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mardi 1 juin 2010

Jean Quatremer : le Financial Times alimente la crise financière


Le biais anti-euro d’une grande partie des médias anglo-saxons est difficilement contestable. À Londres, où j’ai passé deux jours pour rencontrer des opérateurs de marché, il est étourdissant de constater que la fin de l’euro est une réalité incontestable, seule la date faisant encore débat. Dans cette ambiance crépusculaire, qui pousse les traders basés à Londres à jouer contre l’euro, les journaux n’hésitent plus à colporter la moindre rumeur, faisant foin de toute déontologie journalistique, afin d’être parmi ceux qui auront donné le coup de grâce à cette monnaie « moribonde ». Ainsi, la bible du monde des affaires, le quotidien britannique Financial Times, vient, une nouvelle fois, d’être pris la main dans le sac de l’approximation journalistique, ce qui est grave lorsqu’on possède un tel pouvoir d’influence.

Jeudi 27 mai, le FT fait état d'une série de rencontres qui auraient eu lieu à Pékin entre des représentants de la Safe (State Administration of Foreign Exchange, organisme qui gère les réserves de devises sous l’autorité de la Banque centrale chinoise) et des banquiers étrangers au cours de laquelle les autorités monétaires chinoises auraient évoqué leur intention de se désengager substantiellement de la zone euro, voire de mettre fin à la diversification de leurs réserves de change d’un montant de 2450 milliards de dollars (1994 milliards d’euros), dont environ 630 milliards seraient actuellement des euros. Les dates des réunion ne figurent pas dans le papier et un « investisseur » anonyme est seul cité sans que l’on sache s’il était ou non présent à une de ces rencontres. Mais le journal le dit : c’est un virage majeur qui montre que Pékin ne croit plus en l’avenir de l’Eurozone. Le titre de l'article ne laisse guère de doute: "la Chine envisage de réduire son exposition à l'euro".

Que se passa-t-il alors sur le marché ? Panique évidemment. Si les Chinois se débarrassent de leurs euros pour des dollars, il faut vendre d’urgence. L’euro a atteint son point le plus bas en quatre ans dans la journée de jeudi, entrainant les bourses dans son sillage. Il a fallu que Pékin démente vigoureusement ce papier : « la Chine est un investisseur responsable et de long terme dans l’investissement des réserves de change et nous suivons toujours le principe de diversification (…) L’Europe a été, est et restera l’un des principaux marchés d’investissement pour les réserves de change de la Chine ». Fermez le ban. Les marchés se sont calmés, conscients d’avoir accordé du crédit à une simple rumeur, et l’euro est remonté au dessus de 1,23 dollar.

Quand on y réfléchit, le rédacteur en chef du journal aurait dû se poser quelques questions de base. Est-il crédible que la Chine annonce à des étrangers sa politique en matière de réserve de change ? Est-il crédible que la Chine ait pris le risque de faire diminuer la valeur de ses réserves en euros (sans parler de celle de ses investissements dans la zone) ? Est-il crédible que la Chine panique à son tour et préfère revenir au « tout dollar », bref à une dépendance accrue à l’égard des États-Unis dont la monnaie n’est pas plus stable que l’euro ? Est-il crédible que la Chine dont la monnaie est accrochée au dollar prenne le risque de voir sa monnaie s'apprécier face à l'euro? Est-il crédible que la Chine retire son argent de la zone euro ? Pour le placer où ? Quelles sont les zones économiques stables qui existent dans le monde ? Est-il crédible que la Chine panique aujourd’hui à cause de la crise de la dette souveraine européenne alors qu’elle n’a pas paniqué au moment de la crise bancaire aux États-Unis ? Est-il crédible que la Chine préfère mettre toutes ses billes dans le panier américain alors qu’il n’est absolument pas garanti que les États-Unis soient sortis durablement de la crise ? Est-il crédible que la Chine, en faisant une telle annonce qui ne pouvait que fuiter, concoure à déstabiliser la zone euro et donc l’économie mondiale au moment où ses exportations repartent ? Bref, est-il crédible que la Chine se tire une balle dans le pied ?

