont téléchargeables intégralement et gratuitement en pdf sur Cairn : http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2005-4.htm et http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2005-5.htm.


> Voir la page de Sylvie Tissot sur le site de l'Université de Strasbourg (enseignements et publications) : http://sspsd.u-strasbg.fr/Tissot.html

Entre l'Élysée et Fance Télévisions, rien ne va plus


Il a supprimé le publicité. Il place ses copains animateurs. Il va nommer dans quelques jours le nouveau président de France Télévisions. Depuis trois ans, Nicolas Sarkozy, autoproclamé directeur des programmes, tente d'imposer sa loi à Patrick de Carolis, à la tête de la télé publique depuis 2005. Enquête sur un duel.

C'est le temps des grandes manoeuvres. Dans quelques jours (ou semaines), le président de la République va nommer directement, pour la première fois depuis 1982, le président de France Télévisions. Une régression démocratique qui renforce l'emprise du chef de l'Etat sur la télévision publique et exacerbe le ballet des courtisans. Pronostics, rumeurs, fausses annonces... les noms fleurissent, les téléphones sonnent, les portes chuchotent. Alexandre Bompard, jeune patron d'Europe 1, est donné favori. Avec qui, contre qui ? Au-delà des batailles d'ambitions, Télérama a souhaité enquêter sur les savoureuses relations entre Nicolas Sarkozy et France Télévisions. Les liens sont traditionnellement compliqués, chaotiques, voire douloureux, entre la télévision publique et son actionnaire, l'Etat. Mais, depuis trois ans, les Français assistent à un spectacle inédit : des réformes historiques décidées sans concertation par le chef de l'Etat – suppression de la publicité, réforme du mode de nomination –, un duel haut en couleur entre un ultra-président autoproclamé directeur des programmes et un patron de France Télévisions orgueilleux et jaloux de ses prérogatives... Récit.

6 mai 2007. Pour la première fois de leur histoire, les Français élisent un enfant de la télé à la présidence de la République. Nicolas Sarkozy a grandi avec Thierry la Fronde, voyagé avec Thalassa, s'est cultivé avec Le grand échiquier. Les stars du petit écran font briller ses yeux. Il est à l'aise avec les caméras, fait du vélo avec Michel Drucker, dîne avec son ami Patrick Sabatier à Neuilly. « Il se sent mieux dans la culture tutoiement, sans diplôme, des animateurs que dans celle coincée, énarquienne, de la haute bourgeoisie », analyse Michaël Darmon, grand reporter politique de France 2 . En ce printemps 2007, le duo qui dirige France Télévisions, Patrick de Carolis-Patrice Duhamel, est en place depuis bientôt deux ans.

Le chef de l'Etat ne connaît pas bien Patrick de Carolis. Il n'a déjeuné qu'une fois avec lui, au lendemain de sa nomination à la tête de la té­lévision publique, le 24 août 2005, alors qu'il était encore ministre de l'Intérieur : « Votre boulot est formidable, vous allez faire des trucs fantastiques ! » Il l'a ensuite croisé lors d'émissions politiques... c'est tout. L'ex-animateur des Racines et des ailes « a tout pour lui déplaire, analyse Michaël Darmon, il a été nommé sous l'ère Chirac, il est grand, fin, classe, et a un nom à particule... au fond très villepinien ! ». Mais il est populaire. Et Nicolas Sarkozy aime les gens populaires. Surtout, Patrick de Carolis est secondé par Patrice Duhamel, vieux routard de l'audiovisuel, qui connaît bien l'ex-maire de Neuilly : « Je l'ai suivi professionnellement depuis ses débuts, je l'ai aidé, quand je dirigeais France 3, à monter son film sur Georges Mandel, et l'ai croisé régulièrement en va­cances, à La Baule. »

Entre le nouveau pouvoir et la télévision publique, les connexions ne s'arrêtent pas là : le conseiller spécial à la culture de Sarkozy, Georges-Marc Benamou, est un ami du couple Duhamel. De leur côté, Patrick de Carolis et Patrice Duhamel ont soigné leur entourage. Le direc­teur général ? Un jeune inspecteur des finances, ex-Copé boy et ex-conseiller de Nicolas Sarkozy... Le secrétaire général de France Télé­visions ? Un ex-directeur de cabinet de Dominique Baudis, très copain avec le noyau historique de Sarkozy, Franck Louvrier et Frédéric Le­febvre. Le directeur de la com ? Un proche de Jean-François Copé qui a participé à plusieurs campagnes électorales de Nicolas Sarkozy. Le chef de l'Etat est donc pour ainsi dire en famille - sinon en confiance - avec ses interlocuteurs.

Au cours de l'été 2007, il parle beaucoup, écoute peu, se plaint spora­diquement « des gauchistes de France 3 », de Laurent Ruquier (qui a soutenu Ségolène Royal) ou de Patrick Sébastien (qui le dézingue à l'antenne). Mais il applaudit aussi ostensiblement le « virage éditorial » engagé depuis deux ans, l'accent mis sur la culture, les fictions historiques, etc. Quand, en juillet, France Télévisions retransmet pour la première fois, en prime time et en direct, un opéra des Chorégies d'Orange, le président de la République, présent, exprime sa satisfaction devant les caméras. Ce soir-là, Patrick de Carolis lui glisse : « Aidez-nous à faire plus de culture ! Du fait de la faible audience, ce prime time nous coûte cher en perte publicitaire : 500 000 euros ! » Pourquoi pas une coupure publicitaire dans les émissions de flux, qui rapporterait une vingtaine de millions d'euros et permettrait de financer des programmes culturels ambitieux ? Pourquoi pas l'« entreprise unique » pour rap­procher et harmoniser les cinq chaînes ? Nicolas Sarkozy ne refuse rien. Tout s'annonce donc formidablement bien dans le meilleur des ciels audiovisuels... vite assombri par d'inquiétants nuages : à l'au­tomne, la décision sur la coupure publicitaire n'en finit pas de ne pas arriver.

