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mardi 18 mai 2010

La Cour des comptes dénonce le système scolaire français


C'est le constat dramatique d'un dysfonctionnement généralisé, de la maternelle à la fin du lycée, que tire la Cour des comptes de son analyse du système scolaire français. Présenté mercredi 12 mai lors d'une conférence de presse, le rapport de la Cour (200 pages), intitulé "L'éducation nationale face à l'objectif de la réussite de tous les élèves", repose sur deux ans d'auditions des meilleurs spécialistes de notre système éducatif et une enquête de terrain dans 60 établissements de six académies (Aix-Marseille, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Orléans-Tours, Montpellier, Paris et Versailles), ainsi qu'en Ecosse, Espagne et Suisse.

Contrairement à ce que pensent nombre de Français de leur école – et malgré un budget qui est le premier de l'Etat –, la politique de l'éducation nationale aggrave les inégalités et produit trop souvent de l'échec. Un constat dû en grande partie au fait que le système impose et empile d'en haut ses directives et ses réformes sans tenir compte des besoins de l'élève ni vérifier leur efficacité sur le terrain.

Un échec aussi à aller chercher dans le fait que "l'école secondaire est encore gérée sur la base de décrets datant de 1950, quand on avait 5 % de bacheliers !" Pour inverser la tendance et renouer avec la "réussite de tous les élèves", le rapport préconise de placer enfin réellement l'élève "au cœur du système", notamment en tenant compte de ses manques et de ses besoins.

D'autre part, en changeant radicalement d'approche dans la gestion du système : "Il est désormais impératif de remplacer la logique de l'offre scolaire – qui repose sur des moyens alloués en fonction des programmes : tant d'heures de cours, qui signifient tant d'enseignants, qui signifient tel budget –, par une logique fondée sur la demande, c'est-à-dire sur une connaissance nettement plus précise des besoins des élèves", insiste le rapport.

Au cours de leur enquête, menée de fin 2007 à septembre 2009, les conseillers de la troisième chambre ont ressenti "un grand intérêt du terrain, qui supplie que ça bouge, mais aussi un fort découragement et épuisement devant les effets d'annonce".

En conclusion, le rapport de la Cour énumère 13 propositions réparties en quatre grands chapitres. Elles vont de la reforme de la gestion du système éducatif à la révision de l'organisation des emplois du temps et des rythmes scolaires, en passant par la réorganisation des classes (quels élèves dans quelles classes ?), l'affectation des enseignants (quels enseignants devant quels élèves ?) et une refonte de l'aide apportée aux élèves en difficulté.


Une nouvelle gouvernance

Le rapport de la Cour des comptes, pointe un "hiatus" important entre les coûts et les performances de notre école : "La France est le pays de l'OCDE où le retard scolaire à 15 ans est le plus important (…), un de ceux où les écarts de résultats entre élèves se sont le plus accrus [et] où l'impact de l'origine sociale sur les résultats des élèves est le plus élevé ", souligne le rapport.

Si elle continue de la sorte, elle ne pourra jamais atteindre ses objectifs de 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac et 50 % avec un diplôme du supérieur. Aujourd'hui, la France est loin du compte, avec seulement 25 % d'une classe d'âge au niveau de la licence (bac + 3). Pour lutter contre l'échec scolaire, le rapport propose "d'accroître le financement du traitement de la difficulté scolaire à l'école primaire", où commence à se construire l'échec.

Il souligne aussi l'importance de "mettre fin à une allocation des moyens uniforme", sans prise en compte des écarts et des objectifs entre établissements. "Entre un lycée qui a 100 % de réussite au bac et un autre qui n'a que 40 % de réussite, il n'y a que 10 % d'écart dans les moyens horaires alloués", dénonce la Cour. Elle remarque au passage que le ministère ne connaît même pas précisément les coûts de sa politique de lutte contre l'échec, "ce qui empêche de déterminer quels dispositifs doivent être maintenus ou supprimés".


S'adapter aux besoins de l'élève

Dans ce domaine, tout est à revoir car l'élève, qui est prétendument au centre du système, est en fait "le dernier servi", dénonce la Cour. A commencer par le temps et les rythmes scolaires qui ne lui sont absolument pas adaptés. Surtout pour ceux déjà en difficulté, qui peuvent dépasser la journée de six heures de cours quand ils ont aussi à suivre ceux de soutien scolaire, en sus des heures de cours ordinaires.

