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lundi 12 avril 2010

Avec la fermeture d'ELELE, "c'est tout le tissu associatif qui est fragilisé"


Quand on prononce le nom Elele (main dans la main) et celui de sa présidente, Gaye Petek, dans les milieux proches des populations venues de Turquie, le mot “efficacité”! suit immédiatement L'association ELELE est presque née avec cette immigration, une des plus récentes en France. Cela fait 25 ans qu’elle se consacre à l’intégration des populations - avec un accent sur les femmes - venues de Turquie. Et quand on veut que les filles entendent ”Soyez indépendantes, étudiez, allez au cinéma, épousez qui vous voulez (et pas de foulard à l’école, on n’est pas en Amérique, mais en France ici.) ” et leurs mères “Apprenez le français, connaissez les lois du pays”, il vaut mieux les connaître un peu, elles, leur langue et leur diversité. Entre une famille sunnite de Tokat et une famille alévie d’Elbistan, il y a quand même des chances qu’il y ait quelques sérieuses différences.

25 ans de savoir-faire, reconnu aux 4 coins de la France : des acteurs sociaux au contact de communautés venues de Turquie, des associations en quête d’un soutien pour des actions sociales ou un projet culturel de qualité autour de la Turquie, ou de jeune femme turque en détresse dont une amie glisse un jour à l’oreille les coordonnées d’Elele, parce qu’elle sera sûre d’y trouver une aide efficace. Il n’aura fallu que l’invention géniale d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale pour y mettre fin. Pourquoi conserver ce qui marche, quand tout pourrait aller plus mal ?

Les subventions qui permettaient à l’association de remplir ses tâches, sont coupées, Elele va donc fermer. Tous ceux qui connaissent Elele et ils sont nombreux, sont abasourdis par cette nouvelle.

Heureusement, ses locaux, dans le 10ème arrondissement de Paris, ont quand-même eu l’honneur de recevoir la visite d’un Eric Besson, tout frais promu ministre de l’identité nationale, admiratif et le coeur sur la main. Pas de problème, quand on fait un boulot pareil, l’Etat français le reconnait. Trois mois plus tard , la convention entre l’Etat et l’Association était supprimée. Les subventions qui y étaient associées sont coupées.

Si Elele veut des sous, elle n’aura qu’à répondre à un appel d’offres et présenter ses projets. Peut-être qu’elle sera sélectionnée. C’est ce qu’on nomme la culture de projet et la prime à la performance (et aux économies). Une façon de fonctionner apparemment séduisante, et qui peut faire ses preuves dans le cas d’actions ponctuelles. Mais qui entraîne surtout la précarité et la concurrence entre associations au lieu de favoriser le fonctionnement en réseau et le travail à long terme. Sans parler du temps énorme consacré à la bureaucratie, et qui ne l’est plus aux femmes. Mais ça rend tellement mieux sur le papier - sur l’écran de l’ordinateur, plutôt - les projets colorés et le jargon qui en font tout le sérieux.

Du côté de Fadela Amara et de l’ACSE, là aussi, on se veut innovateur. L’heure est aux actions “ciblées” c’est-à-dire aux quartiers. D’ailleurs la culture du pays d’immigration, ça n’existe plus, maintenant on parle de culture de quartier. Je ne sais pas si la culture du quartier est ce français approximatif (celui du quartier) de beaucoup de jeunes lycéen(ne)s, les feuilletons reçus par satellite et la sortie dans la galerie marchande du Auchan du coin. Mais ça peut être une pas trop mauvaise idée de les emmener voir autre chose. Seulement Elele qui a fondé son efficacité sur un énorme travail en réseau, allant des études de chercheurs en amont, au collège de Normandie en aval, n’est pas une association labellisée de quartier. Subventions réduites à peau de chagrin.

Pour ceux qui avaient l’habitude de collaborer avec Elele, comme Marie Cervetti, directrice du FIT (centre d’hébergement et de réinsertion pour femmes, Paris 3ème) “c‘est une catastrophe”. Vers qui vont se tourner ces jeunes femmes turques victimes de violence, pour lesquelles la réactivité et le savoir faire de l’association étaient si précieux ? Notamment, les plus fragiles d’entre elles, ces jeunes épouses qui découvrent en arrivant en France que le “gentil fiancé” est une brute et la belle-mère une mégère (ça va souvent de paire). En Turquie, une jeune mariée maltraitée a sa famille . Il n’est pas rare que celle-ci intervienne, si “les bornes sont dépassées”, voir à lui conseiller de divorcer, et près de laquelle au moins elle peut venir “respirer” de temps à autre. On sait bien comme c’est déjà difficile pour les femmes nées en France de dénoncer ces violences. Il est complètement irréaliste d’imaginer que ces jeunes femmes osent aller se plaindre à une police dont elles ne maitrisent pas encore la langue et alors que la législation sur l’immigration a rendu leur statut de plus en plus précaire. Ni d’ailleurs que les services de police soient toujours capables d’évaluer la situation et d’y répondre avec efficacité.