À toutes ces questions, la réponse est évidemment négative. D’ailleurs, depuis, tous les économistes sérieux expliquent que cet article n’a strictement aucun sens, quel que soit le bout par lequel on le prend. Le journaliste, consciemment ou inconsciemment, s'est probablement fait manipuler par l'un de ces fameux « banquiers étrangers » qui avait quelque intérêt à faire paniquer les investisseurs. Un journal qui a la réputation du FT n''aurait jamais dû présenter comme un fait incontestable une simple rumeur, car il ne s’agit pas de n’importe quel journal. Comme me l’ont expliqué des opérateurs de marché, les investisseurs prennent leurs décisions en fonction, non seulement des analyses fournis par des économistes, mais aussi voire surtout des nouvelles et analyses qu’ils lisent dans les médias (de langue anglaise, cela va sans dire). Et cela, le FT le sait pertinemment.

Le journal a-t-il reconnu son erreur ? Que Nenni. Vendredi, on a simplement eu droit à un papier titré : « la Chine est très inquiète de la crise de l’eurozone », avec le démenti de la Safe. Les journalistes ont péniblement expliqué que finalement, la Chine n’allait pas se retirer de la zone euro, mais acheter davantage de titres souverains plus sûrs (ce qui risque de rendre compliquées les émissions de dettes des pays du sud de l’Eurozone, mais passons).

Bref, tout cela n’est pas sérieux et prêterait à sourire si le FT n’en était pas à son second mauvais coup. Ainsi, le 27 janvier, il affirmait que la Chine venait de refuser d'acheter 25 milliards d'euros d'emprunt grec, en exclusivité par l’intermédiaire de Goldman Sachs. Un papier qui a déclenché la panique sur les marchés, deux jours après une émission de dette réussie par la Grèce. La crise risquait de se calmer, cela aurait été dommage pour les ventes du FT. Depuis, curieusement, le journal britannique n’est plus revenu sur cette information capitale qui aurait à tout le moins mérité une enquête, y compris pour démontrer comment on s'est fait manipuler ? Trop dangereux, peut-être ?


Source : Les Coulisses de Bruxelles, Jean Quatremer, 30.05.2010 (URL : http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2010/05/le-financial-times-la-crise-et-la-d%C3%A9ontologiele-biais-anti-euro-dune-grande-partie-des-m%C3%A9dias-anglo-saxons-est-difficil.html)

mardi 18 mai 2010

"Europe : Angela Merkel face à l'histoire ?"

L'Europe, qui était autrefois une vocation, est devenue au mieux un instrument, au pire un fardeau. Seuls Angela Merkel et Nicolas Sarkozy peuvent ensemble la relancer.

C'était il y a dix ans. Joschka Fischer, alors leader des Verts allemands et ministre des Affaires étrangères, prononçait un discours sur les finalités de l'Europe à l'université Humboldt de Berlin. Fischer proposait l'adoption d'une constitution afin de créer une Fédération européenne. C'est le dernier grand discours «européen» d'un dirigeant allemand. D'autres avant lui, avaient lancé des idées pour approfondir l'intégration européenne et pour doter la monnaie unique d'un répondant économique voire politique. Si le mérite d'avoir pris l'initiative de la construction européenne revient à la France, en 1950, comme le rappelle Helmut Schmidt, qui à 91 ans passés continue de jeter un regard lucide sur la politique internationale, les Allemands ont tenté à plusieurs reprises de prendre le relais avec des initiatives audacieuses. Les Français y ont répondu par un silence assourdissant.

Depuis le discours de Joschka Fischer, le souverainisme a gagné du terrain outre-Rhin. L'Europe, qui était autrefois une vocation, est devenue au mieux un instrument, au pire un fardeau. La République fédérale a toujours été le plus gros contributeur au budget communautaire. Les avantages politiques qu'elle tirait de son appartenance à l'UE (Union Européenne) et sa puissance économique justifiaient cette situation aux yeux des dirigeants et de l'opinion. Aujourd'hui, tout se passe comme si les Allemands payaient simplement pour les autres.

