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dimanche 28 mars 2010

La mue des turcophiles de Turquie Européenne


La Turquie change profondément. Turquie Européenne doit s’adapter. 2004. La polémique sur l’adhésion de la Turquie bat son plein en Europe, en France. La date de début des négociations d’adhésion approche et l’UE se cherche une position défendable. Elle se débat dans un double paradoxe.

- Celui d’un nain politique élargi aux dimensions d’un continent, suscitant des attentes et des espoirs qui la dépassent et la rendent d’autant plus désespérante.

- La question turque vient la cueillir alors que, tout légitimement, se pose celle de la place de l’UE dans une globalisation qui vient d’essuyer le choc du 11 septembre : comment éviter le choc des civilisations et faire face à la montée des sentiments anti-islam partout sur le vieux continent ? Équation délicate s’il en est.

Les enjeux sont énormes, les passions déchaînées. D’un côté comme de l’autre. On entend toutes sortes d’arguments éculés et erronés concernant les risques présentés par une candidature turque, plus généralement par la Turquie. Des simplifications éhontées, des explications sommaires, un vrai processus de diabolisation entre des Européens, des Français certains de défendre, de faire valoir une certaine identité et des Turcs tout aussi assurés de défendre cette européanité qui constitue une part importante de leur propre identité. Et qui dit identité, dit passion.

Turquie Européenne (TE) est fondée à cette date, dans ce contexte. Avec cette envie qui nous brûlait les lèvres et les esprits, de dire, d’expliquer la Turquie que nous connaissions, que nous aimons. Autre cri du cœur. Mouvement largement spontané et inorganisé, l’élan Turquie Européenne a pourtant su se maintenir sur la durée. De part et d’autre, les arguments ont été fourbis, travaillés, élaborés, critiqués. Les positions ont parfois bougé, des lignes se sont estompées, d’un côté comme de l’autre lorsque le débat parvenait, entre deux échéances électorales, à échapper à ce surplus de passion qui a pu parfois nous desservir tout autant que nos contradicteurs.

Mais voilà après tant d’années, la persévérance de Turquie Européenne l’a maintenue dans le débat, de moins en moins dans la polémique, de plus en plus dans l’information, l’éclairage, l’observation des processus à l’œuvre en Turquie. Et insensiblement Turquie Européenne a changé, malgré elle, à l’image de cette Turquie qui mute sous nos yeux. De la défense de la pertinence d’une candidature turque à l’UE, TE est passée à l’éclairage des processus à l’œuvre dans la société turque – montée de la société civile, démocratisation, urbanisation, … - pensant à juste titre que la meilleure chance de la Turquie pour une éventuelle adhésion se tenait précisément dans ces processus d’émergence.


Une inflexion majeure

Aujourd’hui après six ans d’existence, TE ne peut plus envisager son action et son discours de la même façon que trois ou quatre ans plus tôt. L’inflexion majeure s’est produite en 2007. Le 19 janvier de cette année, le journaliste Hrant Dink était assassiné. 200 000 Turcs descendent dans la rue pour ses obsèques. Personne n’a encore mesuré l’ampleur de l’inflexion : c’est un geste massif, majeur et spontané de la société turque. Les grands ordonnateurs qui avaient jusque-là présidé aux mobilisations populaires en Turquie - jouant le plus souvent sur les passions identitaires - sont soufflés, incrédules. Ils nient l’évidence. C’est la preuve même de cette spontanéité qui fait d’un tel geste un geste fondateur pour la Turquie démocratique et civile. En janvier 2008, éclatait l’affaire Ergenekon. Entre temps, l’armée avait tenté de ramener les civils à la raison par un mémorandum électronique qui fit long feu et provoqua un nouveau triomphe électoral du parti au pouvoir l’AKP en juillet 2007.