Selon Marie Cervetti elles n’osent pas plus se tourner vers les associations de quartier, trop proches de leur environnement, par crainte des commérages. Avec Elele tout le monde savait au sein des communautés de Turquie que la discrétion était assurée. Et de toute façon elles risquent d’être démunies, ces associations, sans le soutien qu’elles étaient sûres de trouver près de cette dernière.

Mais inutile de chercher loin la logique derrière ce gâchis. Toutes ces contorsions n’ont pour objectif que de déshabiller Jacques pour laisser quelques guenilles à Paul. C’est tout le tissu associatif qui est fragilisé. En fait il n’y aucun projet national digne de ce nom pour ces quartiers et encore moins pour ces femmes, qui ne vivent pas forcément dans un quartier dit sensible, d’ailleurs. Putes ou soumises on s’en fiche, du moment qu’elles se taisent et surtout qu’on ne parle pas d’elles. Qui se soucie du taux de suicides dans les prisons françaises ?

On a bien assez en France avec nos débats sur l’Identité Nationale, ou sur la “burqa“( !) qui transformerait les rues de nos villes en petit Kaboul, pour faire couler de l’encre dans les médias, en s’imaginant que cela passionne les Français. Ceux qui agissent et font bouger les choses, eux, ce n’est qu’au mépris qu’ils ont droit.

Source : YOL-Routes de Turquie et d'ailleurs, 11.04.2010 (URL : http://yollar.blog.lemonde.fr/)

dimanche 21 mars 2010

"Istanbul ouvre à l'Europe d'autres horizons et lui offre une énergie dont elle a grandement besoin"


« Je suis peut-être devenu un généraliste d'Istanbul », lâche Jean-François Pérouse, en s'excusant. Mais ce géographe, responsable de l'Observatoire urbain d'Istanbul, enseignant à l'Université Galatasaray et traducteur d'ouvrages d'Orhan Pamuk, est tout le contraire : un obsédé du détail. Chercheur et – qu'il nous pardonne – vagabond, Pérouse est arrivé sur les bords du Bosphore en 1999, pour un séjour qui devait durer six mois. Il n'est jamais reparti. Onze ans qu'il arpente la ville à la recherche de clefs sur son évolution culturelle, démographique et urbaine. La périphérie est son territoire de prédilection, le turc et le kurde sont ses langues d'adoption, il fonctionne à l'immersion. Et lutte pour qu'Istanbul, la mégapole qui croît plus vite que son ombre, soit perçue dans toute sa richesse humaine, délivrée des mythes, arrachée aux clichés colportés par les dépliants touristiques.


Comment parler d'Istanbul sans se laisser happer par la mythologie dans laquelle baigne la ville ?

Une avalanche de références picturales ou littéraires – on pense à Gérard de Nerval, à Flaubert ou à Pierre Loti – accompagne en effet le voyageur européen découvrant Istanbul. Elle le cantonne à quelques hauts lieux, comme le palais de Topkapi ou la Mosquée bleue, qui sont autant de... lieux communs. Aussi beaux soient-ils, ces sites le coupent de l'Istanbul d'aujourd'hui, mégapole contemporaine, branchée sur l'économie mondiale, habitée par des populations qui n'ont plus rien à voir avec celles rencontrées par les voyageurs, du XVIe au XXe siècle. Une nouvelle dynamique anime la ville moderne, qui tente de réinvestir son histoire, de la réinventer dans un cadre international et ultracontemporain. Il faut donc, autant que possible, faire table rase des vieilles références...


C'est ce que vous faites avec l'Observatoire urbain d'Istanbul ?

Elle a beau être la plus grande métropole du pourtour méditerranéen, cette ville reste peu connue de la recherche occidentale. Mais la France dispose depuis longtemps d'un formidable outil pour comprendre la complexité turque et sortir des « impressions » : c'est l'Institut français d'études anatoliennes, créé en 1930 par l'architecte-archéologue Albert Gabriel, et qui accueillit en son temps Georges Dumézil. Fondé en 1988 par l'Institut, l'Observatoire urbain tente de construire la mémoire récente d'Istanbul grâce à l'accumulation de données photographiques, cartographiques, et de rapports d'activités des mairies... Ce travail d'arpentage, de reconnaissance des nouveaux quartiers, me semble important pour cerner cet étalement vertigineux.