La récente crise de l'euro exige un sursaut politique si l'Europe doit redevenir une zone d'innovation et de prospérité et ne pas se réduire à un gendarme budgétaire. Mais qui saisira l'occasion pour, comme disent les Allemands, sauter en dehors de son ombre?

Angela Merkel, naguère parée des lauriers de femme politique la plus puissante d'Europe, n'a pas été à la hauteur de sa réputation. Dans la crise actuelle, elle apparait comme une gestionnaire sourcilleuse des deniers nationaux, une politicienne préoccupée par le score de son parti dans des élections régionales, certainement pas comme un «homme d'Etat», conscient des enjeux historiques. En bonne physicienne, la chancelière est une technicienne qui applique à la politique les règles des sciences dures. La méthode lui a jusqu'à présent réussi, pour s'imposer au sein de son propre parti démocrate-chrétien, arriver au pouvoir et s'y maintenir avec différents alliés. Elle maîtrise parfaitement l'alchimie des forces. Sans cette habileté, elle n'aurait jamais réussi à écarter les barons de la démocratie-chrétienne, à commencer par Helmut Kohl et son héritier malheureux, Wolfgang Schäuble, dont elle a fait son ministre des finances.

Angela Merkel n'est pas la chef naturelle de la démocratie-chrétienne. Elle est une femme dans un parti dominé par les hommes, une Allemande de l'Est dans un parti rhénan, une protestante dans un parti surtout catholique, une divorcée au milieu de bien-pensants. Elle est arrivée à la présidence de la démocratie-chrétienne puis à la chancellerie parce qu'elle a su jouer les uns contre les autres les hommes forts de son parti, sans à priori idéologique, sans grande vision stratégique, ou plus exactement en épousant les variations idéologiques du moment. Ultra-libérale avant les élections de 2005, elle a mené pendant quatre ans une politique sociale centriste avec les sociaux-démocrates avant de chercher la coopération avec les libéraux, des «alliés de choix», dont elle savait pertinemment que les exigences fiscales étaient non seulement injustes mais irréalistes.

Ses adversaires au sein de la démocratie-chrétienne - elle n'en manque pas - lui feraient volontiers porter la responsabilité de la gifle électorale reçue en Rhénanie du Nord Westphalie. Le parti a perdu plus de dix points au scrutin régional du 9 mai. Cependant, elle reste le responsable politique le plus populaire d'Allemagne et les barons locaux qui pourraient contester son pouvoir ont encore besoin d'elle. De plus, ils ne sont pas d'accord entre eux et s'ils leur venaient l'idée de la remplacer, il leur faudrait un chef de file qu'ils n'ont pas.

La défaite électorale de Rhénanie du Nord Westphalie a au moins un avantage pour la chancelière. Elle lui a permis de remettre à sa place le turbulent chef des libéraux - et ministre des affaires étrangères - qui par ses déclarations intempestives sur les chômeurs et la décadence de l'empire romain, n'a pas peu contribué à la débandade. Angela Merkel n'a pas attendu deux jours après les élections pour enterrer définitivement les baisses d'impôts réclamées non sans démagogie par les libéraux.

Malgré la perte probable de la majorité au Bundesrat, la chambre des Etats, elle se retrouve dans une position favorable qui devrait lui permettre, enfin, de prendre des décisions sans être obnubilée par les prochaines élections. Au moins pendant un an. 2011 sera une super année électorale avec sept scrutins régionaux. En attendant, Angela Merkel dispose d'un créneau pour laisser tomber l'arithmétique politicienne et tutoyer l'Histoire. Trouvera-t-elle l'inspiration d'une grande politique européenne qui renouerait avec la vision des pères fondateurs? On dira que l'eurofatigue qui a gagné presque tous les peuples depuis l'interminable débat sur le traité de Lisbonne ne favorise guère une relance audacieuse. La crise est passée par là et a changé la donne.

