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lundi 31 mai 2010

L'assaut de la flotille "Free Palestine" par l'armée israélienne plonge les relations turco-israéliennes dans une de leurs plus mauvaises passes


Ce matin à 5h37, les commandos de marine israéliens ont pris d’assaut l’un des bateaux de la flottille «Free Palestine» qui essayait de forcer son blocus de Gaza. Le bilan est extrêmement lourd, puisqu’après avoir annoncé 2 morts en début de matinée, puis 19 morts à la mi-journée, les derniers communiqués (19h) parlent désormais de 9 morts et de nombreux blessés. Ce drame risque d’endommager durablement les relations turco-israéliennes puisqu’il est confirmé que l’un des principaux navires pris d’assaut, est l’un des navires turcs de la flottille.

Le premier officiel israélien à réagir a été le ministre de l’industrie et du commerce, Benyamin Ben Eliezer, qui se trouve actuellement au Qatar pour un forum économique international. Ce n’est pas un hasard, ce ministre travailliste est connu pour ses sympathies pro-turques et s’est fortement démené ces derniers mois pour essayer de sauvegarder les relations turco-israéliennes. Tout en exprimant ses «regrets», il a néanmoins accusé les militants qui se trouvaient à bord du navire abordé d’avoir attaqué les soldats israéliens à l’arme blanche (couteau et hache) et d’avoir tenté de prendre son arme à l’un des assaillants. L’usage d’armes à feu a également été évoqué par les autorités israéliennes. Mais les autorités turques de sécurité, qui ont procédé à l’embarquement des passagers sur ce navire à Antalya, ont rapidement démenti une telle information, en rappelant que les bagages des personnes embarqués avaient été scannés et que de toute façon des voyageurs ou du matériel suspects n’auraient pas été admis à bord. On observe que l’armée israélienne a imposé un blackout sur l’événement dans les premières heures, et que Benyamin Ben Eliezer a évoqué une perte de contrôle de la situation, ce que l’armée israélienne a d’ailleurs confirmé, en déclarant que l’on ignorait qui avait donné l’ordre de tirer (alors même que des ordres auraient été donnés pour ne pas tirer). Il faudra attendre une enquête pour savoir ce qui s’est effectivement passé mais, d’ors et déjà, il est sûr que les autorités israéliennes auront beaucoup de mal à justifier une action aussi meurtrière et un bilan aussi déséquilibré (4 soldats israéliens auraient été blessés dans l’assaut). Et ce, d’autant plus qu’il est désormais confirmé que l’assaut a été donné dans les eaux internationales et non dans la mer territoriale de Gaza.

Quoiqu’il en soit, il est sûr que les relations turco-israéliennes vont se tendre dans les prochaines heures. Dès 8 heures, le ministre turc des affaires étrangères, qui avaient exhorté les ONG engagées dans l’opération «Free Palestine» et le gouvernement israélien à conserver leur calme, a qualifié l’intervention israélienne «d’inacceptable», en déclarant «qu’Israël devrait supporter toutes les conséquences de ce comportement». L’ambassadeur israélien à Ankara a été convoqué d’urgence dans la matinée. Le gouvernement turc lui a signifié une protestation particulièrement sévère, demandant à son gouvernement un rapport détaillé sur le sort de tous les passagers de la flottille, le retour de ces derniers dans leurs pays d’origine, et l’envoi des blessés dans des hôpitaux turcs pour y être soignés.

Ce matin, au fur et à mesure que les informations filtraient et que le bilan des victimes s’alourdissait, les condamnations de l’assaut israélien se sont multipliées et se sont faites de plus en plus dures. De nombreux pays européens ont convoqué leur ambassadeur israélien. L’Union européenne a demandé une enquête approfondie et appelé à «une ouverture immédiate, prolongée et inconditionnelle du passage du flux d'aide humanitaire, de biens commerciaux et de personnes vers et au départ de Gaza». Mais, ce qui domine incontestablement dans ces réactions est l’incompréhension : comment une telle opération a-t-elle pu se transformer en une telle tuerie ? On ne peut manquer de mettre en relation cette violence avec les positions excessives que le gouvernement israélien a souvent adoptées ces derniers mois, et avec les débordements auxquels sa diplomatie a parfois donné lieu. On se souvient qu’en janvier dernier le vice-ministre israélien des affaires étrangères avait publiquement humilié l’ambassadeur turc, au cours d’une mise scène dont la puérilité avait inquiété la communauté internationale. Mais cet incident diplomatique n’avait pas fait de victimes…

À l’heure où des manifestations importantes se déroulent à Istanbul et Ankara pour condamner l’intervention israélienne et où la Turquie vient de rappeler son ambassadeur à Tel-Aviv, on peut penser que les relations turco-israéliennes n’ont jamais traversé une aussi mauvaise passe.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 31.05.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/05/les-relations-turco-israeliennes.html)

mardi 25 mai 2010

Johannes Hahn : "Avant la fin de l'année, la Commission [européenne] aura élaboré un document de politique urbaine"


C'est l'amorce d'une stratégie européenne pour les villes. Le commissaire européen à la politique régionale, Johannes Hahn, s'est dit favorable, vendredi 21 mai, à ce que "la politique urbaine devienne une nouvelle cible de l'Union européenne". L'Autrichien s'exprimait en clôture de la 6e Conférence européenne des villes durables, à Dunkerque, dont les participants venaient de demander à l'Union européenne de reconnaître les collectivités locales comme des acteurs-clés du développement durable et de la lutte contre le changement climatique.

"Le rôle des villes est essentiel : à elles seules, les mesures prises à Londres ont plus d'impact que celles de plusieurs Etats membres de l'Union européenne", a approuvé le représentant de la Commission. Mais au-delà de la reconnaissance symbolique, M. Hahn a esquissé les grandes lignes d'une stratégie inédite : si l'Europe a une politique agricole commune depuis un demi-siècle, elle n'a jamais défini de politique urbaine.

"Avant la fin de l'année, la Commission aura élaboré un document de politique urbaine, avec une vision de la ville européenne d'avenir, des exemples de bonnes pratiques, en abordant les questions de la forme urbaine, de la planification, des transports publics, des espaces verts, etc.", a précisé M. Hahn devant la presse.

La question des finances n'est pas oubliée : "La politique de cohésion va être un véhicule pour transformer cette vision en réalité", assure-t-il. Les villes, qui perçoivent moins de 7 % des fonds structurels européens, demandent que leurs plans climat soient inclus dans la politique de cohésion communautaire, au moment où l'Union planche sur une réforme des fonds structurels et sur son budget pour la période 2014-2020.


"Un soutien plus fort"

Le traité de Lisbonne a jeté les bases de cette évolution, en 2007, en ajoutant aux volets économique et social l'exigence de la cohésion territoriale et en reconnaissant l'autonomie des collectivités.

"Il y a toujours eu une dimension urbaine dans nos politiques de cohésion, mais il n'y a pas d'enveloppe pour la politique urbaine ; notre ambition est un soutien plus fort et plus directement dédié aux aires urbaines dans la prochaine période des fonds structurels, annonce M. Hahn. La politique urbaine est intégrée : logement, transport, efficacité énergétique, activité économique... C'est l'objectif de la Commission d'offrir un programme intégré aux villes à l'intérieur de la politique régionale."

Reste une difficulté de taille : "Nous devrons convaincre les Etats membres que nous avons besoin d'argent pour réaliser cela", admet le commissaire européen. Or la plupart des gouvernements souhaitent avant tout réduire l'enveloppe des fonds de cohésion et certains Etats pourraient voir d'un mauvais oeil leurs collectivités locales gagner en autonomie.

La Commission a pourtant déjà commencé à travailler directement avec les villes sur les questions de climat pour passer outre la frilosité des Etats. En 2009, elle a créé l'Alliance des maires pour aider les villes déterminées à dépasser l'objectif européen de baisse des émissions de CO2 de 20 % d'ici à 2020. Quelque 1 700 villes s'y sont déjà engagées.

mardi 18 mai 2010

"Europe : Angela Merkel face à l'histoire ?"

L'Europe, qui était autrefois une vocation, est devenue au mieux un instrument, au pire un fardeau. Seuls Angela Merkel et Nicolas Sarkozy peuvent ensemble la relancer.

C'était il y a dix ans. Joschka Fischer, alors leader des Verts allemands et ministre des Affaires étrangères, prononçait un discours sur les finalités de l'Europe à l'université Humboldt de Berlin. Fischer proposait l'adoption d'une constitution afin de créer une Fédération européenne. C'est le dernier grand discours «européen» d'un dirigeant allemand. D'autres avant lui, avaient lancé des idées pour approfondir l'intégration européenne et pour doter la monnaie unique d'un répondant économique voire politique. Si le mérite d'avoir pris l'initiative de la construction européenne revient à la France, en 1950, comme le rappelle Helmut Schmidt, qui à 91 ans passés continue de jeter un regard lucide sur la politique internationale, les Allemands ont tenté à plusieurs reprises de prendre le relais avec des initiatives audacieuses. Les Français y ont répondu par un silence assourdissant.