A quand remonte le basculement dans la modernité ?

On peut tracer une première ligne en 1923 : cette année-là, la République turque est proclamée, Ankara remplace Istanbul comme capitale, et l'écrivain Pierre Loti, qui a fixé dans ses livres une image désuète de la ville, s'éteint, à 73 ans. Mais la grande mutation économique, celle qui permet de comprendre la mégapole contemporaine, date du milieu des années 1980. Le tissu urbain actuel a émergé à 80 % après cette date ; l'industrie turque s'oriente résolument vers l'exportation, et cette révolution économique s'accompagne d'une révolution touristique que la Banque mondiale avait appelée de ses vœux dès la fin des années 1970. Un moment important pour Istanbul, qui redécouvre à cette occasion un passé dont le rayonnement dépasse largement le cadre de la Turquie : l'horizon des Stambouliotes s'élargit aux dimensions de la Méditerranée, des Balkans, et même du monde. Un troisième événement, enfin, transforme la ville : l'effondrement de l'URSS et l'ouverture à l'Est, qui « repositionne » Istanbul dans les courants migratoires internationaux. C'est l'époque des premiers « navetteurs » – des particuliers originaires de Pologne, de Libye, de Bulgarie, d'Ukraine... –, qui viennent plusieurs fois par an acheter des produits qu'ils revendront dans leur pays. Ce « tourisme à la valise », comme on l'appelle, à la fois religieux, familial et commercial, est encore très florissant.


D'où vient l'énergie bouillonnante que l'on ressent dans la rue ?

D'abord de cette nouvelle vocation d'Istanbul comme place commerciale internationale. Les cinq cent mille petits vendeurs de rue qui envahissent la ville participent à ce foisonnement... et forment l'envers du décor de ce qu'on a appelé un peu vite la « movida stambouliote ». Mais l'ouverture au monde, et une focalisation moins obsédée de la République sur l'Etat-nation ont aussi changé les modes de vie et de création artistique. En quelques années, on est passé de l'idée qu'il n'existait qu'une seule identité turque à l'affirmation qu'on peut être turc et kurde, turc et arabophone. Istanbul est devenue le laboratoire naturel de ces combinaisons, de cette hybridation des identités, et cela se sent, comme en témoigne la création de l'Institut kurde ou l'apparition, au cinéma, de dialogues en kurde sous-titrés en turc. La première fois, c'était en 1999, dans Voyage vers le soleil. Ce qui semble banal aujourd'hui ne l'était pas il y a dix ans.


La politique culturelle de la ville favorise-t-elle ce bouillonnement ?

Il faut plutôt parler « des » politiques culturelles, car elles sont menées par des institutions, des réseaux et des mouvances idéologiques souvent concurrentes. D'un côté, les acteurs publics locaux, notamment la mairie d'Istanbul, véritable Etat dans l'Etat avec treize millions d'administrés et un budget supérieur à celui de certains pays des Balkans : son action culturelle repose sur l'éducation et la formation, et fonctionne selon un système de valeurs très clairement conservatrices. Elle réalise par exemple un gros travail auprès des femmes et des jeunes, axé sur l'acquisition de savoir-faire artisanaux. Objectif : permettre aux femmes d'acquérir une compétence, c'est-à-dire potentiellement un revenu, donc une relative autonomie... et s'assurer en même temps de leur adhésion à une culture qui les maintient dans un certain rôle, centré sur la famille. Idem pour les jeunes : les cours de langue et d'informatique, l'accent mis sur l'alphabétisation sont évidemment des objectifs louables. Mais cette éducation, qui valorise le passé ottoman et l'histoire plus récente de la République, vise l'adhésion de tous à une certaine idée de la nation. Régulièrement, les habitants d'Istanbul, dont 60 % sont nés hors de la ville, sont invités par des campagnes à se réapproprier leur histoire, sur le thème « devenez stambouliote »...


On trouve aussi, surtout dans le centre, beaucoup de galeries privées, de théâtres ou de lieux de concert branchés ...