Toutefois, comme l'écrit encore Helmut Schmidt, il faut être au moins deux pour relancer l'Europe. Les Allemands ne peuvent rien sans les Français, et inversement. Alors que les Britanniques vont se maintenir à une distance prudente de Bruxelles, il revient à Angela Merkel et à Nicolas Sarkozy de montrer la voie d'une intégration économique et politique qui exigerait des sacrifices de souverainetés. Après avoir, ensemble, privilégié la coopération entre gouvernements aux dépens des institutions communautaires, ce serait un changement radical auquel ni la chancelière allemande ni le président français ne semblent vraiment préparés. Mais s'ils n'agissent par conviction, peut-être peuvent-ils le faire par nécessité.

Source : Slate.fr, Daniel Vernet, 18.05.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/21341/angela-merkel-europe-crise-tentations-souverainistes)

mardi 11 mai 2010

Deux voies possibles à l'issue des élections britanniques


Un héros shakespearien. Tel aura été Gordon Brown, jusqu'à son dernier discours de Premier ministre. C'est ainsi que Jonathan Friedland, l'éditorialiste du Guardian, résume le parcours gouvernemental de l'ombrageux Écossais — tour à tour Othello, prisonnier de sa rivalité obsessionnelle avec Tony Blair; Hamlet, perdu par ses atermoiements alors qu'il pouvait, en 2007, prendre le risque d'une élection qui lui aurait peut-être donné la légitimité démocratique dont il manquait tout en offrant au Labour l'exploit d'un quatrième mandat consécutif; Macbeth, enfin, voyant depuis le 10 Downing Street s'avancer la forêt de Birnam — en l'occurrence les équipes de négociateurs conservateurs et libéraux-démocrates, sur le point de parvenir à un accord qui leur permettrait d'en découdre avec le New Labour.

La messe n'est pas encore dite, pourtant. En proposant sa démission, décoche une dernière flèche qui pourrait inciter Nick Clegg, le leader des libéraux-démocrates, à y regarder à deux fois. Celui-ci joue en effet une partie de poker complexe avec les deux grands partis britanniques. L'enjeu? Rien de moins qu'une réforme électorale qui pourrait bouleverser le paysage politique. La fin du bipartisme au Royaume-Uni est régulièrement annoncée depuis 30 ans. C'est pourtant toujours la logique implacable du scrutin majoritaire à un tour qui s'impose.


* Logique arithmétique contre logique programmatique

Après quelques semaines de «Cleggmania» — pour laquelle le leader «Lib Dem» peut d'ailleurs remercier la BBC, qui lui a accordé de figurer dans les débats télévisés à égalité avec les deux grands candidats — les anciens équilibres se sont finalement rétablis. Clegg pourrait très bien choisir de laisser un gouvernement minoritaire conservateur s'installer au 10 Downing Street. Mais il sait sans doute qu'il y a là pour le vieux parti de Lloyd George, laminé par près d'un siècle de démocratie de masse et de vote «de classe», une chance historique de redistribuer les cartes.

Si Clegg se laisse tenter — comme il semble l'être — par l'aventure gouvernementale, deux voies sont possibles. La plus logique, arithmétiquement du moins, serait une coalition entre libéraux et Tories, qui donnerait au nouveau gouvernement une solide majorité aux Communes et rassurerait les marchés financiers en ces temps de turbulences.

En apparence contre-nature, puisque les «Lib Dems» ont mené une campagne plutôt de centre-gauche, centrée, tout comme celle des travaillistes, sur le slogan d'une Grande-Bretagne «plus juste», cette alliance a des chances très sérieuses de se concrétiser. Le compromis se fonderait sur deux piliers: d'abord, la gestion de la sortie de crise et la rigueur — mais tempérées, pour plaire aux «Lib Dems», par des choix plus «équitables» en matière fiscale et budgétaire que ce que prévoit le programme conservateur (qui envisage par exemple de baisser l'impôt sur les successions tout en pratiquant des «coupes» dans les services publics); ensuite et surtout, l'organisation d'un référendum sur l'introduction d'une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs (à laquelle les Tories sont opposés mais que Cameron est prêt à soumettre au verdict populaire), avant de nouvelles élections dans deux ans.