Les redoublements, qui sont le plus souvent inefficaces et coûteux, devraient être revus à la baisse et les économies ainsi faites allouées "au financement d'actions d'accompagnement personnalisé". Il faut "arrêter de dire que tous les élèves doivent avoir le même nombre d'heures de mathématiques et que le soutien est le même pour tout le monde", martèle Jean Picq.

Pour le président de la troisième chambre de la Cour des comptes, rédactrice du rapport, "l'égalitarisme de notre système maintient l'inégalité". La composition des classes est aussi visée par le rapport, qui note que leur "hétérogénéité est plus vécue comme une contrainte que comme un objectif louable".

La Cour pointe encore du doigt une orientation qui se fait par défaut et sur la base de l'échec. La troisième chambre, confirme ce qu'elle avait été la première à pointer, dans un précédent rapport : le risque de ghettoïsation des établissements les plus difficiles qui voient fuir leurs meilleurs élèves du fait de l'assouplissement de la carte scolaire.


Des enseignants plus efficaces

Dans son rapport, la Cour relève que l'affectation des enseignants n'est pas faite en fonction de leurs compétences et des élèves qu'ils auront en face d'eux. Il faut, dit-elle, "définir un cadre réglementaire conforme à la diversité de leurs missions" : enseignement disciplinaire, mais aussi coordination des équipes pédagogiques, accompagnement personnalisé (suivi, aide méthodologique, dispositifs spécifiques, conseil en orientation…). "Un accord annuel arrêté entre les enseignants et les responsables des établissements [devrait] définir les modalités pratiques de répartition de ces missions", estime le rapport.


Des établissements responsabilités

La Cour demande "que ce soient les équipes pédagogiques qui déterminent les modalités de répartition des moyens d'enseignement et d'accompagnement personnalisé". Une mesure révolutionnaire que le ministère ne peut accepter, car elle reviendrait à le destituer.

Enfin, elle propose de systématiser les affectations "sur profil" des responsables et des enseignants des établissements les plus difficiles, et de les évaluer à partir des "bonnes pratiques relevées en France et à l'étranger".


Le rapport de la Cour sort une semaine après celui de l'Institut Montaigne l'école primaire. Beaucoup plus complet, il enfonce le même clou : la réforme de fond en comble de notre système scolaire est urgente. Surtout quand on est supposé élaborer une société de la connaissance.

Reste à savoir si le ministère aura le courage de s'y atteler, tant le changement de cap implique de changements en matière de politique éducative.


Source : LeMonde.fr, Rubrique Société, Marc Dupuis, 12.05.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/05/12/la-cour-des-comptes-denonce-le-systeme-scolaire-francais_1350226_3224.html)

lundi 29 mars 2010

A Turkish teacher sued for cultural diversity project in class


A high school teacher who conducted a project to raise awareness and understanding among different ethnic groups and cultures has been sued for allegedly making propaganda for the outlawed Kurdistan Workers’ Party, or PKK, daily Habertürk reported Monday. As part of sociology lessons at a high school in Istanbul, teacher G.F. asked students to give presentations on the cultures of Roma, Kurdish, Laz, and Syriac people. While a student of Kurdish origin was making a presentation in class, another student reacted, saying, “You are talking about Kurdish culture but we have martyrs dying in the mountains. What do you have to say about that?” and then adding, “There is no such language as Kurdish.” The student’s response led to a debate facilitated by the teacher, who urged tolerance and used the state’s TV channel broadcasting in Kurdish as an example. Shortly after this incident, the student who initiated the argument brought the issue to Internet forums; counter-terrorism police units were informed and began an investigation into the teacher. A criminal case has been opened against G.F. even though the government and the Ministry of Education sent a notice to schools five months after the incident, encouraging teachers to promote fraternity to prevent discrimination.