C'est une autre facette de la vie culturelle, privée ou semi-privée, liée à des fondations rattachées à des groupes industriels. De jeunes artistes étrangers sont invités pour des séjours durables, les galeries d'art se multiplient et le théâtre offre d'excellents programmes, même s'il est de plus en plus contaminé par les séries télévisées ! Malheureusement, ce secteur privé milite pour l'alignement d'Istanbul sur des productions internationales standardisées et reste aveugle au potentiel créatif de la population. Il vit sur le fantasme de l'Istanbul légendaire ou sur des références étrangères sélectives, essentiellement les Etats-Unis et l'Europe occidentale. Or, ce qui fait l'intérêt d'Istanbul, c'est aussi le statut de la littérature orale, de la poésie ou de la musique, des pratiques culturelles peu visibles, mais très répandues. Une soirée entre étudiants, par exemple, se termine toujours par des contes et des chants. Dommage qu'il n'y ait pas de langue commune entre les sphères publique et privée : un des grands enjeux des prochaines années sera de construire des ponts entre elles.


Que devient la Corne d'Or, l'estuaire autour duquel la ville historique s'est constituée, dans ce réaménagement ?

Elle est révélatrice des mutations récentes d'Istanbul et de l'attention des pouvoirs publics à l'environnement et à l'histoire. Il y a vingt ans, les classes aisées la fuyaient. Aujourd'hui, on assiste à une reconquête symbolique et physique du site. On valorise le passé juif ou grec orthodoxe du pourtour de la Corne, et le siège régional du parti au pouvoir, l'AKP, comme celui de la grande association patronale turque s'y sont établis. Ils ont été rejoints par l'espace d'art contemporain SantralIstanbul et le parc Miniatürk. Bref, d'un cloaque qu'on fuyait, la Corne d'Or est devenue une scène qu'on revendique, et ce n'est pas un hasard si la grande cérémonie d'inauguration d'Istanbul 2010 a eu lieu là-bas. Mais je crois que la ville contemporaine se construit plutôt à partir des périphéries. A trop se focaliser sur le centre historique, en rêvant de grandeur passée, on se coupe de la ville véritable, de cette dynamique du remploi permanent, de cet art de faire, de défaire, de refaire...


Pour les écrivains voyageurs d'hier, d'Andersen à Hemingway en passant par Melville, Flaubert et bien sûr Loti, Istanbul était une extraordinaire mosaïque culturelle, linguistique et religieuse. Est-ce toujours le cas ?

Les minorités jouent le premier rôle dans le réveil culturel d'Istanbul. Mais il faut s'entendre sur les termes : en Turquie, il n'est de minorités officiellement reconnues que religieuses, pas linguistiques, et leur recensement date du traité de Lausanne, qui remplace le traité de Sèvres et donne naissance à la Turquie moderne en 1923... Les juifs, les catholiques, les Arméniens grégoriens et protestants font donc l'objet d'une réinsertion visible dans la vie économique et touristique, comme en témoignent les célébrations du 500e anniversaire de l'accueil, par l'Empire ottoman, des juifs chassés par les rois catholiques de la péninsule Ibérique. En revanche, les chrétiens d'Orient, pas assez puissants à l'époque du traité, et les églises néoprotestantes, plus récentes, réclament en vain d'être reconnues officiellement.


Istanbul n'a donc pas perdu sa richesse multiculturelle ?

Non, mais ce multiculturalisme ne fait pas un « cosmopolitisme ». Le nombre d'étrangers vivant sur les rives du Bosphore est extrêmement limité et la comparaison avec New York est exagérée. Si on se réfère aux débuts du XXe siècle, Istanbul est finalement très « turque », malgré la diversité de sa population originaire de toutes les régions du pays et porteuse de coutumes et de façons de parler différentes.


Une diversité qui se manifeste notamment chez les femmes stambouliotes, dans les comportements, les tenues...

Le débat sur la place des femmes est pris en charge par les femmes elles-mêmes, et le dialogue entre des conceptions qui pourraient nous sembler antagonistes, mais qui ne le sont pas, est particulièrement riche. Bien sûr, l'émancipation n'est pas réussie partout : la Turquie est le pays de l'OCDE où le taux d'activité féminine est le plus bas, et, pour celles qui viennent de lointains villages, la ville est souvent synonyme d'« enfermement », leur vie à Istanbul s'articulant essentiellement autour de la maison. Il existe aussi des blocages plus anthropologiques, liés notamment à la domination masculine, qui peut prendre des formes multiples, comme l'obligation du port du voile. Il faut pourtant se méfier des apparences et se garder des caricatures : à Istanbul, le voile masque une multitude de stratégies. J'ai rencontré des femmes qui portaient la burqa pour aller mendier, et ça ne les empêchait pas de me raconter des blagues lorsqu'elles avaient fini leur journée. Une jeune fille peut porter le voile un temps – pour donner des gages à sa famille, par exemple, et mieux négocier le droit de sortir le soir – et le laisser tomber plus tard. Et de fortes têtes, intellectuelles, journalistes ou artistes, ont beau revendiquer le voile, il serait aberrant de les croire soumises à la domination masculine. Pour elles, il peut tout simplement être un signe de distinction.