Depuis le discours de Joschka Fischer, le souverainisme a gagné du terrain outre-Rhin. L'Europe, qui était autrefois une vocation, est devenue au mieux un instrument, au pire un fardeau. La République fédérale a toujours été le plus gros contributeur au budget communautaire. Les avantages politiques qu'elle tirait de son appartenance à l'UE (Union Européenne) et sa puissance économique justifiaient cette situation aux yeux des dirigeants et de l'opinion. Aujourd'hui, tout se passe comme si les Allemands payaient simplement pour les autres.

La récente crise de l'euro exige un sursaut politique si l'Europe doit redevenir une zone d'innovation et de prospérité et ne pas se réduire à un gendarme budgétaire. Mais qui saisira l'occasion pour, comme disent les Allemands, sauter en dehors de son ombre?

Angela Merkel, naguère parée des lauriers de femme politique la plus puissante d'Europe, n'a pas été à la hauteur de sa réputation. Dans la crise actuelle, elle apparait comme une gestionnaire sourcilleuse des deniers nationaux, une politicienne préoccupée par le score de son parti dans des élections régionales, certainement pas comme un «homme d'Etat», conscient des enjeux historiques. En bonne physicienne, la chancelière est une technicienne qui applique à la politique les règles des sciences dures. La méthode lui a jusqu'à présent réussi, pour s'imposer au sein de son propre parti démocrate-chrétien, arriver au pouvoir et s'y maintenir avec différents alliés. Elle maîtrise parfaitement l'alchimie des forces. Sans cette habileté, elle n'aurait jamais réussi à écarter les barons de la démocratie-chrétienne, à commencer par Helmut Kohl et son héritier malheureux, Wolfgang Schäuble, dont elle a fait son ministre des finances.

Angela Merkel n'est pas la chef naturelle de la démocratie-chrétienne. Elle est une femme dans un parti dominé par les hommes, une Allemande de l'Est dans un parti rhénan, une protestante dans un parti surtout catholique, une divorcée au milieu de bien-pensants. Elle est arrivée à la présidence de la démocratie-chrétienne puis à la chancellerie parce qu'elle a su jouer les uns contre les autres les hommes forts de son parti, sans à priori idéologique, sans grande vision stratégique, ou plus exactement en épousant les variations idéologiques du moment. Ultra-libérale avant les élections de 2005, elle a mené pendant quatre ans une politique sociale centriste avec les sociaux-démocrates avant de chercher la coopération avec les libéraux, des «alliés de choix», dont elle savait pertinemment que les exigences fiscales étaient non seulement injustes mais irréalistes.

Ses adversaires au sein de la démocratie-chrétienne - elle n'en manque pas - lui feraient volontiers porter la responsabilité de la gifle électorale reçue en Rhénanie du Nord Westphalie. Le parti a perdu plus de dix points au scrutin régional du 9 mai. Cependant, elle reste le responsable politique le plus populaire d'Allemagne et les barons locaux qui pourraient contester son pouvoir ont encore besoin d'elle. De plus, ils ne sont pas d'accord entre eux et s'ils leur venaient l'idée de la remplacer, il leur faudrait un chef de file qu'ils n'ont pas.

La défaite électorale de Rhénanie du Nord Westphalie a au moins un avantage pour la chancelière. Elle lui a permis de remettre à sa place le turbulent chef des libéraux - et ministre des affaires étrangères - qui par ses déclarations intempestives sur les chômeurs et la décadence de l'empire romain, n'a pas peu contribué à la débandade. Angela Merkel n'a pas attendu deux jours après les élections pour enterrer définitivement les baisses d'impôts réclamées non sans démagogie par les libéraux.

Malgré la perte probable de la majorité au Bundesrat, la chambre des Etats, elle se retrouve dans une position favorable qui devrait lui permettre, enfin, de prendre des décisions sans être obnubilée par les prochaines élections. Au moins pendant un an. 2011 sera une super année électorale avec sept scrutins régionaux. En attendant, Angela Merkel dispose d'un créneau pour laisser tomber l'arithmétique politicienne et tutoyer l'Histoire. Trouvera-t-elle l'inspiration d'une grande politique européenne qui renouerait avec la vision des pères fondateurs? On dira que l'eurofatigue qui a gagné presque tous les peuples depuis l'interminable débat sur le traité de Lisbonne ne favorise guère une relance audacieuse. La crise est passée par là et a changé la donne.

Toutefois, comme l'écrit encore Helmut Schmidt, il faut être au moins deux pour relancer l'Europe. Les Allemands ne peuvent rien sans les Français, et inversement. Alors que les Britanniques vont se maintenir à une distance prudente de Bruxelles, il revient à Angela Merkel et à Nicolas Sarkozy de montrer la voie d'une intégration économique et politique qui exigerait des sacrifices de souverainetés. Après avoir, ensemble, privilégié la coopération entre gouvernements aux dépens des institutions communautaires, ce serait un changement radical auquel ni la chancelière allemande ni le président français ne semblent vraiment préparés. Mais s'ils n'agissent par conviction, peut-être peuvent-ils le faire par nécessité.

Source : Slate.fr, Daniel Vernet, 18.05.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/21341/angela-merkel-europe-crise-tentations-souverainistes)

vendredi 7 mai 2010

Le plan d'aide à la Grèce en 5 questions/réponses


• À combien s'élève le plan ?

Le montant total prêté à la Grèce, sur trois ans, est de 110 milliards d'euros. Le Fonds monétaire international prêtera 30 milliards, les États européens 80 milliards. Pour la seule première année, l'enveloppe totale se monte à 45 milliards d'euros.

Les pays de la zone euro prêteront à un taux d'environ 5%, bien supérieur à celui auquel ils empruntent eux-mêmes sur les marchés. Ils devraient donc, au final, gagner de l'argent grâce à cette opération. En partant du principe que la Grèce remboursera bien les prêts.


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• Est-ce suffisant ?

C'est encore incertain. «La taille du prêt est substantielle et devrait combler l'essentiel des besoins financiers de la Grèce», estiment les économistes de BNP Paribas, qui tablent sur un besoin total d'environ 120 milliards d'euros. Selon des rumeurs issues du ministère allemand du budget, la Grèce aurait plutôt besoin de 150 milliards d'euros.

Toujours est-il que grâce au plan, Athènes n'aura pas à retourner lever des fonds sur les marchés le premier trimestre 2012, selon le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou.

Mais tout dépend du succès -ou non- du plan de rigueur en place par Athènes. Si les dépenses publiques sont mal maîtrisées, alors le déficit budgétaire s'envolera, la Grèce devra emprunter plus, la dette se creusera. Les déficit empireront également si la reprise est plus molle qu'attendu. Alors, le plan d'aide se révèlerait insuffisant.


• Quand les fonds seront-ils débloqués ?

C'était une des hantises des marchés, avant l'annonce officielle du plan. La Grèce a en effet un besoin urgent de fonds : elle doit trouver 8 milliards d'euros d'ici le 19 mai. Elle devrait les trouver finalement sans soucis grâce au déblocage rapide de l'aide par les plus grands contributeurs que sont notamment la France et l'Allemagne.

De nombreux États approuvé le plan cette semaine (ou sont sur le point de le faire), comme la Belgique, le Portugal, les Pays-Bas, l'Italie, Chypre, le Luxembourg l'Autriche. La France a voté le texte dans la nuit de jeudi à vendredi. L'issue du vote ne fait pas de doute, droite comme gauche appuyant le plan d'aide. En Allemagne, après maintes tergiversations, le plan devrait être voté également vendredi.

L'Italie, qui fait partie des gros contributeurs, décidera du versement par décret et peut le publier immédiatement si besoin. Même procédure en Espagne.
D'autres États membres montrent moins d'empressement, comme la Slovaquie, qui rechigne, ou encore l'Irlande, la Finlande et la Slovénie.

• Est-ce risqué pour les États de prêter à la Grèce ?

À en croire l'agence de notation Standard & Poor's, la plus sévère, la Grèce a 23,08% de risque de faire défaut dans les trois ans. C'est ce que reflète sa note BB+ que lui a attribué l'agence.

Mais «si les pays européens prêtent à Athènes, c'est qu'ils ne croient pas aux risques de défaut», souligne Jésus Castillo, économiste chez Natixis. La Banque centrale européenne, comme le Fonds monétaire international, estime qu'un défaut est "hors de question".

Toutefois, «si des problèmes de remboursement apparaissaient au bout de trois ans, les prêts pourraient être prolongés», a déclaré lors des débats à l'Assemblée nationale président de la Commission des Finances Jérôme Cahuzac. à en croire le député, qui a auditionné le ministre du Budget François Baroin, ce dernier «n'a pas exclu un rééchelonnement de la dette de la Grèce à l'égard des pays de la zone euro puisqu'il a envisagé que cette dette ne soit pas remboursée à échéance de trois ans, mais plus tard».


• Comment un État endetté peut-il emprunter pour prêter à un autre État endetté ?