Carolis et Duhamel sont persuadés qu'à l'Elysée un homme veut leur perte.Ils n'ont pas tort. Même s'il s'en défend, Georges-Marc Benamou, le conseiller à la culture du président de la République, va pendant des mois leur savonner la planche. « Il les débinait en permanence, sans doute dans l'idée de les remplacer un jour », raconte un ancien conseiller de l'Elysée. Dès le premier rendez-vous, le malaise est immédiat. Ce que veut Georges-Marc Benamou, dans la plus pure tradition de la Ve République, n'est ni plus ni moins qu'une forme de cogestion des chaînes publiques. Inadmissible pour les dirigeants de France Télévisions. Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy reçoit les producteurs à tour de bras, tente d'imposer ses vues sur les programmes, propose le nom de Dominique Farrugia, l'ancien Nuls, pour la direction de France 2. Et distille des rumeurs sur le limogeage des dirigeants des chaînes publiques. Excédé, Patrick de Carolis refuse de le saluer lors d'une réunion à l'Elysée. « Je ne serre pas la main de celui qui tient un poignard. » Ambiance. Nicolas Sar­kozy finit par se débarrasser de son remuant conseiller. « Les dirigeants de France Télévisions croyaient être en guerre avec moi, estime celui-ci aujourd'hui, ils avaient tort. Moi parti, les relations avec l'Elysée sont devenues plus dures. »

Et pour cause. Nicolas Sarkozy a une vision tout aussi Ve République de ses relations avec la télévision. A une différence près : lui est président. A France Télévisions, la direction a de tout temps reçu des coups de fil désagréables et subit des pressions indirectes, notamment politiques. Mais avec Nicolas Sarkozy, la situation est inédite : le tout neuf président « n'appelle jamais pour protester sur le contenu du journal, témoigne Arlette Chabot. Il sait que les rédactions aujourd'hui ne sont pas contrôlables ». Non. L'enfant de la télé autopromu « directeur des programmes » harcèle... Patrice Duhamel sur sa grille.

Moins pour demander des têtes, d'ailleurs, que pour en placer : Patrick Sabatier, « ami » injustement banni du petit écran depuis 1992, revient miraculeusement à l'antenne. Les frères Bogdanov, qui ont soutenu la campagne du chef de l'Etat et pour lesquels le fils du président, Pierre Sarkozy, a écrit une musique de générique, conservent une case malgré leurs mauvaises audiences. Daniela Lumbroso obtient un lot de consolation après avoir fait le siège de la présidence. D'autres ont moins de chance : à New York, en décembre 2009, le président de la République insulte Arlette Chabot devant témoins en lui reprochant de ne pas savoir faire de « vraies émissions politiques » comme L'heure de vérité. Propose pour la rem­placer Pierre Sled, journaliste spor­tif, télégénique, moderne... et accessoirement ami de Frédéric Lefebvre. Refusé. David Hallyday et son copain producteur Cyril Viguier n'auront pas non plus d'émission musicale, malgré trois coups de té­léphone, deux visites dans le bureau présidentiel, un tour du parc de l'Elysée et les soupirs du chef de l'Etat : « Johnny ne me prend plus au téléphone. »

L'affrontement sur le terrain des programmes est usant, mais contrôlable pour les responsables de France Télévisions. Il est un autre terrain, infiniment plus dangereux, sur lequel Nicolas Sarkozy va les amener, avec une créativité jamais démentie : celui des réformes. 8 janvier 2008, dans son bureau qui offre une vue magnifique sur la Seine, Patrick de Carolis et sa garde rapprochée écoutent à la télévision le chef de l'Etat annoncer la suppression de la publicité sur les chaînes publiques. C'est la stupéfaction. Et la colère. « Personne ne nous avait prévenus », témoigne Patrice Duhamel. Ni eux, ni la ministre de la Culture, Christine Albanel. Nicolas Sarkozy, qui a besoin d'une annonce forte en ce début d'année, a pris cette décision au dernier moment.

A France Télévisions, les dirigeants n'ont d'autre choix que de sauter dans le train de cette révolution pas anticipée, pas préparée, mais aux conséquences financières énormes. Et d'entendre tout ce que la Sarkozie compte de porte-flingues justifier a posteriori la décision de Nicolas Sarkozy avec ce credo : « C'est parce que les chaînes publiques ne se différencient pas assez du privé que cette réforme est nécessaire. » Patrick de Carolis en est mortifié. Ce discours nie l'existence même du virage éditorial qu'il met en place depuis deux ans et demi. Le chef de l'Etat n'a cure de ces états d'âme. Il est convaincu qu'il tient là une des réformes majeures de son quinquennat et qu'elle plaît aux Français. De plus, elle gêne la gauche. Il ne laissera donc personne d'autre que lui s'en occuper. La commission Copé, chargée de réfléchir à l'avenir d'une télévision publique sans publicité, n'est qu'un aimable habillage destiné à donner l'illusion d'une réflexion démocratique. Le jour même où elle rend son rapport, Nicolas Sarkozy annonce sans concertation que le président de France Télévisions ne sera plus désormais nommé par le CSA, mais par l'exécutif. Donc par lui. Une fois de plus, personne n'a été prévenu de cette initiative.

En ce printemps 2008, le chef de l'Etat ne se contente pas de modifier les règles du jeu, il fait encore monter d'un cran la pression sur les dirigeants de France Télévisions. Lors d'une remise de décoration à l'Elysée, il passe un savon à Patrice Duhamel. Le 20 heures ? « Le même que TF1 en plus mauvais. » L'embauche de Julien Courbet ? « N'importe quoi ! » Le service public ? « Il faut le refaire de haut en bas et du sol au plafond. » La gestion des chaînes ? « J'irai chercher les économies avec les dents dans tous les étages de France 2 s'il le faut. »« Je trouve que les programmes de France Télévisions ressemblent encore trop aux programmes d'une chaîne privée. » Invité de France 3 au début de l'été, il entonne son refrain favori :