* Un attelage "pluriel" instable

L'autre option, beaucoup plus incertaine et périlleuse, vient pourtant de gagner en crédibilité depuis le courageux désistement de Gordon Brown. Il s'agirait, selon les termes somme toute justifiés du Premier ministre sortant, de rassembler la «majorité progressiste» qui existe bel et bien en Grande-Bretagne. Les «Lib Dems», mais aussi les sociaux-démocrates nord-irlandais et les nationalistes écossais et gallois pourraient former un attelage «pluriel», plus instable — et même, sans doute, soumis à des négociations incessantes — mais aussi idéologiquement plus cohérent, pour traverser la crise en s'efforçant de préserver les valeurs de solidarité et de justice sociale.

Les «Lib Dems» pourraient alors obtenir la réforme électorale souhaitée sans même passer par un référendum, ainsi que l'application de certains points clés de leur programme — par exemple des baisses d'impôt pour les bas revenus, des mesures de discrimination positive dans l'éducation, la «débureaucratisation» des services publics, etc.

Une telle coalition pourrait abandonner les mesures travaillistes critiquées comme attentatoires aux libertés individuelles (comme la mise en place de cartes d'identité ou certains excès de la législation antiterroriste) et s'attaquer au chantier de la régulation financière en menant — enfin — la bataille contre les intérêts de la City, que les «Lib Dems» sont plus disposés à mener que les grands partis de gouvernement.


* Logique de coalition

A terme, l'aboutissement des négociations dans un sens ou dans l'autre pourrait, avec la réforme électorale, redessiner le paysage politique du Royaume-Uni. Si la poussée attendue des «Lib Dems» n'a pas eu lieu le 7 mai, un tiers des électeurs n'ont pas voté pour les deux grands partis et les anciennes logiques de classe n'ont plus court. Alors que les formations régionales galloise et écossaise se sont solidement installées dans le paysage politique, les dernières années ont été marquées par les progrès de petites formations, en particulier le parti anti-européen UKIP et l'extrême droite du BNP, aux élections locales et européennes.

Le système de «vote alternatif» (avec classement des candidats par préférence) aujourd'hui envisagé assurerait une représentation parlementaire plus fidèle du spectre des opinions mais ne favoriserait pas nécessairement les petites formations. Sur le papier, la construction d'une majorité à Westminster deviendrait presque inévitablement un jeu à trois. Le Labour et les Tories seraient contraints de sortir du confort dans lequel ils s'étaient installés depuis les années 1920, le mode de scrutin du «premier arrivé» leur garantissant toujours un nombre de sièges assuré par le seul jeu de la sociologie des circonscriptions. Ils devraient désormais se plier à des logiques de coalition étrangères à leur culture.


* La mue de David Cameron

Mais les conséquences d'une telle réforme pourraient être beaucoup plus imprévisibles. En effet, le parti libéral sortirait de la position confortable de l'éternel opposant, rassemblant les déçus de tous bords, qui lui a somme toute très bien réussi au cours de la dernière décennie — avec l'apparition de bastions locaux enviables, comme la Mairie de Liverpool — pour devoir enfin assumer des choix politiques.

L'unité entre son aile droite, sceptique vis-à-vis de l'Etat et attachée à la liberté du marché — dont Nick Clegg lui-même est issu — et son aile gauche social-démocrate, qui envisageait il n'y a pas si longtemps, avec son ex-leader Paddy Ashdown, la fusion avec le Labour, y résisterait-elle? Rien n'est moins sûr. Le choix du pouvoir est aussi, pour Clegg, un saut dans l'inconnu. Avec une dose de proportionnelle, on peut d'ailleurs imaginer à terme d'autres recompositions — le mode de scrutin actuel ayant favorisé, outre l'émergence de cet ovni politique qu'est le parti «Lib Dem», l'unité de la gauche au sein du Labour (que l'on a constaté dernièrement avec l'appui maintenu des grands syndicats au Labour, malgré le peu d'attention que leur a accordé Tony Blair) comme l'unité de la droite au sein du parti Tory, de ses franges les plus extrêmes à sa composante centriste.