Istanbul a reçu cette année le label « capitale européenne de la culture » de l'année – un signe fort pour la Turquie, qui veut rejoindre l'Union européenne. Son « européanité » ne fait-elle plus débat ?

Ce choix est d'abord un acte politique – la volonté d'inscrire le pays dans l'agenda culturel européen – et économique : il assure la promotion de la ville sur le marché des destinations touristiques. Mais la question fait toujours débat : le ministère de la Culture turc et la mairie d'Istanbul ont organisé un colloque pour déterminer ce qu'était, au juste, la culture européenne. Il a abouti à des trivialités. Car l'« européanité » est constitutive de l'histoire d'Istanbul. Mais ce que ce mot recouvre varie, selon qu'on choisit telle époque ou tel événement de son histoire. Le véritable intérêt de ce « label » est qu'il permet à la ville de se familiariser avec d'autres pratiques politiques ou sociales – la conception de l'individu, de la citoyenneté, du rôle des femmes, des droits sociaux, de l'environnement, du patrimoine... De son côté, l'Europe doit aussi comprendre qu'Istanbul lui ouvre d'autres horizons et lui offre une énergie dont elle a grandement besoin. Ce qui suppose de sortir d'une vision « exotisante » de la ville, et condescendante de la Turquie. Une petite révolution copernicienne, en somme.

Source : Télérama, n° 3140, Olivier Pascal-Moussellard, 20.03.2010 (à retrouver sur http://www.telerama.fr/monde/jean-francois-perouse-istanbul-offre-a-l-europe-une-energie-dont-elle-a-besoin,53738.php#xtor=RSS-18)

"Stambouliotes insoumises"


Sur la toile, une femme nue nous toise, un enfant blotti entre ses cuisses généreusement ouvertes. En arrêt devant elle, deux jeunes Stambouliotes, voilées, pouffent de rire. Sont-elles choquées ? Conquises ? C'était fin février, dans l'une des nombreuses galeries d'art qui jalonnent la longue artère piétonnière d'Istiklal, coeur de la movida stambouliote, le temps d'une rétrospective consacrée à Semiha Berksoy (1910-2004), cantatrice turque légendaire, diva, peintre reconnue et, surtout, femme libre et foncièrement pionnière. Entre les étudiantes voilées et l'extravagante Semiha, qui n'hésitait pas à se faire photographier nue à plus de 90 ans, un monde. Ou un aperçu des
«incroyables contradictions qui résument aujourd'hui le statut des femmes d'Istanbul », comme dit l'universitaire Hulya Tanriöver, spécialiste des médias et des femmes... Complexe, diverse, cacophonique, la mégapole est à l'image de ses habitants, mais peut-être plus encore de ses habitantes...

Patrick Swirc pour Télérama


La comédienne Esmeray

Quartier de Beyoglu, à deux pas d'Istiklal Caddesi, sur laquelle déambulent trois millions de passants chaque jour, dit-on. Dans une petite salle de théâtre aux briques rouges, au deuxième étage d'un immeuble au charme décrépit, les rires fusent. Sur scène, une comédienne en peignoir satiné, qu'on jurerait tout droit sortie d'un film d'Almodóvar, joue Une femme seule, de Dario Fo, histoire kitsch et drolatique d'une femme au foyer au bord de la crise de nerfs avec douze enfants, mari jaloux, beau-frère handicapé mais actif sexuellement, voisin voyeur et amant envahissant. « Une parabole de ma vie, non ? » plaisante Esmeray, la quarantaine rousse et vedette comblée de la soirée. « Je suis kurde, transsexuel et féministe ! Autant dire que je suis baisée de tous les côtés. »

Figure de la scène alternative stambouliote, Esmeray s'est fait connaître avec un stand-up décapant où elle racontait son parcours de garçon kurde, né dans un village de l'Est turc, et devenu femme à Istanbul, puis ses années de galère comme prostituée -« impossible de trouver un autre travail quand on est transsexuel», et son engagement féministe. Gonflé, dans un pays censé compter le plus de travestis et transsexuels après le Brésil mais qui « continue à les considérer comme des monstres », où les transsexuels se font régulièrement violenter par les forces de police. Mais Esmeray ne lâche pas. L'an dernier, elle s'est pourvue en justice après s'être fait agresser par deux policiers, devant un commissariat de Taksim, une « quasi-première en Turquie, car les transsexuels ont peur de porter plainte ». Elle milite « pour un changement des mentalités ». Combat difficile, reconnaît-elle, « tant la crispation est grande, depuis l'arrivée au pouvoir de l'AKP, sur la question de l'homosexualité, des minorités sexuelles. Nous sommes toujours dans une démocratie illusoire. Mais ça avance, peu à peu. » Le 8 mars dernier, Journée des femmes, le quotidien Hürriyet consacrait un article à Esmeray. Signe que les temps changent ?