Patrick de Carolis songe à démissionner, se ravise et contre-attaque sur RTL. « Lorsqu'on dit qu'il n'y a pas de différence entre la télévision de service public et les télévisions privées, je trouve cela faux, je trouve cela injuste, et je trouve cela stupide. » « C'était peut-être en trop, "stupide"? » glisse-t-il à son conseil­ler après l'interview. Ça l'était. A peine sorti, coup de fil du secrétaire général de l'Elysée. « C'est assez inédit dans l'histoire de la Ve République que le président d'une entreprise publique taxe de stupides les propos du président de la République »,« Mais on n'a jamais vu non plus un président de la République faire les grilles de l'antenne. Inédit pour inédit », répond, sans se démonter, le président de Fran­ce Télévisions. Ce coup d'éclat lui vaudra vingt et un mille messages de soutien de téléspectateurs et un net changement d'image en interne : « Il est passé du statut de René Coty à celui de Che Guevara », s'amuse un proche. A l'Elysée, en revanche, il est grillé. Nicolas Sarkozy aime qu'on lui résiste, pas qu'on lui crache à la figure devant des millions d'auditeurs. S'il cesse de qualifier Patrick de Carolis de « danseur mondain », il ne lui pardonne pas. souligne Claude Guéant.

«Cette fois, ça y est, c'est Bompard. » Samedi 10 avril 2010, Patrice Duhamel raccroche. Il vient d'apprendre par un journaliste, qui le tient lui-même d'Alain Minc, que le choix du successeur de Patrick de Carolis s'est porté sur le patron d'Europe 1 et sera annoncé dans les jours qui suivent. Son entourage croit d'abord à une énième rumeur : « Depuis trois ans, on nous annonce tous les mois qu'on va partir », soupire le secrétaire général de France Télévisions, Camille Pascal. Mais, cette fois, ça a l'air sérieux : les blogs des journalistes médias se déchaînent, expliquent que Nicolas Sarkozy est furieux de ces fuites qui bousculent son calendrier... Patrick de Carolis est ulcéré ; il avait conclu un pacte avec l'Elysée, qui devait le laisser, jusqu'en juin, finir ses négociations sociales pour l'entreprise unique, et le prévenir en amont de sa succession. Cette annonce en plein mois d'avril saccage son travail en interne. Et l'humilie publiquement. A l'Elysée, on réfute les pseudo-révélations : « Alain Minc ne représente que lui-même », « Il n'a jamais été question de nommer qui que ce soit avant juin ! », « C'est vrai que Nicolas Sarkozy réfléchit à la composition d'une nouvelle équipe, mais tout est ouvert pour la succession ».

Ouvert... jusqu'à un certain point. Sur le papier, Patrick de Carolis a des raisons de postuler à sa reconduction, parce que Nicolas Sarkozy, dans un moment d'égarement, le lui a promis il y a deux ans ; plus sérieusement, parce qu'il est bien vu par le grand public, par nombre de parlementaires et jusque dans l'entourage du président de la République. Le présentateur bien élevé des Racines et des ailes a plutôt réussi sa mue en patron de chaînes publiques. Mais cela n'empêche pas Nicolas Sarkozy de consulter à tout-va. Jamais la presse n'a autant bruissé de noms, de la réalisatrice Yamina Ben­guigui à l'ancien patron de France 3, Rémy Pflimlin, de Véronique Cayla, directrice du CNC, à... Alexandre Bompard.

Patrick de Carolis se préparait à un possible départ. Mais pas annoncé de telle façon. Alors, comme chaque fois qu'il est blessé depuis trois ans, le patron de France Télévisions, d'ordinaire plutôt secret et réfléchi, se transforme en Cyrano de Bergerac, se bat et le fait savoir. Cette fois, il ne va pas à RTL dénoncer la « stupidité » des propos de Nicolas Sarkozy. Il fait voter en conseil d'administration la suspension de la privatisation de la régie publicitaire contre l'avis des représentants de l'Etat.

La suite ? Elle est écrite. Comme Jean-Paul Cluzel, éjecté l'année dernière de Radio France malgré un bon bilan, Patrick de Carolis est promis à un enterrement sans fleurs ni couronnes. Nicolas Sarkozy ne se contentera pas de lui trouver un successeur - vraisemblablement Alexandre Bompard -, il lui offrira en bonus l'équipe qui va avec - directeur de l'information, des programmes, de la gestion, du numérique. Une gestion de la télévision publique qui fleure bon les débuts de la Ve. Vivement le retour des Dossiers de l'écran et de Thierry la Fronde...

Source : Télérama n° 3145, Emmanuelle Anizon et Olivier Milot, 22.04.2010 (URL : http://television.telerama.fr/television/l-elysee-prend-l-antenne,55104.php#xtor=RSS-18)

Telos : les intellectuels nourrissent le débat


Je renvoie aujourd'hui vers quelques articles publiés ces derniers jours sur Telos (
"agence intellectuelle" et "plateforme de débats" fondée en 2005 - cf. billet publié le 23 mars 2010) qui portent sur des questions politiques et sociales contemporaines (impôts, partis politiques, régime républicain, burqa, Internet, etc.) qui méritent d'être lus :

* "Du bouclier fiscal et de ses conséquences", François Meunier, 23.04.2010 : http://www.telos-eu.com/fr/article/du_bouclier_fiscal_et_de_ses_consequences
* "Grande-Bretagne : la fin des travaillistes ?", Florence Faucher-King, 22.04.2010 : http://www.telos-eu.com/fr/article/grande_bretagne_la_fin_des_travaillistes
* "La droite et la Vè République", Gérard Grunber, 14.04.2010 : http://www.telos-eu.com/?q=node/1736
* "Internet : le miracle de la gratuité", Monique Dagnaud, 02.04.2010 : http://www.telos-eu.com/fr/article/internet_le_miracle_de_la_gratuite
* "Burqa : la loi ne peut pas tout !", Marc Clément, 30.03.2010 : http://www.telos-eu.com/?q=node/1726
* "La fin du parti unique de la droite ?", Zaki Laïda, 26.03.2010 : http://www.telos-eu.com/fr/article/la_fin_du_parti_unique_de_la_droite

Tous les articles de Telos sont disponibles sur : http://www.telos-eu.com/fr

mercredi 14 avril 2010

Jean-Marie Le Pen passe la main à sa fille : du lepénisme à une sorte de "modernité populiste"


Jean-Marie Le Pen passe la main
à sa fille. Quoi de plus confortable pour un potentat que de se dire que son nom sera encore en haut de l'affiche même quand lui ne sera plus au centre des débats. C'est évidemment le congrès du FN qui tranchera entre Marine le Pen et Bruno Gollnisch, il faut ménager un semblant de suspens, mais Marine Le Pen devrait reprendre le flambeau dans un bel élan de népotisme digne du parti autoritaire qu'est le Front national. Paradoxalement, Bruno Gollnisch est idéologiquement plus lepéniste (version Jean-Marie) que Marine Le Pen.