Le jeu est rendu d'autant plus complexe que c'est peut-être, à court terme, le futur partenaire de coalition des libéraux qui tirera son épingle du jeu. David Cameron pourrait parachever l'aggiornamento de son parti et solder définitivement les comptes du thatchérisme, en faisant accepter à son aile droite une attitude plus clémente vis-à-vis des plus fragiles, une certaine bienveillance envers les services publics d'éducation et de santé (toujours honnis par une partie des Tories, restés fidèles à la Dame de Fer) et la mise en sourdine de l'euroscepticisme viscéral du parti, auquel Cameron a jusqu'ici choisi de donner des gages mais que les «Lib Dems» ne sauraient accepter sans se renier.


* Nouvelle jeunesse travailliste

Ce scénario «à l'allemande» pourrait se conclure dans deux ans par une majorité absolue pour les conservateurs, une fois levées les dernières préventions des électeurs centristes contre le vieux parti Tory, qui se charge régulièrement de rappeler ses penchants oligarchiques (incarnés par son mécène, l'expatrié fiscal Lord Ashcroft), nationalistes (sur la question de l'immigration notamment) et sa doctrine sociale toute entière pétrie de morale victorienne à ceux qui avaient cru trop vite à la mue initiée par Cameron.

A voir l'empressement de ce dernier à discuter avec les «Lib Dems» et l'attitude très conciliante des Tories ces derniers jours, alors même qu'ils sont les seuls en Grande-Bretagne à pouvoir prétendre gouverner seuls, forts de leur majorité relative à la Chambre des Communes, on se demande si ce n'est pas cette tentation du recentrage ne guide pas la stratégie actuelle du leader conservateur. Elle lui permettrait d'en découdre, au nom de l'esprit de compromis et du réalisme politique, avec sa propre aile dure, et David Cameron mériterait alors réellement son surnom de «Tony Blair de droite».

Quant aux travaillistes, qui avec 29% des voix, ont évité de justesse la réédition de leur débâcle historique de 1983, ils pourraient trouver une nouvelle jeunesse et renouveler leur programme au contact des «Lib Dems», qui ont défendu pendant la campagne - et ces dernières années, sur l'Irak notamment - des idées qui parlent au «peuple de gauche» comme à la classe moyenne déçue du blairisme. Le Labour se doterait avant l'automne d'un nouveau leader, sans doute un quadragénaire comme David Miliband, l'héritier de Tony Blair, ou Ed Balls, le plus fidèle lieutenant de Gordon Brown.

Epargné par l'usure et le discrédit moral qui frappent la génération précédente des barons travaillistes, dont l'ascension politique remonte aux années 1980, le nouveau chef du Labour jouirait de toute l'autorité assurée par une propulsion précoce au 10 Downing Street et serait sans doute en mesure de renouveler à la fois le programme et l'image du parti.

Par une curieuse ironie de l'histoire, les travaillistes seraient alors en meilleure position pour affronter le suffrage universel qu'en 2010 — malgré le désamour dont ils souffrent aujourd'hui, leur positionnement idéologique et leur bilan depuis 1997 ans ont tout de même, et la campagne électorale l'a encore montré, profondément influencé les termes du débat politique en Grande-Bretagne — les «nouveaux Tories» comme les «Lib Dems» apparaissant eux aussi comme des héritiers de la «troisième voie». Mais aujourd'hui, c'est plutôt l'attelage Cameron-Clegg, c'est-à-dire le rassemblement de ceux qui, depuis 13 ans, veulent mettre fin au règne — autrefois sans partage — du New Labour, qui semble tenir la corde.


Source : Slate.fr, Robert Landy, 11.05.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/21197/royaume-uni-troisieme-voie-brown-cameron-clegg)


vendredi 7 mai 2010

Le plan d'aide à la Grèce en 5 questions/réponses


• À combien s'élève le plan ?

Le montant total prêté à la Grèce, sur trois ans, est de 110 milliards d'euros. Le Fonds monétaire international prêtera 30 milliards, les États européens 80 milliards. Pour la seule première année, l'enveloppe totale se monte à 45 milliards d'euros.