L'Espagne et le Portugal, actuellement attaqués par les marchés et en difficulté économique, prêter à la Grèce respectivement 9,79 milliards et 2,06 milliards d'euros.

Pas de soucis à se faire, selon Jésus Castillo : «ils ont toujours accès au marché pour se financer», contrairement à la Grèce. L'Espagne a d'ailleurs levé avec succès 2,345 milliards d'euros jeudi à un taux moyen de 3,532%. Bien inférieur à celui auquel elle prêtera à la Grèce. L'opération grecque devrait donc se révéler profitable pour les deux pays de la péninsule ibérique.

D'autre part, le prêt octroyé à la Grèce ne viendra pas plomber le déficit public au sens de Maastricht. Concernant la France, si le prêt pèsera dans un premier temps 3 milliards d'euros sur le déficit budgétaire, il n'aura pas d'incidence sur le déficit calculé par Bruxelles, selon le député Charles de Courson rapportant des propos de Bercy.

Source : Le Figaro, Guillaume Guichard & Damien Hypolite, 07.05.2010 (URL : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/05/07/04016-20100507ARTFIG00352-comment-l-europe-aide-la-grece.php)


Face à la crise financière, 4 scénarios possibles pour la zone euro

Tout est allé très vite. En quelques semaines, la crise grecque a fait vaciller l'ensemble de la zone euro. Quelle sera l'issue de cette situation inédite ? Certains scénarios, y compris ceux qui ont longtemps été considérés comme les plus "absurdes", semblent désormais plausibles.

Un plan de sauvetage à grande échelle. Si le risque de contagion se confirme, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) n'auront d'autre choix que d'intervenir. Mais l'Europe pourrait-elle assumer un serial bailout, un sauvetage en série de membres de la zone euro comme on l'évoque sur les marchés ?

Les sommes à mobiliser pour un plan d'aide élargi seraient colossales : 65 milliards d'euros pour le Portugal et surtout, 410 milliards pour l'Espagne, à débloquer d'ici à 2012, selon des calculs de Natixis. Mais la chancelière allemande, Angela Merkel, aurait sans doute de grandes difficultés à convaincre son opinion publique de voler au secours d'un autre Etat membre. Même si celui-ci, à l'instar de l'Espagne, était un modèle de vertu budgétaire avant d'être frappé par la récession.

Un geste exceptionnel de la BCE. Lundi 3 mai, la Banque centrale européenne (BCE) a pris une mesure d'urgence inédite en suspendant purement et simplement le seuil d'éligibilité des titres grecs acceptés en échange de crédits. En clair, elle est prête à accueillir en dépôt des obligations grecques étiquetées "pourries".

Certains analystes estiment qu'un autre geste, encore plus fort, n'est pas exclu de la part de l'institution de Francfort : la BCE pourrait par exemple acheter des emprunts d'Etat, à la manière de ce qu'avait fait la Réserve fédérale américaine (Fed) pendant la crise financière. Une rupture de dogme pour la banque centrale.

Des faillites en chaîne. Si l'Europe intervient trop peu, ou trop tard, l'hypothèse, jusqu'ici jugée insensée, du défaut de l'un des membres de la zone euro serait vraisemblable, soulignent de nombreux économistes. La défiance envers l'Etat serait telle que ce dernier, incapable d'emprunter sur les marchés, ne pourrait plus honorer ses dettes arrivant à échéance.

Ce scénario est la hantise des banques qui détiennent des titres de dette grecque, espagnole ou portugaise. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), après l'Allemagne, les établissements français sont les plus gros créanciers de l'Espagne avec 220 milliards de dollars (170 milliards d'euros) de dette en portefeuille.

Signe que le risque d'une telle déroute est pris au sérieux, les responsables de la coalition allemande (CDU, FDP) veulent demander à Bruxelles de réfléchir à une procédure de "faillite organisée".

Un éclatement de la zone euro. "L'apocalypse" de la zone euro est prophétisée par certains économistes. Il s'agirait d'exclure les membres de la zone euro qui n'auraient pas été à la hauteur des exigences du pacte de stabilité. La Grèce reviendrait ainsi à la drachme et l'Espagne à la peseta. En dévaluant leur monnaie, les pays pourraient alors regagner en compétitivité.

Mais les conséquences seraient si désastreuses, pour les pays exclus (endettement record, récession...) comme pour le reste de la zone euro, que personne ne l'envisage sérieusement en Europe.

Source : Le Monde, Claire Gatinois, Marie de Vergès et Philippe Ricard, 05.05.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/05/du-plan-de-sauvetage-geant-a-l-explosion-de-la-zone-euro-les-differents-scenarios_1346813_3234.html)

mercredi 28 avril 2010

"Et si c’était l'Allemagne qui quittait l’euro ?"


Réticente sur l’aide à accorder à la Grèce pour résorber son déficit, voire menaçant d’exclure les pays les moins vertueux de la zone euro, la première économie du continent n’a pas intérêt à ce que la monnaie unique s’effondre. Sans l’euro, elle traverserait en effet une crise sans précédents.


Il fut un temps où les Allemands préféraient se dire européens plutôt qu’allemands. Une époque où l’union de l’Europe avait valeur d’objectif intangible. Cette période est assurément révolue. Après la réunification, les Allemands ont réappris la fierté. Mais de quoi ? Aujourd’hui, la moindre initiative s’accompagne de la question suivante : qu’est-ce que cela va nous rapporter ? Les anciens amis du projet européen s’y sont faits depuis longtemps.

L’actuel débat autour de la crise grecque, les braillements et les relents nationalistes qui les accompagnent, vont déjà trop loin. L’arrogance de nos députés, de nos fonctionnaires et de nos ministres qui font passer les Grecs pour des imbéciles, des corrompus et des fainéants, dépasse l’insolence. La stratégie de la chancelière, qui ne fait qu’inciter les spéculateurs à faire grimper les taux d’intérêts vis-à-vis de la Grèce jusqu’à ce que sa faillite devienne inévitable, relève de l’irresponsabilité la plus totale face à nos partenaires européens, et ce simplement à cause d’élections régionales en Rhénanie du Nord-Westphalie !


"Reprenez vos fichus marks et laissez la France prendre les commandes de l’Europe"

Cette étroitesse d’esprit, cette incapacité à réfléchir et à se demander si, par son comportement, l’Allemagne n’aurait pas elle-même contribué à faire monter les pressions sur l’euro, montrent clairement une chose : les problèmes de la monnaie européenne viennent moins de la Grèce que du soi-disant bon élève allemand.
Sortez donc de l’euro !, est-on tenté de lancer aux néo-nationalistes. Reprenez vos fichus marks et laissez la France prendre les commandes de l’Europe. Repaissez-vous de votre sentiment de supériorité ! L’euphorie sera de courte durée. Il y a tellement de certitudes. Car que se passera-t-il une fois que l’Allemagne sera sortie de l’euro ?

La réévaluation du mark placerait la monnaie allemande 30% au-dessus de l’euro. Ces 30% constitueront un énorme avantage concurrentiel pour les industries françaises et italiennes mais aussi belges, hollandaises et slovaques. Profitant d’un véritable boom de leurs exportations, les autres pays européens pourront enfin prospérer, sans l’Allemagne. Plus pragmatiques que les Allemands en matière de rééquilibrage des finances, les Français, qui croient à raison qu’il vaut mieux renouer avec la croissance que réduire les dépenses, assureront à l’Europe quelques bonnes années de prospérité.


L'Allemagne est aussi fautive que la Grèce

Et pendant ce temps-là, que feront les Allemands avec leur nouveau mark ? Ils se retrouveront dans une situation catastrophique. Le retour du mark rendra le "made in Germany" beaucoup trop cher et les exportations s’effondreront. Ce que la France et le reste de l’Europe exporteront en plus sera autant de manque à gagner pour les entreprises allemandes, c’est aussi simple que cela. Le chômage augmentera, de même que la dette publique, creusée par l’accroissement des allocations à verser. La croissance allemande, qui repose exclusivement sur les exportations, s’essoufflera. Le coût de la main-d’œuvre augmentant, le gel des salaires deviendra inévitable. Puis, au bout de quelques années, viendra le temps des privations.

Le retour du mark soulèvera également un vent de panique chez les banques et les assureurs. La diminution de 30% de la valeur de tous leurs avoirs européens pourrait représenter une perte de près de 200 milliards d’euros pour le secteur. Il faudrait alors organiser une deuxième vague de sauvetages des banques qui ne fera qu’aggraver la situation de la dette publique. Pourquoi 200 milliards d’euros de pertes supplémentaires ? Parce que depuis l’introduction de l’euro, l’Allemagne a amassé près de 600 milliards d’euros d’avoirs à l’étranger (grâce aux larges excédents de ses exportations).

Morale de l’histoire ? L’Allemagne est aussi fautive que la Grèce. Ce dont certains ont trop profité – avec des hausses de salaire – a fini par manquer à d’autres. C’est ensemble que l’on pourra résoudre les problèmes de la zone euro. Un crédit de 9 milliards d’euros d’aide pour la Grèce n’est rien comparé à l’égoïsme de l’Allemagne. Qu’il s’agisse d’Athènes ou de Berlin, toute sortie – volontaire ou non – de l’euro est exclue.