C'est étrange mais c'est comme ça, Marine Le Pen va sans doute succéder à Jean-Marie Le Pen alors qu'elle représente une autre extrême droite que celle de son père: Jean-Marie Le Pen est assez souple idéologiquement. Il a réussi à chapeauter l'ensemble des extrêmes droites d'après-guerre. Pourtant il ne fait partie, à l'origine, d'aucune de ces chapelles. Et elles sont très variées, les chapelles de l'extrême droite. Très variées et généralement groupusculaires. Le talent de Le Pen c'est justement d'avoir su les réunir depuis 1972. Ça ne donnera d'abord qu'un groupement de groupuscules dans les années 1970. Idéologiquement, le FN des grandes années, des années 1980/90, allait des païens revendiqués de Pierre Vial aux intégristes catholiques de Romain Marie, des nostalgiques du Maréchal à une poignée d'anciens résistants devenus des ultras de l'Algérie française, des néo-poujadistes (cette droite dite de la boutique) aux ultralibéraux, des tenants de la nouvelle droite du Club de l'horloge aux vieux maurassiens à particule, des néofascistes voyous aux vieilles familles versaillaises. Au départ, le FN était donc loin du peuple et de la masse. Tous ces éclats minuscules n'avaient que des sujets de discordes et parfois même de bagarres au sens propre du terme. Ce qui pouvait les unir, c'est un certain antisémitisme souterrain, une haine de l'étranger, spécialement maghrébin, une peur identitaire de la dissolution française... et surtout l'émergence d'un vrai leader charismatique et talentueux. Jean-Marie Le Pen arrivait, grâce à un discours qui empruntait à toutes ces traditions souvent contradictoires, à éructer un propos fait pour surfer sur les angoisses liées à la montée du chômage. Quelques provocations le remettaient en selle régulièrement.

Marine Le Pen est idéologiquement différente de son père. Elle n'a pas à fédérer toutes ces tendances idéologiques décrites plus haut: les résidus de la collaboration, de l'Algérie française et du poujadisme ont presque disparu avec le vingtième siècle. Marine Le Pen peut tenter d'incarner une sorte de modernité populiste. Elle est débarrassée des oripeaux de la vieille extrême droite. Elle ne comprend d'ailleurs pas très bien les provocations de son père qui avaient souvent comme toile de fond la Seconde Guerre mondiale, bien loin des préoccupations du peuple. Marine Le Pen crie haut et fort qu'elle est nationaliste mais qu'elle n'est pas de droite. La fille du chef semble vouloir incarner une sorte de travaillisme-nationaliste qui n'est pas débarrassé du racisme mais qui, sur les questions de société (avortement, droit des homosexuels, mœurs, intégration dans la culture contemporaine) se sent à l'aise. Elle n'incarne pas du tout le conservatisme en Loden et entretient avec la religion un rapport très distant. Marine Le Pen ressemble à ces populistes qui prospèrent en ce moment au nord de l'Europe, antimusulmans et antilibéraux. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si son fief c'est le Nord-Pas-de-Calais, socialement meurtri, terre traditionnellement de gauche et si le fief de son père c'est la Côte d'Azur, terre des rapatriés et des retraités angoissés par l'insécurité, traditionnellement de droite. La famille Le Pen semble réussir à épouser la profonde évolution idéologique de l'extrême droite du XXIe siècle.

Source : Slate.fr, Thomas Legrand, 14.04.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/19833/marine-nouveau-lepenisme-jean-marie-front-national-FN)

"Marine Le Pen, la nouvelle ligne du Front"


«Prenez le prochain virage à l’extrême droite et ensuite rejoignez l’autoroute sur votre droite.» C’est peu ou prou ce que semble indiquer à Marine Le Pen son GPS politique. Explication d’une stratégie qui pourrait changer l’équilibre des forces sur l’échiquier politique.

Lors de son apparition sur les plateaux de télé en 2002, Marine Le Pen était une jeune femme blonde, calme, souriante. Une image télévisuelle étonnante parce qu’aux antipodes des stéréotypes traditionnellement associés à l’extrême droite française. La jeune femme jouait sur le pathos en racontant son enfance difficile, l’attentat contre l’immeuble où elle vivait petite, le divorce de ses parents, l’exclusion sociale du simple fait de son patronyme. Une victime de la violence, la violence des autres, des médias. Ce registre du sentiment personnel était l’antithèse du discours violent, virulent, vociférant auquel le parti nous avait habitués et il avait un atout considérable: il humanisait le Front national.

Celle qui avait commencé sa carrière comme avocate racontait qu’elle avait défendu des étrangers en situation irrégulière. «Oui, j’en ai sauvé pas mal. Je pense que les immigrés ne sont pas responsables de la situation. Ce sont les responsables politiques les responsables de cette immigration anarchique et massive. A partir du moment où ils sont là, ce sont des hommes et ils ont le droit d’être défendus. Ce n’est pas contre eux qu’il faut agir.»

On disait à l’époque qu’elle tentait de «dédiaboliser» le parti. Ses positions semblaient plus nuancées que celles de Jean-Marie Le Pen. Il n’était pas question pour elle de revenir sur la loi Veil sur l’IVG, elle refusait de voir dans les camps de concentration un détail de l’histoire. Et dans le même temps, elle se montrait d’une fidélité indéfectible envers son père. Un exercice d’équilibriste compliqué. «Est-ce que pour vous, Marine Le Pen, les chambres à gaz sont un détail de l’histoire? Non. Mais moi je suis une femme de mon époque. Je suis dans le sentiment. Je n’ai peut-être pas le recul qu’il a. Je ne suis pas là pour prendre sa défense. Ce qui m’intéresse c’est le futur.»