La couturière Rabia Yalçin

Des couturiers turcs, les fashionistas françaises connaissent surtout Dice Kayek, Hussein Chalayan et les étiquettes « made in Turkey ». Beaucoup moins Rabia Yalçin, 44 ans, et son credo « on peut être féminine et voilée ». Ce jour-là, dans le vaste sofa de sa boutique aux murs immaculés, la raffinée Rabia incarne sa devise jusqu'au bout des ongles, qu'elle a impeccablement manucurés : silhouette fine et toute de noir vêtue, talons aiguille, visage de madone encadré par un voile couleur de brume aux découpes précieuses. Disséminés à travers les deux grandes pièces, fourreaux de sirène rebrodés de pierreries, robes-bustiers au drapé d'inspiration ottomane, tailleurs pour femmes d'affaires sophistiquées content le « Rabia style », « pont entre l'Ouest et l'Est ».

« La Turquie a beau être quatrième productrice mondiale de vêtements, l'offre reste limitée pour les femmes voilées. » Lancée il y a quatorze ans, sa griffe de haute couture a ouvert « une autre voie », désormais en phase avec les valeurs portées par l'AKP et une nouvelle bourgeoisie pieuse, en pleine ascension sociale et économique, qui a fait du voile un élément de prestige... et un nouvel objet esthétique. « Nos clientes ont plus de moyens matériels et, surtout, l'envie de suivre la mode. » Grâce à elle, elles peuvent désormais arborer un foulard de marque. Ou le porter en étole, « car 60 % de mes clientes sont non voilées », précise Rabia Yalçin, qui s'apprête à lancer une ligne de prêt-à-porter et rêve d'habiller son « icône », Angelina Jolie.


La journaliste Ayse Böhürler

Maslak, tout nouveau quartier d'affaires d'Istanbul, avec ses gratte-ciel, ses sièges de banques et de médias, ses résidences de luxe ultra sécurisées. C'est au coeur de ce « Wall Street » stambouliote qu'Ayse Böhürler a choisi d'installer sa maison de production, Ajansy Media, qui fournit reportages et documentaires pour les chaînes turques. Une adresse en forme de symbole pour cette journaliste de 47 ans, membre fondatrice de l'AKP (le parti issu du mouvement islamiste au pouvoir depuis 2002) et qui fut l'une des premières à affirmer haut et fort son identité de « femme libre ET voilée ». Car pour emménager à côté des pubards de TBWA et de ses executive women en tailleur sexy, Ayse Böhürler a bataillé. Contre la République laïque et « son discours officiel et uniforme »« pour être moderne, tu ne peux pas être voilée ! ». Contre sa famille, qui ne comprenait pas qu'elle se « restreigne » tant il reste difficile de faire carrière en se couvrant. Et contre son propre camp, pour qui une femme voilée doit rester claustrée à la maison, au nom d'une « modernité interdite ». « Combien de fois ai-je entendu cette phrase: quelle musulmane es-tu ? »

Son austère tunique noire, tout juste égayée d'un voile graphique et d'un sous-pull gris assorti aux murs du bureau, abrite un caractère déterminé. Forgé, dit-elle, à la lecture de Simone de Beauvoir. « Je lui dois beaucoup, pas en matière de religion bien sûr, lâche-t-elle dans un rare sourire, mais pour la liberté qui se dégage de ses oeuvres. Elle m'a appris qu'il fallait tenir tête ! » Tête couverte, pour revendiquer une vie professionnelle, sociale, politique et faire du voile un instrument de différenciation et « l'expression d'une nouvelle modernité musulmane ».