Source : Presseurop - Article original : Frankfurter Rundschau, Robert Heusinger, 27.04.2010 (URL : http://www.presseurop.eu/fr/content/article/240391-et-si-c-etait-lallemagne-qui-quittait-l-euro)

mardi 27 avril 2010

L'Europe s'institutionnalise en coulisses


L
es chefs de la diplomatie européens sont parvenus lundi 26 avril à un accord sur le futur service diplomatique destiné à porter la voix de l'Europe dans le monde. Ce "service d'action extérieure"
de l'UE (SEAE) regroupera des milliers de fonctionnaires à Bruxelles et dans les 136 délégations européennes de par le monde.

La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, s'est réjouie d'avoir obtenu "un accord politique" des ministres à l'issue de longues heures de négociations à Luxembourg. Il s'agit d'une "première étape" avant la poursuite des pourparlers avec le Parlement européen et la Commission, a souligné le chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos.

Le projet, né du traité de Lisbonne, fait l'objet d'intenses tractations sur sa structure, son mode de fonctionnement, son financement et ses principaux postes, entre les 27, la Commission de Bruxelles et le Parlement européen. Si le texte approuvé mentionne que le service sera dirigé par un "secrétaire général exécutif" flanqué de "deux secrétaires généraux adjoints", la question peut encore évoluer au fil des négociations, estiment des diplomates.

La France, qui milite pour que le poste revienne à son actuel ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, souhaite une structure pyramidale, a confirmé le ministre français Bernard Kouchner. Mais Catherine Ashton pencherait plutôt pour "une direction collégiale" de trois personnes, quitte à ce que l'une d'entre elles reste une sorte de "primus inter pares", indique son entourage. In fine, l'organigramme exact et la façon dont ils interagiront entre eux seront du ressort de Mme Ashton. Un haut responsable de la Commission et un Polonais sont envisagés pour les autres postes d'adjoints, selon un diplomate.

Autre question sensible, notamment aux yeux des Britanniques en pleine campagne électorale, la question des services consulaires. Certains petits pays souhaitaient pouvoir confier de telles tâches aux délégations de l'UE dans les pays où ils n'entretiennent pas de représentation. Le compromis trouvé "inscrit la possibilité que le SEAE puisse apporter un soutien à des requêtes consulaires" pour qu'il ne crée par de dépenses budgétaires supplémentaires, a souligné M. Moratinos.


Des négociations qui s'annoncent difficiles au Parlement européen

D'autres points doivent encore faire l'objet de négociations plus poussées "dans le détail", a reconnu Catherine Ashton, citant notamment la question des nominations des chefs de délégation. Autre sujet d'inquiétude pour les Etats : la part que représenteront leurs diplomates nationaux dans le SEAE. Mme Ashton a promis de leur donner d'ici un mois une évaluation chiffrée du nombre de fonctionnaires européens qui rejoindront le service, afin d'assurer le respect du principe de la présence en son sein d'un tiers de diplomates nationaux.

Dès mardi, Miguel Angel Moratinos entamera des négociations avec les eurodéputés qui s'annoncent difficiles. S'il n'est formellement que consulté sur la structure du service, le Parlement a son mot à dire sur le budget et le statut de ses personnels. Et il entend lier tous ces sujets en un paquet.

Les chefs des trois grands groupes politiques du Parlement (conservateur, socialiste et libéral) ont prévenu la semaine dernière qu'ils n'accepteraient pas un projet qui "consacre le retour à l'inter-gouvernementalisme" en Europe, c'est-à-dire la gestion des affaires européennes par les Etats. Et les Verts aussi sont sceptiques. L'Italien Franco Frattini a dit espérer une adoption par le Parlement en juillet. Mais d'autres délégations sont plus pessimistes et tablent plutôt sur un accord "avant la fin de l'année", selon un diplomate.

Source : Le Monde, avec AFP, 26.04.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/04/26/les-27-jettent-les-bases-d-un-nouveau-service-diplomatique-europeen_1343005_3214.html)

lundi 26 avril 2010

L'aide européenne à la Grèce et les élections régionales du 9 mai prochain en Allemagne


En posant aujourd'hui de nouvelles conditions à l'activation du plan d'aide européen à la Grèce, Angela Merkel s'adresse avant tout aux Allemands avant des élections cruciales en Rhénanie du Nord-Westphalie.

Il y a un peu plus d'un mois, recevant à Berlin le Premier ministre grec Georges Papandréou, Angela Merkel avait jugé le plan d'austérité de son collègue, « courageux et satisfaisant ». Aujourd'hui, elle pose de nouvelles conditions pour activer le plan européen d'aide à la Grèce. Elle exige un programme de réformes encore plus draconien. Et elle ajoute que la stabilité de l'ensemble de la zone euro doit être menacée, pas seulement les finances publiques grecques, pour que le premier chèque soit signé. Sur les 30 milliards d'euros promis à Athènes par l'Union européenne, l'Allemagne doit verser 8,4 milliards.

Ce discours de fermeté s'adresse autant à l'opinion allemande qu'à Georges Papandréou. Car Angela Merkel et son parti chrétien-démocrate (CDU) sont engagés dans une épreuve électorale vitale, en Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land le plus peuplé de la République fédérale. Cette région qui comprend le bassin de la Ruhr était un bastion traditionnel de la social-démocratie jusqu'à ce qu'en 2005, Jürgen Rüttgers porte les chrétiens-démocrates au pouvoir, en commun avec les libéraux (FDP), une préfiguration de la coalition «noire-jaune» qui gouverne à Berlin depuis l'année dernière.

De nouvelles élections régionales ont lieu le 9 mai. Or, les sondages ne sont pas bons pour la coalition de Jürgen Rüttgers, qui paie des erreurs locales et la faible popularité du gouvernement de Berlin.

Si la CDU perd la Rhénanie du Nord-Westphalie, ce sera un coup de tonnerre dans la vie politique allemande. Et ce pour plusieurs raisons. D'une part, la coalition au pouvoir à Berlin n'aurait plus de majorité au Bundesrat, la Chambre des Etats. Angela Merkel devrait négocier et trouver des compromis avec l'opposition sur tous les projets de son gouvernement. La paralysie la guetterait alors que l'opinion lui reproche déjà sa répugnance à décider.

Mais surtout, une défaite de la CDU ouvrirait la voie à des possibilités multiples de coalitions nouvelles qui toutes affaibliraient l'alliance déjà très conflictuelle entre les chrétiens-démocrates et les libéraux : le retour d'un gouvernement « rouge-vert », comme à l'époque Schröder-Fischer à Berlin; une coalition dite « jamaïca » –noire, verte, jaune, comme le drapeau jamaïcain–; une alliance «feux tricolores» –rouge, jaune verte, qui signifierait un retournement des libéraux au profit des sociaux-démocrates–; un accord entre les chrétiens-démocrates et les verts, qui est la hantise du parti libéral soucieux de ne pas se retrouver pour des décennies dans l'opposition; voire une formule inédite dans l'ouest de l'Allemagne, un gouvernement rouge, rouge, vert, c'est-à-dire une participation de la gauche radicale Die Linke à un gouvernement régional.

Ainsi la Rhénanie du Nord-Westphalie pourrait être la matrice d'un nouveau paysage politique allemand. Angela Merkel le sait bien. Elle sait aussi que l'aide promise aux Grecs –ces « cueilleurs d'olives », comme disait avec mépris un ancien ministre allemand des Finances–, est très impopulaire. Les Allemands ne veulent pas payer pour les erreurs des autres, même si des voix raisonnables rappellent que l'Allemagne a largement profité de l'euro et que le sort de la monnaie européenne dépend aussi de la solidarité avec les Grecs, quoi qu'on pense de leur gestion.

La Grèce s'est invitée dans la campagne électorale en Rhénanie du Nord-Westphalie. Comment le gouvernement de Berlin peut-il trouver de l'argent pour aider les banques, l'industrie automobile et maintenant Athènes, et abandonner à la crise les chômeurs, les familles, les PME? Tous les candidats reprennent cette antienne.

Angela Merkel restera donc intransigeante jusqu'au 9 mai. Après, elle ne pourra guère faire autrement que mettre en œuvre les décisions européennes. D'ailleurs, c'est sur son insistance que la formule mixte UE-FMI a été adoptée. Le problème, c'est que chaque jour qui passe rend le sauvetage de la Grèce un peu plus coûteux. Pour l'Allemagne aussi...

mercredi 14 avril 2010

Le Président polonais Lech Kaczynski, mort dans un accident d'avion en Russie le 10 avril dernier, un homme réactionnaire et eurosceptique transfiguré


La mort du président polonais dans un accident d'avion, le 10 avril, a suscité une forte émotion en Pologne et a été couverte en long et en large par les médias internationaux qui ont partagé, peu ou prou, cette émotion. Ce n'est pas seulement la disparition de Lech Kaczynski qui a frappé les esprits, mais le fait que l'avion transportait une centaine de personnes, dont son épouse, et une série de personnalités politiques et militaires. Il n’en reste pas moins qu’une partie des hommages qui sont rendus au défunt président sont proprement incroyables, comme si la mort avait transfiguré cet homme réactionnaire, sectaire, eurosceptique, brutal en véritable icône alors qu'il a été le pire président que la Pologne n’ait jamais eu.