Elle rattrapait les incartades verbales du patriarche donc, les mettant sur le compte de son caractère, d’une différence de génération. Derrière, il fallait entendre que non, les provocations de son père n’étaient pas le programme électoral du Front, que l’on pouvait voter FN sans nier l’existence de la Shoah. Il s’agissait non seulement de montrer un autre visage du parti mais également de le sortir de l’impasse provocatrice dans laquelle son fondateur l’avait mené.

Un virage qui n’était pas forcément bien perçu au sein du parti, y compris par son père qui avait déclaré: «Marine est bien gentille avec sa stratégie de dédiabolisation mais un Front gentil ça n’intéresse personne». Pourtant, cette stratégie lui a permis d’avoir accès aux médias qui, s’ils rechignaient à inviter le père, trouvaient la fille plus fréquentable. En outre, elle a sans doute rapporté des voix au FN, des voix dont le leader avait besoin, celles des jeunes et des femmes. Et, à titre personnel, ses positions plus nuancées ont permis à Marine Le Pen d’exister face à son père.


Décalage d’une case

Et puis une transformation s’est faite chez Marine Le Pen. Lentement, sûrement. Dans l’attitude générale d’abord. Une voix de plus en plus forte, une carrure plus imposante, des attaques, des provocations. C’est elle qui lance la polémique au sujet de Frédéric Mitterrand et de sa «Mauvaise Vie», manipulant le texte (elle en lira un passage en rajoutant «jeunes» devant «garçons»). Des méthodes auxquelles elle ne nous avait pas habitués. Marine se lepenise. Un changement d’autant plus frappant avec l’entrée en politique de la petite-fille, Marion Maréchal-Le Pen.

Le père vieillissant, c’est comme si chacun avait été décalé d’une case dans la répartition des rôles. Marion Maréchal devenant la nouvelle Marine, la jolie jeune femme blonde fréquentable qui admire sa tante comme celle-ci admirait son père. Et Marine prenant le rôle du chef, plus imposant. Ce qui amène logiquement Jean-Marie Le Pen à disparaître.

Ce glissement se fait aussi dans le discours, avec une inflexion nettement plus fidèle à l’idéologie du Front à travers un thème précis: l’islamisation de la France. Certes, le sujet lui a été servi sur un plateau en or avec la forme qu’a prise le débat sur l’identité nationale. Mais là où traditionnellement le FN se positionnait sur l’immigration en général, le thème de l’islam est une nouveauté. Un changement de discours que Marine Le Pen reconnaît elle-même, l’imputant évidemment au fait que désormais, le danger musulman est devenu palpable. S’agissant de l’affaire du Quick hallal:
«Parce qu’aujourd’hui on peut parler d’islamisation. Je n’en ai jamais parlé mais là, j’en parle parce que vraiment dans cette affaire on est face à une islamisation et celle-ci va continuer à marche forcée s’il n’y a pas un coup d’arrêt électoral.»

Marine Le Pen, l’ancienne avocate des sans-papiers, emploie désormais une rhétorique qui s’appuie sur une vague théorie du complot qui n’est pas sans rappeler le spectre du lobby juif. Mais le lobby juif version nouveau Front serait un lobby musulman, qui profiterait de la complicité de l’Etat pour islamiser le territoire au détriment de tous les principes républicains. Ce nouveau danger apparaît en filigrane dans un entretien qu’elle accorde au Monde:
«La laïcité est déjà quotidiennement violée par nos dirigeants. Quelques exemples: le financement public des mosquées par l’intermédiaire des communes entre autres; les spécificités alimentaires imposées dans les cantines; les prières sur la voie publique comme c’est toujours le cas dans plusieurs villes de France, et particulièrement rue Myrha [à Paris]. Les exemples sont hélas innombrables.»

Un changement de discours qui n’a pas échappé au Bloc identitaire dont le credo est précisément l’islamisation de la France.

«Depuis quelques semaines, on voit comme une évolution du discours de Marine Le Pen sur l’islam, l’immigration clandestine. On se sent beaucoup plus proche d’elle que d’un Bruno Gollnisch», affirme Fabrice Robert, président du Bloc identitaire. «Je pense qu’elle est en train de faire évoluer sa ligne. On analyse avec intérêt ce qu’elle propose, on ne veut pas insulter l’avenir. Il est possible que dans quelques mois, quelques années, on puisse travailler ensemble». Les deux dirigeants se seraient rencontrés plusieurs fois.

Si elle insiste de plus en plus sur l’islamisation de la France, Marine Le Pen ne peut pas non plus tenir un discours complètement anti-musulman à l’instar d’un Philippe De Villiers ou du susnommé Bloc identitaire qui considèrent que l’islam est par nature incompatible avec la France éternelle. En-dehors de toute considération idéologique, ce serait se rendre de nouveau infréquentable. Mais elle semble avoir trouvé un début de positionnement. Plutôt que d’attaquer l’islam frontalement, elle défend la République, un des liens étant bien sûr la notion de laïcité.


Bastion de la laïcité

Le Front national serait le dernier défenseur d’une République française en voie de disparition. Dans la citation précédente, Marine Le Pen présente l’islam comme en train de conquérir la terre républicaine française en siphonnant l’argent des communes, s’imposant dans l’espace public de la rue au détriment de la libre circulation et surtout bénéficiant d’un traitement de faveur dans le temple républicain par excellence: l’école publique.

Cette défense des principes républicains entraîne d’autres changements dans le discours. Son père avait coutume de dénoncer les affreux privilèges dont jouissaient les fonctionnaires, les opposant à la dure vie des patrons de PME. Marine défend les services publics, les profs, les infirmières. A la logique d’affrontement droite/gauche ou privé/public, elle intègre une autre dualité paternelle: national/mondial, intérieur/extérieur. Il faut protéger la France et la France, c’est la République. Mais protéger suppose qu’il y a un danger – le fond rhétorique reste la peur, la crispation sur un modèle qui serait menacé par la diversité, la différence, l’autre et dans lequel le «vivre ensemble» deviendrait le «vivre comme moi».