Les pays de la zone euro prêteront à un taux d'environ 5%, bien supérieur à celui auquel ils empruntent eux-mêmes sur les marchés. Ils devraient donc, au final, gagner de l'argent grâce à cette opération. En partant du principe que la Grèce remboursera bien les prêts.


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• Est-ce suffisant ?

C'est encore incertain. «La taille du prêt est substantielle et devrait combler l'essentiel des besoins financiers de la Grèce», estiment les économistes de BNP Paribas, qui tablent sur un besoin total d'environ 120 milliards d'euros. Selon des rumeurs issues du ministère allemand du budget, la Grèce aurait plutôt besoin de 150 milliards d'euros.

Toujours est-il que grâce au plan, Athènes n'aura pas à retourner lever des fonds sur les marchés le premier trimestre 2012, selon le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou.

Mais tout dépend du succès -ou non- du plan de rigueur en place par Athènes. Si les dépenses publiques sont mal maîtrisées, alors le déficit budgétaire s'envolera, la Grèce devra emprunter plus, la dette se creusera. Les déficit empireront également si la reprise est plus molle qu'attendu. Alors, le plan d'aide se révèlerait insuffisant.


• Quand les fonds seront-ils débloqués ?

C'était une des hantises des marchés, avant l'annonce officielle du plan. La Grèce a en effet un besoin urgent de fonds : elle doit trouver 8 milliards d'euros d'ici le 19 mai. Elle devrait les trouver finalement sans soucis grâce au déblocage rapide de l'aide par les plus grands contributeurs que sont notamment la France et l'Allemagne.

De nombreux États approuvé le plan cette semaine (ou sont sur le point de le faire), comme la Belgique, le Portugal, les Pays-Bas, l'Italie, Chypre, le Luxembourg l'Autriche. La France a voté le texte dans la nuit de jeudi à vendredi. L'issue du vote ne fait pas de doute, droite comme gauche appuyant le plan d'aide. En Allemagne, après maintes tergiversations, le plan devrait être voté également vendredi.

L'Italie, qui fait partie des gros contributeurs, décidera du versement par décret et peut le publier immédiatement si besoin. Même procédure en Espagne.
D'autres États membres montrent moins d'empressement, comme la Slovaquie, qui rechigne, ou encore l'Irlande, la Finlande et la Slovénie.

• Est-ce risqué pour les États de prêter à la Grèce ?

À en croire l'agence de notation Standard & Poor's, la plus sévère, la Grèce a 23,08% de risque de faire défaut dans les trois ans. C'est ce que reflète sa note BB+ que lui a attribué l'agence.

Mais «si les pays européens prêtent à Athènes, c'est qu'ils ne croient pas aux risques de défaut», souligne Jésus Castillo, économiste chez Natixis. La Banque centrale européenne, comme le Fonds monétaire international, estime qu'un défaut est "hors de question".

Toutefois, «si des problèmes de remboursement apparaissaient au bout de trois ans, les prêts pourraient être prolongés», a déclaré lors des débats à l'Assemblée nationale président de la Commission des Finances Jérôme Cahuzac. à en croire le député, qui a auditionné le ministre du Budget François Baroin, ce dernier «n'a pas exclu un rééchelonnement de la dette de la Grèce à l'égard des pays de la zone euro puisqu'il a envisagé que cette dette ne soit pas remboursée à échéance de trois ans, mais plus tard».


• Comment un État endetté peut-il emprunter pour prêter à un autre État endetté ?

L'Espagne et le Portugal, actuellement attaqués par les marchés et en difficulté économique, prêter à la Grèce respectivement 9,79 milliards et 2,06 milliards d'euros.

Pas de soucis à se faire, selon Jésus Castillo : «ils ont toujours accès au marché pour se financer», contrairement à la Grèce. L'Espagne a d'ailleurs levé avec succès 2,345 milliards d'euros jeudi à un taux moyen de 3,532%. Bien inférieur à celui auquel elle prêtera à la Grèce. L'opération grecque devrait donc se révéler profitable pour les deux pays de la péninsule ibérique.