Comme le souligne avec justesse ma consœur du Monde, Marion Van Renterghem dans son article du 13 avril, même Adam Michnik, le patron de Gazeta Wiborcza, qui ne l’a jamais ménagé de son vivant, « passe sur le sectarisme réactionnaire, inquisiteur, eurosceptique, populiste qu’il fustigeait tant » et préfère saluer dans son éditorial « le patriotisme » de Kaczynski, « cet homme « droit » et « sympathique » qui a « servi l’indépendance de la Pologne » et choisi la liberté contre la dictature ». Alors même qu’il était passé de mode, au point qu'il n'était pas certain de se représenter pour un second mandat à la fin de l’année. La mort a des vertus qui ne laissent de m'étonner. D'autres personnalités disparues dans ce « tragique accident », comme on dit, auraient mérité de vrais hommages, comme Anna Walentynowicz, une figure mythique de Solidarité. Bref, vous l'aurez compris, je refuse de verser la moindre larme de crocodile pour cet homme qui a donné une image terrifiante de la Pologne et que je n'ai cessé de critiquer de son vivant.

Rappelons que si l'avion s’est écrasé samedi 10 avril dans une forêt russe, c'est parce que l'irascible Lech Kaczynski, en guerre permanente contre le premier ministre libéral Donald Tusk, qui a succédé au jumeau Kaczynski, Jaroslaw, a refusé d'assister, le 7 avril, à la cérémonie organisée avec les Russes dans un geste de réconciliation pour commémorer le 70ème anniversaire du massacre de Katyn. Autrement dit, le président polonais est mort comme il a vécu, refusant de pardonner les offenses, cultivant les vieilles haines recuites du passé.

C'est lorsque son frère Jaroslaw était premier ministre qu’il a donné sa véritable mesure. Les deux frères ont gouverné avec la Ligue des familles, un petit parti antisémite, xénophobe et violemment réactionnaire qu'ils ont protégé. Autoritaires, peu soucieux de libertés publiques, ils ont pourri la vie de centaines de personnes en se livrant à une chasse fantasmatique aux anciens communistes: le regretté Bronislaw Geremek a même failli perdre son mandat de député européen parce qu'il a refusé de se plier à une énième « loi de lustration », invalidée in extremis par la Cour constitutionnelle. Une humiliation qu’il ne leur a jamais pardonnée
.

Vis-à-vis de l'Union, ils ont toujours eu une attitude de rejet, la jugeant trop aux mains des Allemands, « l'ennemi » héréditaire. Rappelons qu'en pleine négociation du traité de Lisbonne, Varsovie a réclamé davantage de voix au Conseil des ministres pour tenir compte des Polonais massacrés par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale... Une sortie germanophobe parmi d'autres. Comme le disait en privé un dirigeant européen, les jumeaux Kaczynski auraient vraiment eu besoin d'une « bonne psychanalyse »... Cette méfiance atavique à l'égard de l'Allemagne était équilibrée par leur haine à l'égard de la Russie. Pour les frères Kaczynski, le seul allié fiable était les États-Unis, d'où l'engagement polonais en Irak et le rôle que Varsovie a joué dans les vols secrets de la CIA. Cet alignement inconditionnel sur l’administration Bush a contribué à tendre les relations entre l’ouest et l’Est européen.


Kaczynski a, logiquement, essayé de s'opposer à l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, empêchant même le gouvernement libéral de ratifier la charte des droits fondamentaux. Il aura finalement été le dernier représentant d'une certaine Pologne rancie, crispée, réactionnaire (rejet de l’avortement, refus de reconnaître des droits aux homosexuels, etc.). Il faut espérer que la mort de Lech ne permettra pas à Jaroslaw de se faire élire à sa place, celui-ci étant encore bien pire que son jumeau.


Mais l’histoire sait être ironique : en mourant en Russie, Kaczynski aura sans doute permis à Moscou et à Varsovie de tourner définitivement la page de Katyn, Poutine et Medvedev s'étant saisi de cet événement pour multiplier les gestes d'apaisements que la Pologne attendait depuis 70 ans. À son corps défendant, Lech aura finalement été plus grand dans sa mort que dans sa vie.

lundi 12 avril 2010

Recep Tayyip Erdoğan, conciliant sur l'adhésion et l'immigration, offensif sur la sécurité au Moyen-Orient


Après la visite en demi-teinte du président Abdullah Gül à Paris, l’année dernière, pour l’ouverture de la saison turque, celle premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, les 6 et 7 avril derniers, à l’occasion de la clôture de cette manifestation de coopération culturelle, apparaissait à bien des observateurs comme le déplacement de tous les dangers. On sait que la France est actuellement l’un des pays membres de l’UE les plus opposés à la candidature européenne d’Ankara et que le premier ministre turc est par ailleurs facilement enclin à ne pas mâcher ses mots. Eu égard à ce contexte délicat, le bilan du séjour parisien du premier ministre turc apparaît donc comme plutôt positif, mais Recep Tayyip Erdoğan avait peut-être déjà l’esprit ailleurs….


Tout en venant la tête haute, fort des derniers résultats économiques flatteurs de son pays (croissance positive de 6% au 4e semestre 2009), c’est plutôt la méthode douce que le chef du gouvernement turc avait choisi pour faire valoir sa cause. Sûr de lui (n’avait-il pas déclaré en Bosnie, quelques heures avant son arrivée à Paris : «tôt ou tard nous adhérerons à l’UE»), Recep Tayyip Erdoğan s’est voulu plutôt pédagogue, dans un pays dont les dirigeants actuels restent à convaincre. À l’occasion d’une interview donnée au quotidien «Le Figaro» et parue le jour de son arrivée à Paris, il a rappelé que la France n’avait pas toujours été hostile à l’adhésion de la Turquie, et souligné la vitalité des relations économiques et culturelles qui existent actuellement entre les deux pays. Évoquant la visite récente d’Angela Merkel, qualifiée par lui-même de «fructueuse», il a invité le président Sarkozy en Turquie, afin qu’il puisse se rendre compte que celle-ci a beaucoup changé et qu’elle ne sera «pas un fardeau pour l’Europe» à l’instar de pays que les Européens ont admis un peu trop vite pour des raisons politiques, ce qui les amènent aujourd’hui à payer le prix fort d’adhésions qui ont été, selon lui, prématurées.

Conciliant Recep Tayyip Erdoğan l’a été aussi sur le terrain de l’immigration, un domaine particulièrement sensible en France, ces derniers temps. Incitant à l’intégration, 6000 immigrés turcs venus l’entendre prononcer un long discours, il a condamné l’assimilation et redit qu’il la considérait comme «un crime contre l’humanité.» Mais, il a surtout demandé à ses compatriotes, sans cesser d’être des Turcs, d’être aussi des Européens et des Français à part entière : « Chacun d’entre vous êtes les diplomates de la Turquie dans le pays dans lequel vous vivez, s’il vous plaît, apprenez la langue du pays dans lequel vous vivez, soyez actifs dans la vie culturelle et sociale… La France vous a donné le droit à la double nationalité, pourquoi vous ne la demandez pas ? Ne soyez pas réticents, ne soyez pas timides, utilisez le droit que la France vous donne… » Alors même que ce genre de discours a souvent été ressenti dans d’autres pays d’Europe (Allemagne, Belgique) comme une attitude tendant à remettre en cause l’intégration d’importantes communautés immigrés, le premier ministre turc a estimé que la France restait «l’amie et l’alliée de la Turquie» et s’est même réjoui qu’elle accueille bien les immigrants turcs, en louant «la bienveillance de l’administration française». Cela ne l’a pourtant pas empêché, comme en Allemagne, de revendiquer la création d’écoles turques en France, car, a-t-il expliqué, ce pays a plusieurs écoles et collèges en Turquie. Ce discours, tout en nuances, aura donc bien confirmé que le chef du gouvernement turc fait de plus en plus des communautés turcs importantes existant dans un certain nombre de pays européens importants (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, France), un atout important pour la candidature d’Ankara à l’UE.