Source : Daily News and Economic Review, Turkish Press Scan, 29.03.2010 - from Habertürk (URL : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=0329083154616-2010-03-29)

dimanche 21 mars 2010

L'Université Bilgi à Istanbul : "un savant cocktail de collectivisme, de libéralisme et de camaraderie gauchiste à la sauce Bosphore"

Dans une autre vie, on aimerait étudier à l'université de Bilgi, à Istanbul. Des trois campus qui la composent, on choisirait « Santral », niché tout au fond de la Corne d'Or, sur le site de l'ancienne centrale électrique devenue, avec son espace d'art contemporain et ses deux cafés branchés, un phare culturel de la vie stambouliote. On s'inscrirait en histoire, parce que c'est une des spécialités de la fac, et pour assister aux cours de Murat Belge, une icône en Turquie. On ferait même du bénévolat auprès des habitants des quartiers - sensibles - où la fac s'est installée. Parce que c'est dans l'« esprit Bilgi ». Et comme le rappelle Ozlem, une ancienne étudiante, « on n'étudie pas ici par hasard ».

En attendant cette autre vie, il neige dru sur le Bosphore, en cette fin février, lorsque nous franchissons l'entrée du campus - en simple visiteur. Contraste saisissant entre les immeubles du quartier de Santral et les lignes pures des bâtiments de l'université : d'un côté, des garages automobiles décatis devant lesquels s'amoncellent pneus et jantes de voitures ; de l'autre, l'énorme cube de Santralistanbul (l'ex-usine transformée en musée), les rectangles fonctionnels des salles de cours et la petite maison 1900 où sont rassemblés les bureaux de l'administration. On patine jusqu'à la cafète chic et cool, dont l'enseigne - le croisement d'une faucille et d'une... fourchette - offre un bon indice sur l'« esprit » des lieux : gaucho mais pas trop, libéral (on est dans une université privée) et libertaire (toutes les décisions importantes sont prises de façon collégiale) ; frondeur, résolument international (les cours sont dispensés en anglais) et accroché à son objectif de gestion socialement responsable, puisque le gardiennage et l'entretien de la fac, pour ne citer qu'eux, sont assurés exclusivement par des habitants du quartier.

Bilgi, c'est ça : un savant cocktail de collectivisme, de libéralisme et de camaraderie gauchiste à la sauce Bosphore. Mais c'est d'abord l'idée - et l'argent - d'un homme, Oguz Ozerden. Un personnage de roman, quadragénaire attachant et pas facile à déchiffrer, avec son regard plissé fendant un visage rond, en­cadré de boucles d'ange (brunes). Issu de milieu modeste, Oguz a fait fortune un peu par hasard à la fin des années 80, quand l'industrie des télécoms a explosé en Turquie. « The right man at the right place », comme on dit. Qui se retrouve tout d'un coup assis sur une pile de millions. Et décide d'en faire profiter les autres : « J'ai d'abord pensé à un "think tank" [une cellule de réflexion, NDLR], raconte-t-il en cette fin d'après-midi neigeuse, tassé dans le canapé de son bureau, mais je trouvais qu'il manquait à Istanbul un lieu où l'on enseignerait les sciences sociales en toute liberté - alors, on a créé une fac privée. »

Si Istanbul est un train lancé à toute vapeur sur les rails de la modernité, elle le doit à quelques puissantes locomotives. Bilgi en est une. Lorsqu'elle ouvre ses portes (en 1996, après deux années de tracas administratifs), 95 % de l'enseignement supérieur turc est en effet assuré par le secteur public. Des facs parfois excellentes, comme Bilkent, à Ankara, étroitement contrôlées par le pouvoir après le coup d'Etat militaire du 12 septembre 1980 - et toujours sous surveillance dans les disciplines sensibles. Quand l'étau politique se desserre au début des années 90, avec la libéralisation de l'économie, Oguz fonce dans la brèche et convainc ses « idoles intellectuelles », des profs chassés de leur poste après le coup d'Etat, de le rejoindre ; il débauche aussi dans les facs publiques et n'hésite pas à bousculer les convenances. Il refuse de jouer les présidents de fac autoritaires ou paternalistes. Pas de « hiérarchie », tout se discute, mê­me si « les décisions doivent être prises rapidement, je suis intransigeant là-dessus ». Par ailleurs, l'université s'inscrit dans le corps d'Istanbul, et pas forcément dans ses replis les plus ragoûtants : le premier campus ouvre à Kustepe, quasi-bidonville en plein coeur de la ville.