D'autre part, le prêt octroyé à la Grèce ne viendra pas plomber le déficit public au sens de Maastricht. Concernant la France, si le prêt pèsera dans un premier temps 3 milliards d'euros sur le déficit budgétaire, il n'aura pas d'incidence sur le déficit calculé par Bruxelles, selon le député Charles de Courson rapportant des propos de Bercy.

Source : Le Figaro, Guillaume Guichard & Damien Hypolite, 07.05.2010 (URL : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/05/07/04016-20100507ARTFIG00352-comment-l-europe-aide-la-grece.php)


Face à la crise financière, 4 scénarios possibles pour la zone euro

Tout est allé très vite. En quelques semaines, la crise grecque a fait vaciller l'ensemble de la zone euro. Quelle sera l'issue de cette situation inédite ? Certains scénarios, y compris ceux qui ont longtemps été considérés comme les plus "absurdes", semblent désormais plausibles.

Un plan de sauvetage à grande échelle. Si le risque de contagion se confirme, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) n'auront d'autre choix que d'intervenir. Mais l'Europe pourrait-elle assumer un serial bailout, un sauvetage en série de membres de la zone euro comme on l'évoque sur les marchés ?

Les sommes à mobiliser pour un plan d'aide élargi seraient colossales : 65 milliards d'euros pour le Portugal et surtout, 410 milliards pour l'Espagne, à débloquer d'ici à 2012, selon des calculs de Natixis. Mais la chancelière allemande, Angela Merkel, aurait sans doute de grandes difficultés à convaincre son opinion publique de voler au secours d'un autre Etat membre. Même si celui-ci, à l'instar de l'Espagne, était un modèle de vertu budgétaire avant d'être frappé par la récession.

Un geste exceptionnel de la BCE. Lundi 3 mai, la Banque centrale européenne (BCE) a pris une mesure d'urgence inédite en suspendant purement et simplement le seuil d'éligibilité des titres grecs acceptés en échange de crédits. En clair, elle est prête à accueillir en dépôt des obligations grecques étiquetées "pourries".

Certains analystes estiment qu'un autre geste, encore plus fort, n'est pas exclu de la part de l'institution de Francfort : la BCE pourrait par exemple acheter des emprunts d'Etat, à la manière de ce qu'avait fait la Réserve fédérale américaine (Fed) pendant la crise financière. Une rupture de dogme pour la banque centrale.

Des faillites en chaîne. Si l'Europe intervient trop peu, ou trop tard, l'hypothèse, jusqu'ici jugée insensée, du défaut de l'un des membres de la zone euro serait vraisemblable, soulignent de nombreux économistes. La défiance envers l'Etat serait telle que ce dernier, incapable d'emprunter sur les marchés, ne pourrait plus honorer ses dettes arrivant à échéance.

Ce scénario est la hantise des banques qui détiennent des titres de dette grecque, espagnole ou portugaise. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), après l'Allemagne, les établissements français sont les plus gros créanciers de l'Espagne avec 220 milliards de dollars (170 milliards d'euros) de dette en portefeuille.

Signe que le risque d'une telle déroute est pris au sérieux, les responsables de la coalition allemande (CDU, FDP) veulent demander à Bruxelles de réfléchir à une procédure de "faillite organisée".

Un éclatement de la zone euro. "L'apocalypse" de la zone euro est prophétisée par certains économistes. Il s'agirait d'exclure les membres de la zone euro qui n'auraient pas été à la hauteur des exigences du pacte de stabilité. La Grèce reviendrait ainsi à la drachme et l'Espagne à la peseta. En dévaluant leur monnaie, les pays pourraient alors regagner en compétitivité.

Mais les conséquences seraient si désastreuses, pour les pays exclus (endettement record, récession...) comme pour le reste de la zone euro, que personne ne l'envisage sérieusement en Europe.

Source : Le Monde, Claire Gatinois, Marie de Vergès et Philippe Ricard, 05.05.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/05/du-plan-de-sauvetage-geant-a-l-explosion-de-la-zone-euro-les-differents-scenarios_1346813_3234.html)