Mais l’essentiel n’était-il pas ailleurs ? Eu égard, à l’agenda international des prochains jours, l’escapade de Recep Tayyip Erdoğan en France, n’était peut-être qu’une étape sur la route qui doit le mener à Washington, où se tiendra les 12 et 13 avril prochains, le sommet sur la sécurité nucléaire. Sur ce sujet-là, en tout cas, le premier ministre turc s’est montré beaucoup plus offensif pour exposer sa propre conception de la sécurité au Moyen-Orient. Sur l’Iran, sur le conflit du Proche-Orient et sur les risques de prolifération nucléaire, il a suivi la ligne qui lui vaut à l’heure actuelle le soutien, pour ne pas dire l’admiration du monde arabo-musulman. À Paris, lors d’une rencontre particulièrement significative avec la presse, puisque tenue le 7 avril, quelques heures avant un déjeuner de travail avec le président français, le leader de l’AKP a qualifié Israël de «principale menace pour la paix régionale», en invoquant le rapport Goldstone sur l’offensive israélienne à Gaza. Quant à l’Iran, le chef du gouvernement turc a répété «que son programme nucléaire est uniquement civil» et qu’on ne pouvait pas mettre en accusation un pays pour un risque d’extension militaire que l’AIEA elle-même ne qualifie que de «probabilité». L’argument final, développé par Recep Tayyip Erdoğan, a été une nouvelle fois que l’Etat hébreu possède officieusement l’arme nucléaire et qu’il n’adhère pas au Traité de non prolifération (TNP). Cette tirade, qui a peut-être incité Benyamin Nétanyahou à ne pas se rendre à Washington, en dit long sur l’état d’esprit qui est celui du premier ministre turc avant son arrivée à Washington pour un sommet nucléaire où il y a fort à parier qu’il sera avant tout le représentant d’une puissance régionale qui ne cesse de s’affirmer.

Source : OVIPOT, Jean Marcou, 11.04.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/04/recep-tayyip-erdogan-paris-les-yeux.html)

dimanche 28 mars 2010

La mue des turcophiles de Turquie Européenne


La Turquie change profondément. Turquie Européenne doit s’adapter. 2004. La polémique sur l’adhésion de la Turquie bat son plein en Europe, en France. La date de début des négociations d’adhésion approche et l’UE se cherche une position défendable. Elle se débat dans un double paradoxe.

- Celui d’un nain politique élargi aux dimensions d’un continent, suscitant des attentes et des espoirs qui la dépassent et la rendent d’autant plus désespérante.

- La question turque vient la cueillir alors que, tout légitimement, se pose celle de la place de l’UE dans une globalisation qui vient d’essuyer le choc du 11 septembre : comment éviter le choc des civilisations et faire face à la montée des sentiments anti-islam partout sur le vieux continent ? Équation délicate s’il en est.

Les enjeux sont énormes, les passions déchaînées. D’un côté comme de l’autre. On entend toutes sortes d’arguments éculés et erronés concernant les risques présentés par une candidature turque, plus généralement par la Turquie. Des simplifications éhontées, des explications sommaires, un vrai processus de diabolisation entre des Européens, des Français certains de défendre, de faire valoir une certaine identité et des Turcs tout aussi assurés de défendre cette européanité qui constitue une part importante de leur propre identité. Et qui dit identité, dit passion.

Turquie Européenne (TE) est fondée à cette date, dans ce contexte. Avec cette envie qui nous brûlait les lèvres et les esprits, de dire, d’expliquer la Turquie que nous connaissions, que nous aimons. Autre cri du cœur. Mouvement largement spontané et inorganisé, l’élan Turquie Européenne a pourtant su se maintenir sur la durée. De part et d’autre, les arguments ont été fourbis, travaillés, élaborés, critiqués. Les positions ont parfois bougé, des lignes se sont estompées, d’un côté comme de l’autre lorsque le débat parvenait, entre deux échéances électorales, à échapper à ce surplus de passion qui a pu parfois nous desservir tout autant que nos contradicteurs.

Mais voilà après tant d’années, la persévérance de Turquie Européenne l’a maintenue dans le débat, de moins en moins dans la polémique, de plus en plus dans l’information, l’éclairage, l’observation des processus à l’œuvre en Turquie. Et insensiblement Turquie Européenne a changé, malgré elle, à l’image de cette Turquie qui mute sous nos yeux. De la défense de la pertinence d’une candidature turque à l’UE, TE est passée à l’éclairage des processus à l’œuvre dans la société turque – montée de la société civile, démocratisation, urbanisation, … - pensant à juste titre que la meilleure chance de la Turquie pour une éventuelle adhésion se tenait précisément dans ces processus d’émergence.


Une inflexion majeure

Aujourd’hui après six ans d’existence, TE ne peut plus envisager son action et son discours de la même façon que trois ou quatre ans plus tôt. L’inflexion majeure s’est produite en 2007. Le 19 janvier de cette année, le journaliste Hrant Dink était assassiné. 200 000 Turcs descendent dans la rue pour ses obsèques. Personne n’a encore mesuré l’ampleur de l’inflexion : c’est un geste massif, majeur et spontané de la société turque. Les grands ordonnateurs qui avaient jusque-là présidé aux mobilisations populaires en Turquie - jouant le plus souvent sur les passions identitaires - sont soufflés, incrédules. Ils nient l’évidence. C’est la preuve même de cette spontanéité qui fait d’un tel geste un geste fondateur pour la Turquie démocratique et civile. En janvier 2008, éclatait l’affaire Ergenekon. Entre temps, l’armée avait tenté de ramener les civils à la raison par un mémorandum électronique qui fit long feu et provoqua un nouveau triomphe électoral du parti au pouvoir l’AKP en juillet 2007.

Deux ans plus tard, il ne reste plus grand-chose du régime de tutelle imposé par l’armée au pays. Quelques résistances d’arrière-garde. La parole et la presse n’ont jamais été aussi libres en Turquie, dynamitant peu à peu tout ce que cette tutelle militaire et mentale avait bétonné au fil des décennies. Ce sont des idées, des propositions, des notions nouvelles qui parcourent l’espace public, suscitent des débats virulents, sont critiquées puis reprises par les institutions, des idées qui contaminent et dictent elles-mêmes l’agenda d’un pouvoir AKP désorienté, dépassé, conservateur et assez peu imaginatif, sentant confusément la nécessité de suivre, d’épouser le mouvement qui, d’une façon ou d’une autre, lui assure son maintien au pouvoir tout en le condamnant à un dépassement (une scission ?) rapide et inéluctable.

Des processus de mutation violente balayent la Turquie : voilà ce qui occupe son agenda, bien plus et bien plus profondément que l’agenda européen qui l’occupait il y a encore 4 ans. La question turque n’est plus européenne, plus exclusivement : elle est turque, elle est globale. Comment la Turquie plongée dans ce grand bain de l’économie, du spectacle, des valeurs globales (la démocratie libérale, la démocratie et le marché global qui imposent leurs systèmes de sens) va-t-elle franchir ce cap ? Nous nous sommes longtemps demandé si après l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir en 2007, la candidature turque et le processus d’adhésion avaient encore quelque pertinence. Si l’existence de TE avait encore un sens. Mais la problématique n’est assurément plus celle-ci. La Turquie n’a plus besoin de l’Europe, de la garantie européenne pour assurer et pour initier des dynamiques internes de modernisation qui, aujourd’hui, tournent à plein dans le pays.

Et la question européenne n’est plus celle de la candidature turque. Elle est avant toute chose celle de l’invention d’une cohérence politique sans laquelle le projet européen ne survivra pas et sans laquelle la candidature turque n’aura pas de sens politique. Mais la recherche de ce projet politique n’est assurément plus celui des pères fondateurs, celui de la paix continentale ; non il s’agit aujourd’hui de la recherche urgente d’un minimum de cohérence et de volonté politique face à ce grand chaos des émergences et des renversements de valeurs vécus dans le bouillon de la globalisation.

La Turquie aux portes de l’Europe, et l’Europe aux portes de la Turquie sont donc confrontées à des problématiques convergentes. Voilà ce qu’il nous revient, à nous TE, d’éclairer aujourd’hui pour que d’ici dix ans, nous puissions avoir les moyens de déterminer si cette convergence peut revêtir une traduction politique, à savoir une adhésion de la Turquie au projet européen.

Pour les deux protagonistes voici la promesse d’une décennie d’énormes défis. Qui saura le mieux les relever ? Les relèveront-ils l’un sans l’autre ?


Source : Turquie Européenne, 24.03.2010 (à retrouver sur : http://www.turquieeuropeenne.eu/article4115.html)

lundi 15 février 2010

Perspectives critiques sur "Istanbul Capitale Européenne de la Culture 2010"

"Hors des sentiers battus, nous avons demandé à des personnalités du monde des arts de nous livrer leur propre vision de la ville la plus contrastée de Turquie. Entre l’Orient et l’Occident, Europeans vous propose cette semaine un parfum d’Istanbul."

La vidéo sur : http://fr.euronews.net/2010/01/22/istanbul-capitale-europeenne-de-la-culture-2010/.

Source : Euronews, 22.01.2010

Entretien sans langue de bois avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan

Processus d'adhésion européenne, question kurde, relations avec l'Arménie, relations turco-israéliennes et question palestinienne ...
Entretien vidéo sans langue de bois avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan à l'occasion du lancement d'Euronews en turc :
"les Etats membres ont commis une erreur historique en acceptant la partie sud de Chypre dans l’Union".