Cet appel à la République lui permet également de faire la jonction avec l’orientation sociale de son discours. Parce que la République est sociale et que Marine Le Pen a bien compris qu’à l’heure de la crise économique, il y avait un besoin du retour de l’Etat. Cette composante sociale, traditionnellement associée à la gauche, se retrouve aussi dans les systèmes de droites extrêmes qui donnent une importance au social via l’intervention de l’Etat.


Pourquoi ce changement d’attitude ?

Ce durcissement peut étonner alors que précisément son ouverture semblait médiatiquement lui réussir. Pourquoi changer ? Simplement parce que les électeurs et les militants, ce n’est pas la même chose. Si pour les électeurs du Front, elle est perçue comme un symbole positif, au sein des militants traditionnels du parti, un parti majoritairement masculin, elle est une vendue face à un Gollnisch qui serait un vrai, un authentique. Or, elle a besoin du vote des militants pour prendre la tête du parti lors du prochain congrès qui devrait avoir lieu entre l’hier 2010 et le printemps 2011. Une élection qui n’est pas gagnée d’avance puisque lors du dernier congrès, en 2007, Gollnisch l’avait devancée. Mais Marine Le Pen n’est pas une pâle copie de Jean-Marie. Elle ne va pas se contenter de l’imiter pour prendre sa place. Non seulement sa stratégie ne s’arrête pas là mais peut-être même qu’elle commence où se terminait celle de son père.


Marine plus forte que Jean-Marie

Jean-Marie Le Pen n’a finalement jamais eu de véritable ambition politique pour son parti. Il se satisfaisait très bien de son rôle d’opposant, jouissant (et jubilant) des triangulaires qu’il provoquait sans en tirer de bénéfices notables. Marine voit plus loin. Là où il jouait les trouble-fêtes, elle aspire à un véritable rôle politique ce qui implique un changement de stratégie du parti quand elle en aura pris les rênes. Son but? Faire du Front national un parti de gouvernement.

Toujours dans la même interview au Monde, alors qu’on l’interroge sur un possible déclin du parti avec le départ en retraite de son leader, elle répond:
«Je pense au contraire que nous sommes au début d’une nouvelle aventure pour le Front national et qu’il rassemblera dans les mois et les années à venir de plus en plus de Français convaincus non seulement par sa lucidité, mais par le programme de bon sens qu’il porte.»

Une phrase que Jean-Marie aurait sans doute pu prononcer mais il l’aurait fait par provocation. Marine, elle, y croit et fera tout pour.

Un Front national sous la direction de Marine Le Pen qui arriverait au gouvernement, ça peut paraître impensable, impossible, invraisemblable. C’est pourtant déjà ce que redoutait Pierre Moscovici en juin 2009 à l’occasion de l’élection municipale à Hénin-Beaumont. Il rappelait que le Front national n’était pas mort et faisait même un retour dans l’électorat populaire (analyse qui était aussi celle de Jean-François Copé). Le député socialiste ajoutait que:
«Marine Le Pen est plus dangereuse que son père (…) Jean-Marie Le Pen a vécu, en près de 60 ans de politique, dans la marge ; il assumait la fonction « tribunicienne »: je râle, je gueule, je proteste contre le système… Elle est très différente: elle se débarrasse de certaines outrances, négationniste par exemple. Elle est tout aussi extrémiste sur le plan des idées. Et par ailleurs, elle a envie de participer au pouvoir et à la droitisation de la vie politique française. (…) Attention, les idées d’extrême droite ne sont pas mortes en France. »

A l’époque, il s’était félicité que l’UMP appelle à voter PS pour contrer le FN. Mais pour combien de temps?


Le scénario de l’alliance

Marine Le Pen, après avoir durci son discours pour remporter le parti, pourra mettre la pédale douce et revenir à sa stratégie de dédiabolisation. Et même passer par un changement de nom du parti au profit de… allez au hasard un nom avec la mention de République. Débarrassé du vieux militaire, le Front deviendrait-il fréquentable pour une droite en panne d’électeurs?

C’est le scénario que craignait Daniel Cohn-Bendit, au lendemain du premier tour des régionales:
«Je suis sûr que si Marine Le Pen reprend les rênes du Front national — ce qui est vraisemblable après son succès, entre guillemets, dans le Nord aux régionales — elle tentera d’arrondir les angles pour faire du Front national un allié potentiel de l’UMP et de la droite» mais pour cela: «il faut d’abord la défaite de la droite en 2012 (à la présidentielle) pour que la droite réfléchisse à comment reconquérir la majorité».

On assisterait alors à un bouleversement de l’échiquier politique français. Le Front deviendrait un parti de gouvernement. Une hypothèse impensable du temps de Jean-Marie. Mais que passera-t-il si, faute d’un allié de centre droit de poids, l’UMP se retrouve dans une position où il ne parvient pas à remporter les élections seul?

Sarkozy avait réussi à capter l’électorat frontiste sans faire d’alliance. Mais la déception qui s’en est suivie rend peu crédible un renouvellement de ce scénario. A l’heure actuelle, cette alliance peut nous paraître impensable, impossible, invraisemblable. Et pourtant, si on prend un peu de recul, c’est ce qui s’est passé dans d’autres pays d’Europe en commençant par l’Italie. L’extrême droite se rajeunit, devient fréquentable, apporte des voix et entre au gouvernement. Contrairement à ce que l’on pensait en 2002 quand la «jeune blonde» est apparue à la télé, elle pourrait bien surpasser son père.