Aujourd'hui, l'air du temps a changé. Ayse Böhürler constate « une plus grande tolérance vis-à-vis du turban ». Mais n'a toujours pas de carte de presse, faute d'avoir accepté de donner une photo d'elle découverte. Une poignée de femmes l'ont rejointes, fortes têtes journalistes et intellectuelles, qui « contribuent à une voie de sortie, un apaisement ». « Mais nous restons une minorité, en lutte quotidienne. La situation est paradoxale : la société s'est habituée au voile, mais le problème s'amplifie des points de vue politique et juridique. C'est devenu un tel noeud entre laïcs et musulmans ! J'ai peur qu'il n'y ait jamais de solution. »


L’animatrice culturelle Simge Gücük

« Le statut de la femme en Turquie me met souvent hors de moi ! » Simge Gücük a 28 ans, de faux airs de Romane Bohringer et de l'énergie à revendre. Parce que « la culture est un des meilleurs moyens pour empoigner les questions sociales et politiques », elle s'est embarquée dans l'aventure de Garajistanbul, véritable garage (sur deux étages) et... étonnant laboratoire de création contemporaine (au rez-de-chaussée) à la ligne de programmation bien affirmée : politique et poétique. Un pari fou, initié en 2007 par le couple de metteurs en scène Övül et Mustafa Avkiran, et remporté haut la main puisque ce vaste espace à l'ambiance Factory est devenu LE premier centre d'arts vivants contemporains en Turquie, sans aucune aide de l'Etat.

Au programme, théâtre, danse, littérature et depuis l'an dernier « un festival spécialement consacré aux violences faites aux femmes », dont la programmation est assurée par Sim­ge Gücük. Volontiers provocante, l'équipe du Garajistanbul pose des questions taboues - qu'est-ce que le clitoris ? qu'est-ce que l'honneur ? (pour évoquer le fléau des crimes d'honneur)... -, alterne spectacles, concerts, interventions d'activistes féministes. L'an dernier, le festival était dédié à Ceylan Önkol, fillette kurde de 12 ans tuée par l'armée turque. « Histoire de ne pas oublier ce crime, parmi les milliers d'autres jamais résolus, et dont les femmes restent, hélas, les principales victimes. ».

Source : Télérama, n° 3140, Weronika Zarachowicz. 20.03.2010 (à retrouver sur http://www.telerama.fr/monde/stambouliotes-insoumises,53740.php)

jeudi 18 février 2010

Grands-mères et "jeunes malfrats" de Nairobi communiquent via les arts martiaux

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Source : LeFigaro.fr, rubrique 24 heures photo, 18.02.2010 (à retrouver sur http://www.lefigaro.fr/photos/2010/02/15/01013-20100215DIMWWW00707-24-heures-photo.php)

mercredi 2 décembre 2009

Sarah Palin, Ségolène Royal, même combat ?


Mêmes atouts, mais aussi mêmes faiblesses. Pour le site new-yorkais The Daily Beast, le parcours de Ségolène Royal n'est pas sans rappeler celui de l'Américaine Sarah Palin, autoproclamée "pitbull avec du rouge à lèvres". Les deux femmes, l'une socialiste, l'autre républicaine, savent à merveille profiter du délabrement de leur parti pour se faire entendre.


Arrêtez-moi si cela vous dit quelque chose : une femme politique très en vue – et très séduisante – sème le trouble dans son parti. Elle compte des partisans passionnés, convaincus pour beaucoup qu'elle pourra redresser son parti, aujourd'hui bien mal en point. Comment ? Par son esprit franc-tireur, son écoute des gens simples, son charisme "chaleureux" et son étonnante capacité à occuper le devant de la scène. Voilà encore quelques indices : ultracontroversée, cette mère de famille fière de l'être peut donner l'impression d'être narcissique face au mauvais micro. Gaffeuse ? Plutôt deux fois qu'une – comme lorsqu'elle a loué le système judiciaire chinois pour son efficacité. Mais son plus beau coup, incontestablement, a été d'entraîner son parti dans la défaite lors d'une élection présidentielle à sa portée. Avec un peu de chance, elle pourrait tenter le doublé.

La candidate en question est Ségolène Royal, qui a failli devenir la première présidente de la France en 2007, mais a été battue par Nicolas Sarkozy. Si son "habillage" politique rappelle furieusement Sarah Palin, leurs programmes restent toutefois presque diamétralement opposés. Ne serait-ce que parce que Royal est une socialiste rouge*. Mais leur impact sur leurs partis respectifs, tous deux en pleine déconfiture, pourrait se révéler identique. Jugez plutôt : le Parti républicain et le Parti socialiste (PS), même s'ils font du bruit, sont désormais des formations affaiblies, incapables de s'entendre en interne sur un programme constructif. Mais, tandis que les socialistes s'efforcent de proposer une alternative crédible, leur plus grande distraction dans l'immédiat est peut-être cette anticonformiste qui persiste et signe – même si elle peut facilement passer pour une attraction.