Deux ans plus tard, il ne reste plus grand-chose du régime de tutelle imposé par l’armée au pays. Quelques résistances d’arrière-garde. La parole et la presse n’ont jamais été aussi libres en Turquie, dynamitant peu à peu tout ce que cette tutelle militaire et mentale avait bétonné au fil des décennies. Ce sont des idées, des propositions, des notions nouvelles qui parcourent l’espace public, suscitent des débats virulents, sont critiquées puis reprises par les institutions, des idées qui contaminent et dictent elles-mêmes l’agenda d’un pouvoir AKP désorienté, dépassé, conservateur et assez peu imaginatif, sentant confusément la nécessité de suivre, d’épouser le mouvement qui, d’une façon ou d’une autre, lui assure son maintien au pouvoir tout en le condamnant à un dépassement (une scission ?) rapide et inéluctable.

Des processus de mutation violente balayent la Turquie : voilà ce qui occupe son agenda, bien plus et bien plus profondément que l’agenda européen qui l’occupait il y a encore 4 ans. La question turque n’est plus européenne, plus exclusivement : elle est turque, elle est globale. Comment la Turquie plongée dans ce grand bain de l’économie, du spectacle, des valeurs globales (la démocratie libérale, la démocratie et le marché global qui imposent leurs systèmes de sens) va-t-elle franchir ce cap ? Nous nous sommes longtemps demandé si après l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir en 2007, la candidature turque et le processus d’adhésion avaient encore quelque pertinence. Si l’existence de TE avait encore un sens. Mais la problématique n’est assurément plus celle-ci. La Turquie n’a plus besoin de l’Europe, de la garantie européenne pour assurer et pour initier des dynamiques internes de modernisation qui, aujourd’hui, tournent à plein dans le pays.

Et la question européenne n’est plus celle de la candidature turque. Elle est avant toute chose celle de l’invention d’une cohérence politique sans laquelle le projet européen ne survivra pas et sans laquelle la candidature turque n’aura pas de sens politique. Mais la recherche de ce projet politique n’est assurément plus celui des pères fondateurs, celui de la paix continentale ; non il s’agit aujourd’hui de la recherche urgente d’un minimum de cohérence et de volonté politique face à ce grand chaos des émergences et des renversements de valeurs vécus dans le bouillon de la globalisation.

La Turquie aux portes de l’Europe, et l’Europe aux portes de la Turquie sont donc confrontées à des problématiques convergentes. Voilà ce qu’il nous revient, à nous TE, d’éclairer aujourd’hui pour que d’ici dix ans, nous puissions avoir les moyens de déterminer si cette convergence peut revêtir une traduction politique, à savoir une adhésion de la Turquie au projet européen.

Pour les deux protagonistes voici la promesse d’une décennie d’énormes défis. Qui saura le mieux les relever ? Les relèveront-ils l’un sans l’autre ?


Source : Turquie Européenne, 24.03.2010 (à retrouver sur : http://www.turquieeuropeenne.eu/article4115.html)

mercredi 24 février 2010

En Turquie, "les équilibres politiques sont en train de changer"

La journée d’hier a vu un nouveau développement spectaculaire dans l’affaire Balyoz, révélée, le 19 janvier dernier, par le journal «Taraf» (cf. notre édition du 21 janvier 2010). Près d’une cinquantaine d’officiers, dont 11 généraux à la retraite, ont été placés en garde-à-vue, au cours d’une opération de très grande ampleur, menée à Ankara, Istanbul, Bursa et Izmir. Parmi les personnes arrêtées, on relève les noms de généraux qui occupaient des fonctions de premier plan en 2003, au moment où le plan Balyoz a été conçu, notamment : le général Ibrahim Fırtına, ancien chef de l’armée de l’air, l’amiral Özden Örnek, ancien chef de la marine, le général Suha Tanyeli, ancien chef du Centre d’études et de recherches stratégiques de l’état-major, le général Ergin Saygun, ancien commandant de la 1ère Armée (au sein de laquelle le plan Balyoz a été préparé) ou le général Engin Alan, ancien chef des forces spéciales, connu pour avoir dirigé, en 1999, l’opération qui devait aboutir à l’arrestation du leader kurde du PKK, Abdullah Öcalan. Toutes ces personnes sont accusées d’avoir tenté de renverser le gouvernement.