Source : Slate.fr, rubrique "Les Personnalités", Titiou Lecoq, 19/03/2010 (URL : http://regionales2010.slate.fr/article/4563/marine-le-pen-la-nouvelle-ligne-du-front/)

lundi 12 avril 2010

Avec la fermeture d'ELELE, "c'est tout le tissu associatif qui est fragilisé"


Quand on prononce le nom Elele (main dans la main) et celui de sa présidente, Gaye Petek, dans les milieux proches des populations venues de Turquie, le mot “efficacité”! suit immédiatement L'association ELELE est presque née avec cette immigration, une des plus récentes en France. Cela fait 25 ans qu’elle se consacre à l’intégration des populations - avec un accent sur les femmes - venues de Turquie. Et quand on veut que les filles entendent ”Soyez indépendantes, étudiez, allez au cinéma, épousez qui vous voulez (et pas de foulard à l’école, on n’est pas en Amérique, mais en France ici.) ” et leurs mères “Apprenez le français, connaissez les lois du pays”, il vaut mieux les connaître un peu, elles, leur langue et leur diversité. Entre une famille sunnite de Tokat et une famille alévie d’Elbistan, il y a quand même des chances qu’il y ait quelques sérieuses différences.

25 ans de savoir-faire, reconnu aux 4 coins de la France : des acteurs sociaux au contact de communautés venues de Turquie, des associations en quête d’un soutien pour des actions sociales ou un projet culturel de qualité autour de la Turquie, ou de jeune femme turque en détresse dont une amie glisse un jour à l’oreille les coordonnées d’Elele, parce qu’elle sera sûre d’y trouver une aide efficace. Il n’aura fallu que l’invention géniale d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale pour y mettre fin. Pourquoi conserver ce qui marche, quand tout pourrait aller plus mal ?

Les subventions qui permettaient à l’association de remplir ses tâches, sont coupées, Elele va donc fermer. Tous ceux qui connaissent Elele et ils sont nombreux, sont abasourdis par cette nouvelle.

Heureusement, ses locaux, dans le 10ème arrondissement de Paris, ont quand-même eu l’honneur de recevoir la visite d’un Eric Besson, tout frais promu ministre de l’identité nationale, admiratif et le coeur sur la main. Pas de problème, quand on fait un boulot pareil, l’Etat français le reconnait. Trois mois plus tard , la convention entre l’Etat et l’Association était supprimée. Les subventions qui y étaient associées sont coupées.

Si Elele veut des sous, elle n’aura qu’à répondre à un appel d’offres et présenter ses projets. Peut-être qu’elle sera sélectionnée. C’est ce qu’on nomme la culture de projet et la prime à la performance (et aux économies). Une façon de fonctionner apparemment séduisante, et qui peut faire ses preuves dans le cas d’actions ponctuelles. Mais qui entraîne surtout la précarité et la concurrence entre associations au lieu de favoriser le fonctionnement en réseau et le travail à long terme. Sans parler du temps énorme consacré à la bureaucratie, et qui ne l’est plus aux femmes. Mais ça rend tellement mieux sur le papier - sur l’écran de l’ordinateur, plutôt - les projets colorés et le jargon qui en font tout le sérieux.

Du côté de Fadela Amara et de l’ACSE, là aussi, on se veut innovateur. L’heure est aux actions “ciblées” c’est-à-dire aux quartiers. D’ailleurs la culture du pays d’immigration, ça n’existe plus, maintenant on parle de culture de quartier. Je ne sais pas si la culture du quartier est ce français approximatif (celui du quartier) de beaucoup de jeunes lycéen(ne)s, les feuilletons reçus par satellite et la sortie dans la galerie marchande du Auchan du coin. Mais ça peut être une pas trop mauvaise idée de les emmener voir autre chose. Seulement Elele qui a fondé son efficacité sur un énorme travail en réseau, allant des études de chercheurs en amont, au collège de Normandie en aval, n’est pas une association labellisée de quartier. Subventions réduites à peau de chagrin.

Pour ceux qui avaient l’habitude de collaborer avec Elele, comme Marie Cervetti, directrice du FIT (centre d’hébergement et de réinsertion pour femmes, Paris 3ème) “c‘est une catastrophe”. Vers qui vont se tourner ces jeunes femmes turques victimes de violence, pour lesquelles la réactivité et le savoir faire de l’association étaient si précieux ? Notamment, les plus fragiles d’entre elles, ces jeunes épouses qui découvrent en arrivant en France que le “gentil fiancé” est une brute et la belle-mère une mégère (ça va souvent de paire). En Turquie, une jeune mariée maltraitée a sa famille . Il n’est pas rare que celle-ci intervienne, si “les bornes sont dépassées”, voir à lui conseiller de divorcer, et près de laquelle au moins elle peut venir “respirer” de temps à autre. On sait bien comme c’est déjà difficile pour les femmes nées en France de dénoncer ces violences. Il est complètement irréaliste d’imaginer que ces jeunes femmes osent aller se plaindre à une police dont elles ne maitrisent pas encore la langue et alors que la législation sur l’immigration a rendu leur statut de plus en plus précaire. Ni d’ailleurs que les services de police soient toujours capables d’évaluer la situation et d’y répondre avec efficacité.

Selon Marie Cervetti elles n’osent pas plus se tourner vers les associations de quartier, trop proches de leur environnement, par crainte des commérages. Avec Elele tout le monde savait au sein des communautés de Turquie que la discrétion était assurée. Et de toute façon elles risquent d’être démunies, ces associations, sans le soutien qu’elles étaient sûres de trouver près de cette dernière.

Mais inutile de chercher loin la logique derrière ce gâchis. Toutes ces contorsions n’ont pour objectif que de déshabiller Jacques pour laisser quelques guenilles à Paul. C’est tout le tissu associatif qui est fragilisé. En fait il n’y aucun projet national digne de ce nom pour ces quartiers et encore moins pour ces femmes, qui ne vivent pas forcément dans un quartier dit sensible, d’ailleurs. Putes ou soumises on s’en fiche, du moment qu’elles se taisent et surtout qu’on ne parle pas d’elles. Qui se soucie du taux de suicides dans les prisons françaises ?

On a bien assez en France avec nos débats sur l’Identité Nationale, ou sur la “burqa“( !) qui transformerait les rues de nos villes en petit Kaboul, pour faire couler de l’encre dans les médias, en s’imaginant que cela passionne les Français. Ceux qui agissent et font bouger les choses, eux, ce n’est qu’au mépris qu’ils ont droit.