Les bases sont posées : sus aux tabous ! C'est entre les murs de Bilgi qu'a lieu, en 2006, le premier col­loque d'historiens turcs sur le gé­nocide arménien (une expression que l'article 301 du code pénal turc interdit toujours de prononcer). Remous, pressions, manifs, menaces : les dirigeants tiennent bon et, depuis, le dialogue entre Turcs et Arméniens a fait un véritable bon. C'est ici aussi que la question kurde est le plus souvent débattue ; ou qu'est créé le premier club d'étudiants gays-lesbiens en Turquie... sans d'ailleurs que le gouvernement s'en offusque.

Oguz Ozerden a son explication : « Alors que le port du voile est interdit dans les facs, nous avons adopté une attitude tolérante : les étudiantes peuvent le garder sur nos campus tant qu'elles ne font pas de prosélytisme. Je crois que le gouvernement actuel [conservateur-islamiste] s'en est souvenu, et qu'il ferme les yeux sur certaines choses, même si elles ne lui plaisent pas beaucoup... »

Un homme, une vision, et la bonne fenêtre de tir : brelan gagnant. Trois cents étudiants s'inscrivent la première année. Ils sont aujourd'hui dix mille (auxquels s'ajoutent sept cents chercheurs et employés), et le cursus s'est élargi aux maths, à l'économie, au journalisme, à l'archi­tecture. Sans abandonner son rôle de « bélier », dans une ville-monde où les traditions ne comptent pas pour du beurre, dans une République turque où la liberté de penser se paye encore, sur les terrains mi­litaire ou religieux, en peines de prison ou en balles de plomb, comme l'a montré l'assassinat de Hrant Dink, il y a trois ans.

« Bilgi est devenue le symbole de la renaissance d'une certaine liberté de penser, confirme Murat Güvenc, le directeur du département d'architecture. Et le génie d'Oguz a sans doute été sa capacité à voir le potentiel des gens. Un tête-à-tête de dix minutes suffit : s'il vous juge doué et sincère, il vous prend sous son aile sans que vous vous en rendiez compte et vous embarque dans l'aventure. Une qualité rare en Turquie, où les gens ont beaucoup de réticences à s'investir dans des projets collectifs, surtout lorsqu'ils visent à transformer la société civile. »

Campus de Dolapdere, quarante-huit heures plus tard. Un vendeur ambulant de petits pains chauds pousse sa précieuse cargaison le long des ruelles pentues. On le suit le long d'immeubles de sept ou huit étages « posés » au bord de ravins qui semblent autant de décharges, jusqu'à l'ancienne usine de moteurs transformée en fac. Un campus aux allures de loft géant, avec ses sols de ciment rouge laqué et ses innombrables escaliers mé­talliques.

Rendez-vous a été pris au département de droit. Une discipline réputée conservatrice un peu partout dans le monde, le droit... Pas à Bilgi. Fidèle au souci d'engagement progressiste et réaliste de l'université, le département a créé cinq centres de recherche sur des problèmes que la société turque, en pleine ébullition, n'a pas réglés : l'atteinte aux droits de l'homme et aux droits des réfugiés, les discriminations, la difficulté d'accès à la justice, ou en­core le fléau de la violence envers les femmes... Des questions que les avocats et juges en herbe prennent à bras-le-corps, sous la supervision de leurs professeurs. En offrant par exemple, comme Ilcit, étudiante de quatrième année, des conseils et des cours à des prisonniers. Huit semaines de taule par an, quand même ! Ou en assurant, comme Melisa, un soutien juridique aux femmes de Dolapdere, qu'elles soient en plein divorce ou victimes de violences conjugales. Ces expériences, les étu­diants des autres facs ne les con­naissent pas : « Pour nos élèves, c'est une chance unique de comprendre que, derrière les "cas" théoriques, il y a toujours une femme ou un homme réels, explique Turgut Tarhanli, le directeur du département. Et pour nous, les enseignants, c'est une façon de rappeler à nos concitoyens que la loi ne prend pas racine dans les sphères du pouvoir, mais au coeur même de la société. Le pouvoir légal leur appartient... encore faut-il qu'ils le sachent, et qu'ils en usent ! »