Voyez ce qui s'est passé lors de la réunion du Parti socialiste à Dijon le 14 novembre [réunion intitulée "Rassemblement social, écologique et démocrate"]. Les organisateurs avaient insisté pour que les candidats potentiels à la présidence (comme Royal) n'y participent pas, tandis qu'ils tenteraient de jeter les bases d'une large alliance politique allant du centre à l'extrême gauche, avec pour objectif de remporter les élections régionales [en mars 2010] puis d'évincer l'actuel président de droite [en 2012]. Cela n'a pas empêché notre anticonformiste de s'inviter à Dijon avec une équipe de télévision. Son ancien lieutenant de campagne, Vincent Peillon, qui avait organisé le rassemblement, était furieux, faisant valoir que l'égocentrisme de l'ex-candidate – certains parlent plus simplement de "ségolénisme" – entravait la bonne marche du parti. D'autres socialistes éminents ont qualifié d'"absurde et pathétique" ou d'"écœurante" la prise de bec qui s'est ensuivie entre Vincent Peillon et Ségolène Royal. Ils pressentaient ce que les sondages n'ont pas tardé à confirmer : le dernier épisode du Ségo Show a gâché une année d'efforts en vue de redresser le parti. Un récent sondage BVA révèle l'étendue des dégâts : 62 % des électeurs estiment que le PS est revenu à sa situation d'il y a un an [avant le congrès de Reims, en novembre 2008, où Martine Aubry avait été élue secrétaire générale du PS].

Un autre sondage a apporté des mauvaises nouvelles dans un registre différent. Le seul socialiste à bénéficier d'une meilleure cote que le président Sarkozy est Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fonds monétaire international (fonction qui lui permet de rester au-dessus de la mêlée socialiste). Malheureusement pour lui, Royal a déjà prouvé, lors des primaires socialistes de 2007, qu'elle pouvait battre ce technocrate. Reste à savoir si elle se représentera en 2012. Entre-temps, Royal ne semble pas faire grand-chose (pas plus que Palin, d'ailleurs) pour surmonter ses insuffisances, et notamment l'inexpérience dont elle a fait preuve lors de la dernière campagne. De toute évidence, les deux femmes n'ont pas non plus travaillé à combler leurs lacunes en politique étrangère ou en économie, comme le feraient des candidats plus traditionnels.

Pour deviner les projets de Royal, il faut peut-être revenir à sa dernière défaite. Après avoir obtenu près de 47 % des suffrages [à la présidentielle de 2007] – environ autant que John McCain et sa colistière Palin –, Royal a déclaré que ce n'était pas mal pour une première fois. Déclaration qui ne suscita que des haussements d'épaules dans l'état-major du PS. L'anticonformiste américaine, tout en se plaignant de la frilosité des stratèges républicains, pourrait elle aussi estimer qu'elle a toutes les chances de l'emporter [en 2012], à condition d'avoir les coudées plus franches et de bénéficier d'une meilleure couverture médiatique.

* En français dans le texte.

Source : Courrier International, Eric Pape, The Daily Beast, 02.12.2009 (à retrouver sur http://www.courrierinternational.com/article/2009/12/02/segolene-royal-le-pitbull-des-socialistes)

mardi 13 octobre 2009

Mannequins, "vrais gens" et rondeurs : polémique journalistique ou débat de société ?


« Les mannequins pèsent en moyenne 23 % de moins qu’une femme normale »
, explique le rédacteur en chef du magazine féminin allemand Brigitte pour expliquer sa décision de ne plus faire appel à des tops professionnels dans ses pages. À partir de janvier 2010, il s’agira de simples lectrices qui se proposeront et seront sélectionnées par le magazine pour leur côté « vrais gens ». Selon Brigitte, elles seront payées au même tarif que les modèles pros. À l’heure de la polémique sur les photos retouchées et des accusations à répétition contre une presse qui ferait l’apologie de l’anorexie, le magazine allemand se targue d’instiller les bases d’une vraie révolution médiatique. « Sans mannequins, une nouvelle ère commence », tel est le nouveau slogan de Brigitte.

Source : LeFigaro.fr Madame, 08.10.2009, "Tops next door" (à retrouver sur http://madame.lefigaro.fr/societe/news/2454-tops-next-door)

A lire aussi : "These Bodies are Beautiful at Every Size", Glamour.com, 21.09.2009. URL : http://www.glamour.com/health-fitness/2009/10/these-bodies-are-beautiful-at-every-size