Source : YOL-Routes de Turquie et d'ailleurs, 11.04.2010 (URL : http://yollar.blog.lemonde.fr/)

Recep Tayyip Erdoğan, conciliant sur l'adhésion et l'immigration, offensif sur la sécurité au Moyen-Orient


Après la visite en demi-teinte du président Abdullah Gül à Paris, l’année dernière, pour l’ouverture de la saison turque, celle premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, les 6 et 7 avril derniers, à l’occasion de la clôture de cette manifestation de coopération culturelle, apparaissait à bien des observateurs comme le déplacement de tous les dangers. On sait que la France est actuellement l’un des pays membres de l’UE les plus opposés à la candidature européenne d’Ankara et que le premier ministre turc est par ailleurs facilement enclin à ne pas mâcher ses mots. Eu égard à ce contexte délicat, le bilan du séjour parisien du premier ministre turc apparaît donc comme plutôt positif, mais Recep Tayyip Erdoğan avait peut-être déjà l’esprit ailleurs….


Tout en venant la tête haute, fort des derniers résultats économiques flatteurs de son pays (croissance positive de 6% au 4e semestre 2009), c’est plutôt la méthode douce que le chef du gouvernement turc avait choisi pour faire valoir sa cause. Sûr de lui (n’avait-il pas déclaré en Bosnie, quelques heures avant son arrivée à Paris : «tôt ou tard nous adhérerons à l’UE»), Recep Tayyip Erdoğan s’est voulu plutôt pédagogue, dans un pays dont les dirigeants actuels restent à convaincre. À l’occasion d’une interview donnée au quotidien «Le Figaro» et parue le jour de son arrivée à Paris, il a rappelé que la France n’avait pas toujours été hostile à l’adhésion de la Turquie, et souligné la vitalité des relations économiques et culturelles qui existent actuellement entre les deux pays. Évoquant la visite récente d’Angela Merkel, qualifiée par lui-même de «fructueuse», il a invité le président Sarkozy en Turquie, afin qu’il puisse se rendre compte que celle-ci a beaucoup changé et qu’elle ne sera «pas un fardeau pour l’Europe» à l’instar de pays que les Européens ont admis un peu trop vite pour des raisons politiques, ce qui les amènent aujourd’hui à payer le prix fort d’adhésions qui ont été, selon lui, prématurées.

Conciliant Recep Tayyip Erdoğan l’a été aussi sur le terrain de l’immigration, un domaine particulièrement sensible en France, ces derniers temps. Incitant à l’intégration, 6000 immigrés turcs venus l’entendre prononcer un long discours, il a condamné l’assimilation et redit qu’il la considérait comme «un crime contre l’humanité.» Mais, il a surtout demandé à ses compatriotes, sans cesser d’être des Turcs, d’être aussi des Européens et des Français à part entière : « Chacun d’entre vous êtes les diplomates de la Turquie dans le pays dans lequel vous vivez, s’il vous plaît, apprenez la langue du pays dans lequel vous vivez, soyez actifs dans la vie culturelle et sociale… La France vous a donné le droit à la double nationalité, pourquoi vous ne la demandez pas ? Ne soyez pas réticents, ne soyez pas timides, utilisez le droit que la France vous donne… » Alors même que ce genre de discours a souvent été ressenti dans d’autres pays d’Europe (Allemagne, Belgique) comme une attitude tendant à remettre en cause l’intégration d’importantes communautés immigrés, le premier ministre turc a estimé que la France restait «l’amie et l’alliée de la Turquie» et s’est même réjoui qu’elle accueille bien les immigrants turcs, en louant «la bienveillance de l’administration française». Cela ne l’a pourtant pas empêché, comme en Allemagne, de revendiquer la création d’écoles turques en France, car, a-t-il expliqué, ce pays a plusieurs écoles et collèges en Turquie. Ce discours, tout en nuances, aura donc bien confirmé que le chef du gouvernement turc fait de plus en plus des communautés turcs importantes existant dans un certain nombre de pays européens importants (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, France), un atout important pour la candidature d’Ankara à l’UE.

Mais l’essentiel n’était-il pas ailleurs ? Eu égard, à l’agenda international des prochains jours, l’escapade de Recep Tayyip Erdoğan en France, n’était peut-être qu’une étape sur la route qui doit le mener à Washington, où se tiendra les 12 et 13 avril prochains, le sommet sur la sécurité nucléaire. Sur ce sujet-là, en tout cas, le premier ministre turc s’est montré beaucoup plus offensif pour exposer sa propre conception de la sécurité au Moyen-Orient. Sur l’Iran, sur le conflit du Proche-Orient et sur les risques de prolifération nucléaire, il a suivi la ligne qui lui vaut à l’heure actuelle le soutien, pour ne pas dire l’admiration du monde arabo-musulman. À Paris, lors d’une rencontre particulièrement significative avec la presse, puisque tenue le 7 avril, quelques heures avant un déjeuner de travail avec le président français, le leader de l’AKP a qualifié Israël de «principale menace pour la paix régionale», en invoquant le rapport Goldstone sur l’offensive israélienne à Gaza. Quant à l’Iran, le chef du gouvernement turc a répété «que son programme nucléaire est uniquement civil» et qu’on ne pouvait pas mettre en accusation un pays pour un risque d’extension militaire que l’AIEA elle-même ne qualifie que de «probabilité». L’argument final, développé par Recep Tayyip Erdoğan, a été une nouvelle fois que l’Etat hébreu possède officieusement l’arme nucléaire et qu’il n’adhère pas au Traité de non prolifération (TNP). Cette tirade, qui a peut-être incité Benyamin Nétanyahou à ne pas se rendre à Washington, en dit long sur l’état d’esprit qui est celui du premier ministre turc avant son arrivée à Washington pour un sommet nucléaire où il y a fort à parier qu’il sera avant tout le représentant d’une puissance régionale qui ne cesse de s’affirmer.

Source : OVIPOT, Jean Marcou, 11.04.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/04/recep-tayyip-erdogan-paris-les-yeux.html)