Oui, Bilgi est politisée. Parce qu'elle s'investit à fond dans la vie de sa cité. Les étudiants d'économie tâtent des lois de l'offre et de la demande sur les marchés de la ville. Ceux d'archi planchent depuis des mois sur la fabrication de cartes retraçant les étapes de l'explosion démographique et du développement culturel et social d'Istanbul. Et dans son cours sur les droits de l'homme, Turgut Tarhanli réserve un trimestre à la théorie, un autre aux techniques du militantisme - organisation de manifs et stratégies de désobéissance civile comprises. Ce deuxième volet est ouvert au public stambouliote, gratis ! Ozerden, qui rêvait d'une fac « poreuse » avec Istanbul, a tenu son pari, même s'il s'empresse de relativiser ce succès : « Hon­nê­tement, je ne suis pas sûr que, malgré nos efforts, plus de 40 % des étu­­diants actuels de Bilgi soient prêts à s'in­vestir socialement ou politiquement dans une cause, lâche-t-il avec une franchise décapante. Les autres sont venus chercher un diplôme et ont déjà l'esprit ailleurs, dans leur futur business. »

40 % d'étudiants « seulement » investis dans une cause ! Sacré Oguz... Car la « porosité » de Bilgi avec sa ville est bien ce qui distingue fon­damentalement cette fac de ses consoeurs privées, qu'elles soient turques ou américaines. L'univer­sité est payante, c'est vrai, et pas donnée : 10 000 dollars par an. Comme bien des universités amé­ricaines, elle s'est constituée en fondation et vit de ses seuls deniers - ce qui, d'ailleurs, pourrait lui coûter cher. En 2006, en effet, Bilgi s'est beaucoup endettée pour créer le campus de Santral. Trop. Elle a dû, pour assainir ses comptes, s'« adosser » à un consortium américain très actif sur le terrain universitaire, Laureate. Un « partenaire » qui a vite compris le potentiel juteux qui se cachait derrière le modèle social de Bilgi, et exigé qu'on revienne sur certains principes clefs de l'aven­ture. Pourquoi embaucher les gens du quartier quand on peut faire appel à des sous-traitants ? Et ce bé­névolat des étudiants auprès de la population locale finit par coûter, n'est-ce pas ? Entré par la petite porte au conseil d'administration de la fac, Laureate pourrait bientôt en être le véritable commandant de bord et chercher, tout simplement, à rentabiliser l'affaire. Istanbul perdrait alors un joyau.

Car cette volonté de s'installer dans les quartiers populaires, le choix d'ac­cueillir 30 % de boursiers, de prê­ter ses locaux et ses équipements à toute association qui en fait la demande (pourvu qu'un employé de Bilgi se porte garant), ont rendu Bilgi unique. Quelle autre fac offre gratui­tement des cours de graff, de photo, de théâtre, de hip-hop aux 15-20 ans du quartier popu où elle s'est ins­tallée ? « Nous accueillons environ deux cents jeunes, raconte Yoruk Kur­taran, directeur du programme pour les jeunes et pilier de la scène heavy metal à Istanbul. Des garçons, des filles, des Kurdes, des Grecs, des immigrés d'Anatolie... En miniature, c'est un bon modèle de la diversité stambouliote, et de sa tolérance : ici, on chante ce qu'on veut, même du rap islamiste. Mais la règle est la même pour tous : les paroles ne doivent jamais remettre en cause le projet de vivre ensemble. » Un bon résumé de la mission que s'est fixée Bilgi, ce drôle de navire qui avance dans la Corne d'Or « comme un brise-glace, tout en douceur, mais en fracassant finalement pas mal d'obstacles », confie Halil Güven, le nouveau recteur de l'université. Et qui tire toute une ville derrière lui.

Source : Télérama, n° 3140, Olivier Pascal-Moussellard, 21.03.2010 (à retrouver sur http://www.telerama.fr/monde/la-fac-attaque,53739.php#xtor=RSS-18)

lundi 7 décembre 2009

Les étudiants aiment-ils vraiment manifester?