Source : Euronews, 30.01.2010 - http://fr.euronews.net/2010/01/30/recep-tayyip-erdogancertains-etats-membres-de-l-union-n-agissent-pas-honnetement/

mercredi 2 décembre 2009

"La Turquie membre de l'Union Européenne en 2023…"

Alors que les derniers développements de la politique étrangère turque amènent certains observateurs à déclarer que la Turquie est en train de s’éloigner de l’Europe pour devenir une puissance régionale entre les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu (photo) vient de rappeler que l’adhésion de son pays à l’UE reste un objectif prioritaire. Toutefois, dans une interview récente au magazine américain «Newsweek» (27 janvier 2009), le chef de la diplomatie turque a évoqué l’idée que cette adhésion pourrait intervenir en 2023, c’est-à-dire coïncider avec le 100e anniversaire de la fondation de la République. Au-delà de son effet d’annonce et de la symbolique qu’elle mobilise, cette déclaration est une manière de dire que la Turquie a compris qu’au fond rien ne pressait, et que le temps que prendra son adhésion pourrait lui permettre de conforter utilement sa position sur la scène internationale.

Infirmant l’idée d’une dérive vers l’Orient en vogue à l’heure actuelle, le ministre turc des affaires étrangères a rappelé notamment que les engagements politiques les plus institutionnalisés de son pays étaient ceux découlant de son adhésion à l’OTAN et de sa candidature à l’UE. «Notre histoire est une partie de l’histoire de l’Europe, notre culture est une partie de la culture européenne et notre processus de modernisation a été parallèle à celui de l’Europe. Notre participation à l’OTAN et notre demande d’adhésion à l’UE sont pour nous des priorités stratégiques», a-t-il renchéri. Toutefois, selon lui, ces liens privilégiés avec l’Occident ne sauraient signifier que la Turquie doive forcément «ignorer le Moyen-Orient, l’Asie, l’Asie centrale ou l’Afrique.»

Ahmet Davutoğlu est notamment revenu sur sa fameuse politique de bon voisinage, qui a vu la Turquie, au cours des deux dernières années, améliorer de façon spectaculaire ses relations avec la Syrie, établir des rapports de travail réguliers avec Bagdad et la région kurde d’Irak du nord, signer deux protocoles pour normaliser ses relations avec l’Arménie, jouer les facilitateurs dans le conflit israélo-syrien ou sur le dossier nucléaire iranien, nouer des liens de confiance avec son grand voisin russe et enfin poursuivre un rapprochement avec Athènes inauguré par la diplomatie dite «des tremblements de terre» en 1999. Comparant ces initiatives à ce qu’a pu être l’Ost Politik conduite par la République Fédérale d’Allemagne, pendant la Guerre froide, et plus généralement à l’effort de réconciliation accompli par la construction européenne, dans les décennies qui ont suivi la Seconde guerre mondiale, le ministre des affaires étrangères a aussi insisté sur la position économique qu’avait acquise désormais son pays, et notamment sur la participation de celui-ci au G20.

À bien des égards la stratégie internationale actuelle de la Turquie peut donc être comparée désormais à celle que celle-ci a adoptée sur plan interne depuis un certain temps déjà. Constatant qu’ils menaient des réformes importantes dans le cadre de la candidature à l’UE, sans pour autant voir sensiblement s’accroître les chances d’une adhésion, on sait en effet que les officiels turcs ont fini par se dire : «Nous ne savons pas si la Turquie adhérera, mais en tout état de cause, toutes ces réformes ne peuvent que nous être bénéfiques.» Aujourd’hui, face aux réticences que manifeste un certain nombre d’États à l’égard de ses ambitions européennes, la Turquie a décidé de poursuivre une politique étrangère novatrice et ambitieuse, en considérant qu’un pays pris au sérieux sur la scène internationale, en paix avec ses voisins et apparaissant comme un agent de stabilité dans une région complexe, n’avait que plus de chance de faire aboutir sa candidature à l’UE. Cette option semble être désormais avancée comme une sorte «win-win situation» par la diplomatie turque, qui s’est mise à penser que si la candidature ne devait finalement pas aboutir, elle n’aura rien perdu à s’affirmer en tant que puissance régionale… surtout si entretemps les Européens finissent par se rendre compte qu’ils ont eux aussi beaucoup à perdre en se passant de la Turquie.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 02.12.2009 (à retrouver sur http://ovipot.blogspot.com/2009/12/la-turquie-membre-de-lunion-europeenne.html)

vendredi 13 novembre 2009

Vers une coalition en faveur d'une nomination transparente des nouveaux président du Conseil européen et chef de la diplomatie de l'UE ?

Les noms du président du Conseil européen et du chef de la diplomatie de l'UE devraient être connus le 19 novembre. Tandis que les spéculations vont bon train, la Pologne propose que l'on fasse jouer la la concurrence entre les différents candidats.

En conformité avec le traité de Lisbonne, qui entrera en vigueur le 1er décembre prochain, deux nouveaux postes existeront, celui du chef de la diplomatie européenne et celui de président de l’UE – c’est-à-dire de président permanent du Conseil européen, qui regroupe les chefs des Etats membres. Les dirigeants des Vingt-Sept s’apprêtent à les choisir au prochain sommet européen, qui aura lieu le 19 novembre à Bruxelles.

La Pologne a semé une certaine confusion en proposant que les candidats à ces deux postes présentent d’abord leur "vision de leur fonction" et leur "programme électoral", et qu’ils ne soient élus qu'ensuite, à la majorité des deux tiers du Conseil, comme le prévoit le traité. Cette proposition va à l'encontre de la stratégie de la Suède, qui préside actuellement l’UE, stratégie consistant à choisir un candidat sûr pour chaque poste par le biais de consultations séparées avec chaque pays membre.

"La proposition polonaise est peu réaliste", a expliqué le 11 novembre Fredrik Reinfeldt, le Premier ministre suédois. Selon ses explications, les candidats éventuels occupent souvent la fonction du chef ou tout au moins de membre d'un gouvernement européen. En tant que tels, ils ne sont certainement pas prêts à une rivalité ouverte devant le Conseil européen. "Tous tiennent à éviter une défaite publique. Je pense que chacun d'eux ne voudra confirmer ouvertement sa candidature qu'une fois que son élection sera assurée", explique Reinfeldt.

Mais la proposition polonaise a déjà été soutenue, de manière informelle, par la Tchéquie, la Slovaquie, la Finlande, l’Estonie et la Lettonie, et Vygaudas Usackas, ministre des Affaires étrangères lituanien, s’est paraît-il fortement engagé pour la faire accepter. Aux yeux des nouveaux pays de l’UE, qui disposent en théorie d’un nombre de voix suffisant pour bloquer l’élection au sein du Conseil européen, une rivalité ouverte entre plusieurs candidats déclarés fournirait la meilleure garantie que le nouveau chef de la diplomatie européenne et le président de l’UE ne soient pas imposés par les pays les plus puissants.

Les Polonais insistent en particulier sur le choix du chef de la diplomatie européenne, car le président, contrairement à ce qu’indique la dénomination de son poste, ne sera probablement pas une personne très importante à Bruxelles. Le Premier ministre belge Herman Van Rompuy semble être le meilleur candidat ; selon les médias belges, son nom a été suggéré par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, il y a deux semaines. Cela aurait suffi à ce que le Belge devienne favori, avant même que les consultations officielles avec les pays membres ne soient entamées.

Les Suédois avouent que les pays membres ont proposé "de nombreux candidats" pour ces deux postes, et que la sélection se révèle plus difficile que prévu. Les Britanniques continuent à réclamer fermement un poste à Bruxelles, même si Tony Blair a peu de chances d'être choisi. De leur côté, les diplomates des nouveaux pays n’abandonnent pas l’idée d’avoir un chef de la diplomatie de l’UE originaire d’un des pays de l’ancien bloc soviétique. Sans oublier l’ancien Premier ministre italien Massimo D’Alema, le seul qui se soit proposé ouvertement et qui a toujours une bonne cote.

Source : Courrier International, Rubrique "Europe", 13.11.2009 - Tomasz Bielecki, Gazeta Wyborcza (à retrouver sur http://www.courrierinternational.com/article/2009/11/13/la-pologne-veut-des-nominations-transparentes)

mardi 3 novembre 2009

"La noisette, poil à gratter des relations turco-italiennes"


L’arrivée en force sur le marché européen de la noisette de Turquie (le premier producteur mondial) et ses conséquences pour la production des noisettes du Piémont (la région du nord-ouest de l’Italie qui détient le nombre le plus important d’industries spécialisées en production et transformation de noisettes) sont au cœur d'une lettre envoyée par un conseiller régional piémontais pour l’agriculture, Mino Taricco, au ministre italien de l’agriculture, Luca Zaia.

En fait, la production turque de noisettes va être soutenue, à partir de l'année prochaine, dans le cadre du système de subventions, qui fait partie des mesures économiques d’aide communautaire de l’instrument de préadhésion (IPA), un fonds européen destiné aux pays candidats dont la Turquie doit bénéficier prochainement. Les producteurs italiens, qui arrivent à la deuxième place au sein la production mondiale, après la Turquie, mais qui sont les premiers de l’Union Européenne (UE), avec 1,1 million de quintaux de production par an, craignent de souffrir de cette situation nouvelle.