Cette opération fait suite à une authentification des documents qui ont été à la base de la révélation du plan Balyoz (CD, documents signés… ). On s’attendait, certes, à des arrestations dans cette affaire, mais on ne pensait pas que celles-ci viendraient aussi vite et qu’elles frapperaient aussi haut. La rapidité de la démarche montrerait donc la détermination des procureurs à aller jusqu’au bout, en intégrant de surcroît l’affaire Balyoz dans l’enquête Ergenekon. Le chef d’état-major, İlker Başbuğ semble avoir été le premier surpris par la soudaineté de ce coup de filet, puisqu’il a dû annuler, à la dernière minute, une visite de deux jours en Égypte… Se souvenant que l’affaire Balyoz avait abouti à la révélation de l’identité de 137 journalistes que l’armée aurait considérés comme de possibles collaborateurs si les complots préparés avaient été mis en œuvre (cf. notre édition du 23 janvier 2010), certains prédisent maintenant une vague d’arrestations dans les milieux médiatiques…

Les arrestations d’hier révèlent aussi les dissensions existant au sein de l’armée, car elles ont frappé en priorité un quarteron de militaires qui se trouvaient dans l’entourage de l’ancien chef d’état-major, Hilmi Özkök, entre 2002 et 2006 (sur la photo qui date de cette époque, Hilmi Özkök, à l’extrême gauche, siège aux côtés des chefs des armées de terre -Aytaş Yalman-, mer -Özden Örnek-, air -Ibrahim Fırtına- et du général commandant la Gendarmerie -Şener Eruygur-, à l’extrême droite) . À plusieurs reprises, ces généraux auraient conçu des plans pour déstabiliser le gouvernement de l’AKP, nouvellement élu, alors même que le général Özkök se serait efforcé de faire avorter de telles tentatives. Pour l’heure, en tout cas, İlker Başbuğ, le chef d’état major en exercice, se retrouve dans une position particulièrement inconfortable, pris entre la nécessité de composer avec le gouvernement ou la justice, et celle de ne pas mécontenter ses propres troupes, dont une bonne partie est de plus en plus exaspérée par les enquêtes judiciaires en cours. Toutefois, on doit observer que si l’armée reste un monde à part en Turquie, les récentes affaires, qui l’ont secouée, incitent à penser qu’elle est devenue une structure de plus en plus perméable. Car, ce sont bien des fuites militaires internes qui ont dévoilé les différents scandales qui minent aujourd’hui le prestige de l’institution.

On ne peut manquer de remarquer également que la vague d’arrestations d’hier survient au moment même où la justice affiche ses divisions, notamment dans le contexte de l’affaire d’Erzincan (cf. notre édition du 17 février 2010) qui a défrayé la chronique la semaine dernière. Affaiblissement de l’armée, affrontements au sein de la justice, tout confirme donc que les équilibres politiques sont en train de changer : l’institution militaire, d’acteur dominant est en passe de devenir un acteur dominé. Pour mesurer, à cet égard, l’évolution qui est en cours, observons simplement qu’en avril 2007 la publication des carnets du général Örnek qui relataient deux tentatives de putsch ayant pour nom de code «Ayışığı» (Lumière de lune) et «Sarıkız» (Fille blonde) avait entrainé la fermeture à l’hebdomadaire «Nokta», alors qu’aujourd’hui ces mêmes complots conduisent le même amiral devant la justice. Indubitablement la démilitarisation est en marche, reste à savoir quelle est la nature du nouveau système qui s’installe progressivement…

Source : OVIPOT, Jean Marcou, 23.02.2010 (à retrouver sur http://ovipot.blogspot.com/2010/02/turquie-vague-spectaculaire.html)