Le fun des manifs et grèves, désormais passé du côté des collectifs sociaux comme Génération précaire, est en perte de vitesse à la fac.

Curieux paradoxe: Juliette est en sociologie politique, étudie les mouvements sociaux à Paris XIII et ses profs sont plutôt «au taquet» quand il s'agit de monter au créneau contre la LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des Universités). Le mouvement étudiant? Elle s'en tape. Ses copines aussi. D'autres personnes, croisées ici ou là, tout autant. Des jeunes encore assis sur les bancs de la fac. Pourtant en tous points conformes au portrait-robot de l'étudiant engagé. Habillés à la cool, projetant de travailler dans l'enseignement, l'associatif ou l'humanitaire. Politiquement à gauche de l'échiquier politique, voire à la gauche de la gauche... Et quand venait le moment d'aborder leur mobilisation à la fac, la sentence tombait: «Les grèves, j'en ai marre»... «Je supporte plus les AG, ni les gens qui descendent dans la rue scander des trucs qu'ils comprennent même pas». Bref, un discours digne d'un militant de l'UNI, le syndicat très orienté à droite, qu'on aurait interrogé au journal de 20 heures un jour de blocage de fac. Un comble.


Un jeune sur deux n'a jamais mis les pieds dans une manif

Chez Slate, on s'est demandé récemment s'il n'y avait-il pas quelque rite de passage, quelque attitude réflexe imposant au jeune fraîchement bachelier de se mobiliser? De bomber le torse et de hausser le ton pour s'insurger contre la casse généralisée du service public, la privation rampante de l'Université ou la mise à mort de l'égalité des chances? Bref, s'il fallait faire la grève pour être considéré comme un VRAI étudiant...

Le baromètre étudiant de l'Ifop de mars 2009 indique qu'ils se déclarent à 61% prêts à faire la grève (mais ce n'est qu'une déclaration d'intention). Dans les faits, les chercheurs estiment qu'un jeune sur deux a déjà participé à une manifestation. Un constat en général positivement interprété comme la preuve d'un engagement important. Pourtant, cette répartition indique aussi qu'un jeune sur deux n'a JAMAIS mis les pieds dans une manif... Et chez les étudiants, une bonne moitié de la fac reste en marge de tous les mouvements. Par apolitisme ou par indifférence, par manque de temps ou simplement par flemme... Mais aussi souvent par lassitude vis-à-vis d'une agitation un peu routinière et à l'efficacité limitée (un syndicaliste résumait ainsi l'état d'esprit actuel: «Avec la LRU, on a perdu deux fois, en 2007 et en 2009»).


Des étudiants et des clichés

Pour comprendre comment les étudiants perçoivent les mouvements qui agitent les facs il faut déjà savoir à quoi ils ressemblent vraiment. Or quand je lui ai fait part de mon projet d'article, un de mes amis m'a répondu: «Tu travailles sur les étudiants grévistes, tu veux dire ces filles qui portent un keffieh même au mois d'août?» Bonjour le cliché! Il n'est pas le seul. La photo du bandeau de la page d'accueil du site officiel et pédagogique consacré à la "Nouvelle Université" est assez révélatrice de l'idée totalement à côté de la plaque qu'on se fait au ministère de ce qu'est un étudiant! On croit rêver: entre Beverly Hills et Hélène et les Garçons, le casting effectué laisse franchement songeur et donne du crédit aux fantasmes d'une fac privée hyper sélective ressemblant plus à un campus californien qu'à une fac française.

Or l'étudiant moyen ne ressemble ni à cette caricature publicitaire du djeuns cool et apolitique, ni au protestataire enragé que se représentent parfois ceux qui n'ont jamais mis les pieds sur les bancs de la fac. L'étudiant moyen, c'est celui qui n'est ni devant en amphi, ni tout à l'arrière du côté des jeunes rebelles. Qui ne va pas à toutes les AG, mais ne pense pas uniquement que la grève équivaut à trois semaines de vacances. Qui n'a pas eu de parents syndicalistes ou encartés dans un parti, mais pas non plus des géniteurs avachis devant leur télé et gavés de programmes de télé-réalité. Qui est plutôt à gauche (l'effet de l'âge joue aussi, 58% des 18-24 ans ayant voté Royal au deuxième tour en 2007) mais ne s'interdit pas de penser en dehors des carcans idéologiques quand on lui en donne l'occasion.