Une deuxième réunion officielle s’est tenue, le 29 avril dernier, entre l'Association des producteurs italiens de noisettes et le ministère de l’agriculture. Son but était de créer une dénomination contrôlée de la noisette italienne, basée sur des critères d’exigence concernant notamment les terres de culture qui confèrent aux noisettes italiennes leurs caractéristiques organoleptiques. Cette réunion s’est aussi employée à élaborer une stratégie de protection et de promotion de la production des noisettes italiennes, face à la concurrence venant de l’étranger, notamment de Turquie (qui détient 78% de la production mondiale totale).

Lors de cette réunion également, l’Association des producteurs italiens s’est dite préoccupée par un projet autorisant le Comité permanent de la chaîne alimentaire de l'UE à doubler le taux légal de l'aflatoxine tolérée dans les noisettes commercialisées en Europe. Une telle décision permettrait à la Turquie d’accroître sa présence sur le marché européen en y vendant des produits de qualité inférieure, non exempts de danger pour la santé des consommateurs, à des prix concurrentiels.

La «Coldiretti», principale organisation des entrepreneurs agricoles en Italie, a souligné que le rejet par l'Italie de ce projet n'était pas suffisant et qu’il fallait prendre, sans tarder, des mesures drastiques pour empêcher l’arrivée de noisettes dont la teneur en aflatoxines est «toxique, potentiellement cancérigène, liée au développement de moisissure sur le produit et donc pas optimale du point de vue des pratiques agronomiques». La «Coldiretti» souligne, en outre, qu’au cours des neuf premiers mois de 2009, 56 lots de noisettes contaminées en provenance de Turquie ont été découverts dans les différents pays de l'UE.
Ces développements expliquent l’inquiétude actuelle des producteurs italiens. Ces derniers demandent à l'UE, soit de revoir un système de subventionnement qui risque de favoriser fortement la noisette turque et qui est, selon eux, «manifestement contraire aux règles de libre concurrence et du libre-échange édictées par l’OMC», soit d’étendre ce système d’aide économique à toute entreprise similaire dans l’UE, en consentant un effort particulier pour les entreprises situées dans des zones défavorisées. Dans l'intérêt des consommateurs et leur santé, la «Coldiretti» suggère, enfin, à l’UE de maintenir les normes en vigueur en ce qui concerne les taux d’aflatoxines tolérées dans les fruits secs, en renforçant de surcroît les structures de contrôle.

Le gouvernement italien s’est toujours montré favorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE, mais cette adhésion peut avoir, dans certains domaines, comme la production de noisettes, des répercussions négatives pour l’économie italienne. Ce genre de situation risque de pas rester un problème isolé pour deux pays qui partagent bon nombre de caractéristiques environnementales, puisqu’ils ont de vastes régions méditerranéennes, et qu’ils peuvent entrer en compétition sur le marché européen dans d’autres secteurs de leur production, comme les fruits et légumes et l’huile d’olive.
Dans ce domaine, la politique européenne de l’Italie devra tenir compte de ses producteurs de noisettes qui représentent un pan non négligeable de l’agriculture du pays, et notamment des intérêts des régions concernées qui sentent aujourd’hui leurs positions commerciales et la qualité de leurs produits menacées par l’arrivée massive sur le marché européen de la concurrence turque.

Les fruits secs représentent à l’heure actuelle près du tiers des exportations agricoles turques vers l’Europe, c’est-à-dire qu’ils constituent le premier groupe de produits alimentaires turcs entrant dans l’UE. En Italie, un tiers des noisettes transformées provient de Turquie. C’est pourquoi les agriculteurs italiens souhaitent obliger la Turquie à améliorer ses pratiques agronomiques pour se mettre en conformité avec la réglementation européenne et avec la régulation des marchés.

Reste à savoir comment réagira le gouvernement italien : va-t-il se faire le porte-parole de ses producteurs de noisettes auprès de l’Union européenne et de la Turquie, ou bien sacrifiera-t-il cette petite partie de son économie agricole, bien qu’elle soit issue d’une histoire riche de tradition et de qualité ? Il ne faut pas oublier que d’autres projets moins secs et plus juteux sont actuellement au cœur des relations turco-italiennes, en particulier dans le domaine énergétique, avec la récente signature des accords concernant le gazoduc «South Stream»…

Source : Blog de l'OVIPOT, Laura Pagliaroli, 03.11.2009 (à retrouver sur http://ovipot.blogspot.com/)

dimanche 25 octobre 2009

Dossier de la revue Hommes et Migrations consacré à l'immigration turque en France


Les Turcs en France : quels ancrages ?

Permanence et mutations récentes

Revue Hommes et Migrations
N°1280
(juillet-août 2009)

Coordinateur :
Gaye Petek,
directrice de l'association Elele

A l'occasion de la saison de la Turquie en France, la revue présente les particularités de l'immigration turque en France : permanence et mutations récentes, le mouvement associatif turc, l'identité des jeunes Turcs, les commerces et les stratégies commerciales, l'islam transplanté et la vie de quartier. Immigration silencieuse, faisant l'objet de peu de travaux universitaire, la présence des populations turques, marquée par une forte implantation en milieu rural, doit être appréhendée dans un contexte européen.



Édito, par Marie Poinsot :

Voilà plus dix ans, la revue Hommes et Migrations consacrait un dossier à l’immigration turque en France en mettant l’accent sur les origines rurales et les stratégies migratoires, la pluralité de l’islam, la question kurde, les mobilisations familiales et la place des femmes, les médias turcs. À l’occasion de la Saison de la Turquie en France, Gaye Petek, la directrice de l’association ELELE, propose de compléter cette première approche. C’est pourquoi le dossier s’attache aux particularités de cette immigration à travers des points d’entrée thématiques tels que le mouvement associatif turc, l’identité des jeunes d’origine turque, les stratégies familiales et commerciales, l’implantation en milieu rural, l'islam transplanté et la vie de quartier etc.

Alors que cette immigration reste perçue dans l’opinion française comme discrète et silencieuse, elle fait l'objet de travaux universitaires encore limités, même si une nouvelle génération de chercheurs s’affirme en renouvelant les questionnements.
La dimension rurale de l’immigration turque en France, qui aurait pu s’illustrer également par des monographies sur l’Alsace où la visibilité des Turcs est forte, apparaît comme une des caractéristiques originales d’une population qui a su saisir les opportunités du tissu économique local et mettre à profit les possibilités de recrutement à travers les réseaux migratoires.
La lecture des articles montre que le cadre national n’est plus vraiment pertinent aujourd’hui pour appréhender la dynamique migratoire des Turcs en France et qu’il faut la replacer dans une perspective européenne, largement abordée dans ce dossier.

Un colloque rassemblait en mai dernier, à Ankara, 135 chercheurs venus de 15 pays pour confronter leurs travaux sur les cinquante années de l’immigration turque en Europe. Il mettait d’ailleurs l’accent sur le poids démographique d’une diaspora forte de plus de 5 millions de personnes, installées dans les pays membres de l’Union, et sur les modalités de leur intégration dans les sociétés d’accueil qui s’articule avec des réseaux européens organisés autour d’appartenances religieuses ou politiques diverses.
Pour preuve, la moitié de cette population a acquis les nationalités des pays où ils résident et représente une force politique émergente dans certains pays. Elle pourrait compter dans le débat actuel sur l’entrée de la Turquie dans l’union européenne. Cette situation montre combien les enjeux sur l’avenir de l’Europe, de son élargissement et de ses identités, passent par la prise en compte des migrations passées et futures, notamment lorsque ces migrations relèvent d’une dynamique diasporique.


Références et résumés des articles à retrouver sur : http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=5561

mercredi 21 octobre 2009

Nicolas Sarkozy, Chypre et la Turquie

"Nicolas Sarkozy se rendra-t-il à Chypre le 7 novembre ?" To Ethnos s'interroge. Il était prévu que le président français inaugure le nouveau terminal de l'aéroport international de Lárnaka, construit par Bouygues. Aux dernières nouvelles, Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, pourrait le remplacer. "La visite de Sarkozy à Chypre répondait à la stratégie du président de compter ses alliés avant le sommet de Bruxelles des 10 et 11 décembre, au cours duquel doivent être évalués les progrès de la candidature turque à l'Union européenne", poursuit le quotidien grec. Paris, opposé à l'intégration d'Ankara, compte sur le soutien de Chypre et de la Grèce. Mais le nouveau Premier ministre grec Papandréou, en visite à Chypre en début de semaine, "n'a pas tapé du poing sur la table comme espéré". "La Turquie a vocation à devenir un pays européen", a-t-il déclaré. Pour marquer son mécontentement, Nicolas Sarkozy serait donc tenté d'annuler une visite "à grande valeur symbolique", ce qui aurait constitué "la première visite officielle d'un président français sur l'île d'Aphrodite", estime To Ethnos.

Source : Courrier International, 21.10.2009 (à retrouver sur http://www.courrierinternational.com/breve/2009/10/21/la-turquie-empoisonne-les-relations-avec-chypre)