Un type de jeune qui peut constituer le gros du cortège, entre les syndicalistes étudiants du devant et les «totos» qui ferment le rang et cherchent à en découdre avec les forces de l'ordre. Mais qui peut aussi rester sur le côté, voire se plaindre des mobilisations dans les facs...

En fait, soutenir aujourd'hui qu'il existe une communauté étudiante pose problème. La massification de l'enseignement supérieur a eu pour effet d'atomiser les étudiants, et la vie sociale très intense des écoles et des filières sélectives (soirées d'intégration, associations et BDE très actifs) a peu à voir avec l'encadrement très lâche de l'étudiant de fac de sciences ou de lettres/sciences humaines. Il en résulte un certain flou identitaire propre à cette période de la vie. «Le statut d'étudiant ne fait plus sens» écrivaient déjà, en 1992, Didier Lapeyronnie et Jean-Louis Marie dans Campus Blues.


Le blues étudiant

Ne nous méprenons pas: les jeunes étudiants ne sont dans l'ensemble ni de fervents sympathisants du gouvernement Fillon, ni des admirateurs secrets de Pécresse et de Sarkozy. Loin de là! Simplement les manifs les ennuient, les blocages les énervent et les discours militants les blasent. Sur les campus, on entend ça partout: oui, les combats étudiants sont idéologiquement justes. Mais non, je n'ai pas envie d'aller manifester une énième fois. Ce que résume un étudiant de la Sorbonne: «A force, on finit par se tirer une balle dans le pied. Je préférerais un vrai gros mouvement tous les dix ans, quitte à y laisser un semestre ou une année, plutôt que d'essayer de rejouer 68 tous les deux ans».

S'ajoute à cela une profonde ambiguïté que relève la sociologue Anne Muxel (du Cevipof, le centre de recherches en sciences politiques de Sciences-Po): tout en sachant que l'Université a besoin d'évoluer, les étudiants restent attachés à la protection des principes qui la régissent, comme l'égalité des chances et l'absence de sélection à l'entrée. Conservateur et frondeur, politiquement passionné mais profondément pessimiste, l'étudiant (moyen) serait-il au final un Français (moyen) comme les autres?

Le mouvement étudiant s'apparente parfois plus à un ras-le-bol, à ce blues étudiant maintes fois pointé qu'à une revendication précise. De ce point de vue, il est clair que les mobilisations anti-LRU avaient du mal à rencontrer un enthousiasme comparable à celui du CPE. Le CPE, c'était l'avenir des étudiants, une menace qui concernait très directement leur entrée sur le marché du travail. La LRU est à l'inverse un combat qui concerne l'Université elle-même, pas ceux qui en sortent ou qui, dans leur tête, ne conçoivent la fac que comme un passage, y prenant ce qu'il y a à prendre dans une attitude consumériste qui a été souvent décrite par les chercheurs. Les étudiants ont une vie qui a démarré avant la fac et qui continuera après, et c'est parfois cette vie extra-universitaire qu'ils privilégient. Difficile, dans ces conditions, de déclencher les passions sur les campus.


Le militant, tête de turc des étudiants

Le problème avec les militants, c'est que ce sont toujours un peu les mêmes du début du collège à la troisième année de licence. Le militantisme est une vocation, un état d'esprit et la carrière «militante» démarre en général très tôt. Pour suivre une mobilisation il faut être capable de décrypter le lexique militant, de comprendre les enjeux, de savoir à quoi sert une coordination nationale... Il faut pouvoir apprendre le mot d'ordre du jour, savoir le ressortir intact au milieu d'une intervention en amphi, marteler le message. Bref, faire de la politique.
Et les jeunes n'aiment pas beaucoup LES politiques, même s'ils s'intéressent à LA politique. Ils regardent d'un œil moqueur ou simplement blasé les querelles internes ou entre organisations représentatives, à la représentativité pourtant limitée. Ils ne voient souvent dans les agitations syndicales que manœuvres politiques et risque de récupération. Et ont du mal à digérer les vases communicants entre l'Unef et le PS, alors même que pour les militants la continuité de leur engagement politique est une sorte d'évidence. Un rapport récent de l'Observatoire de la Vie Étudiante (L'OVE, comme on l'appelle affectueusement) s'est penché sur Les engagements des étudiants: il en ressort en effet que la frange militante est assez éloignée du commun des étudiants Français.


Faut-il faire la gueule pendant la manif?

Quand on interroge des syndicalistes étudiants de 20 ans, on a parfois l'impression de parler à un vieux roublard de la politique en pleine campagne électorale. Pas un mot plus haut que l'autre. Pas d'improvisation. Pas beaucoup de franchise, non plus... L'esprit un peu terne de la mobilisation étudiante se retrouve dans les manifs. Du fun dans les défilés? Sacrilège. Une jeune militante d'un syndicat indépendant: «non, non. C'est pas la question. On croit à des valeurs, c'est pour ça qu'on se bat.» Pour le fun, on repassera... Or le désir d'engagement des étudiants est d'autant plus fort que les mouvements peuvent correspondre à des moments durant lesquels le sérieux et la routine des études sont mis entre parenthèses. Ils envisagent ces ruptures du quotidien comme une sorte de team building pour leur promo, destiné à resserrer des liens qui le reste du temps sont faibles, voire carrément inexistants.

On croise aussi parfois des jeunes authentiquement anti-manifs. Mais pas nécessairement pour des raisons politiques. «Avec les syndicats c'est toujours pareil: on vient nous culpabiliser en début d'année, nous expliquer que si on n'agit pas on est des petits égoïstes. C'est pas comme ça qu'on va nous convaincre. Si au moins il y avait des actions ludiques, si on nous faisait un peu participer...»

On a pourtant vu en quelques années émerger une génération de militants drôles, ne jurant que par l'action médiatiquement rentable et efficace à court terme. Des terroristes du militantisme - happening dont les frappes très ciblées doivent avoir un retentissement maximal: Génération précaire, Jeudi Noir, Sauvons les Riches, Brigade Activiste des Clowns (BAC), de nombreux mouvements animés par des jeunes se revendiquent de ces méthodes plus ludiques.


Les jeunes ne sont pas des moutons

Oui, mais... sauf à transformer le mouvement étudiant en un flash mob géant, il faudra bien reprendre le dur chemin des manifs et des grèves. Plus qu'une question de chiant Vs rigolo, la mobilisation est surtout affaire de motivation sur la durée. Or l'enthousiasme des étudiants, s'il n'est pas en cause, ne s'exprime plus selon la même temporalité. « Les étudiants veulent garder leur autonomie, leur marge de manœuvre... Ils peuvent s'engager vite, mais gardent la possibilité d'un désengagement rapide», résume Anne Muxel. En fait, ils ne supportent plus d'être considérés comme des moutons: que ce soit par les médias, par le ministère ou par les syndicats. Est-ce à cela qu'on reconnait la génération Y, celle qui revendique son autonomie et se méfie comme de la peste des idéologies comme des appareils?

Après la gueule de bois post-LRU, les syndicats remobilisent patiemment sur des sujets concrets comme le logement ou l'inquiétante aggravation de la précarité étudiante. Mais les prochaines explosions de colère viendront sans doute du gouvernement lui-même. Dans le rapport de l'OVE, on peut lire ce que Christian Le Bart et Pierre Merle écrivaient en 1995 (1): « Il faut la maladresse d'un gouvernement s'attaquant aux symboles résiduels de la condition étudiante pour reconstituer la communauté du même nom». On a vu effectivement ce qu'une telle maladresse pouvait apporter au mouvement étudiant au printemps 2009!

(1) Christian Le Bart, Pierre Merle, La citoyenneté étudiante. Intégration, participation, mobilisation, Paris, PUF.

Source : Slate.fr, Jean-Laurent Cassely, 08.12.2009 (à retrouver sur http://www.slate.fr/story/14113/etudiants-manifs-greves-aiment-ils-vraiment-manifester?page=0,1)

mercredi 11 novembre 2009

Photo-voyage #21 : Canada - The oldest and first public school of Toronto


Toronto
(Ontario, Canada)
Near the Distrillery District
November 2009
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