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dimanche 6 juin 2010

Le gouvernement et l'AKP, dirigé par Recep Tayyip Erdoğan, renforcés par l'affaire de la flotille "Free Gaza"


Près d’une semaine après l’assaut des commandos de marine israéliens, qui a fait officiellement 9 morts (8 citoyens turcs et 1 ayant aussi la nationalité américaine), les commentaires vont bon train, tant sur le déroulement de l’affaire en elle-même, que sur ses conséquences politiques en Turquie.


A bien des égards, le gouvernement de l’AKP sort renforcé de cette épreuve. La Turquie, en effet, a tenu les devants de la scène internationale, face à des Occidentaux gênés par leurs condamnations à reculons de l’attaque israélienne. Mais, plus que la dimension internationale de cette affaire, ce sont ses conséquences internes qui sont désormais observées. Selon Michel Sailhan, directeur du bureau de l’AFP à Istanbul, le parti majoritaire et son leader sont les premiers bénéficiaires de l’opération après plusieurs jours de mobilisation populaire, au cours desquels se sont exprimés successivement la colère pendant des manifestations anti-israéliennes, l’émotion au moment du retour des passagers des navires arraisonnés, la dévotion et le recueillement à l’occasion des prières et cérémonies mortuaires.

En se faisant le champion de la cause palestinienne par les condamnations sans nuance qu’il a adressées à l’Etat hébreu, Recep Tayyip Erdoğan s’est aussi présenté en défenseur des Turcs, en l’occurrence assassinés ou maltraités, unissant ainsi dans un même mouvement des sentiments de solidarité religieuse et des réactions de fierté nationale. Tout cela devrait être payant lors des échéances politiques à venir, estiment nombre d’experts. Car, l’affaire de la flottille a éclipsé pour un temps le renouveau en cours du CHP et l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et, même si elle a permis aussi la mobilisation des islamistes du Saadet Partisi, ces derniers se sont retrouvés pris dans un mouvement bien maîtrisé par le parti majoritaire et le gouvernement. Certains éditorialistes, comme Mehmet Ali Birant, font observer que «cette opération sur Gaza s’est faite avec l’accord tacite du ministère turc des affaires étrangères». D’autres s’interrogent sur les liens étroits existant entre le parti au pouvoir et IHH (Insan Hak Hürriyetleri Yardım Vakfı – Fondation d’aide pour les droits et libertés des êtes humains), l’organisation humanitaire musulmane qui a affrété les navires arraisonnés.

Après l’unanimité qui a marqué la réprobation des premiers jours, un certain nombre de voix dissonantes ont commencé à se faire entendre plus distinctement. Des militants d’ONG laïques, ayant participé à la flottille, ont critiqué le tour trop religieux pris par cette campagne, tandis que de nombreux commentateurs se sont étonnés des risques qu’IHH a fait prendre à ses membres et à ses sympathisants. L’organisation se défend en expliquant que nul ne pouvait prévoir une telle réaction des Israéliens. Il est vrai que l’importance du nombre des victimes, le fait qu’elles aient été criblées de balles et qu’une partie d’entre elles aient été abattues à bout portant (ce qu’a révélé le rapport d’autopsie publié par les autorités turques) témoignent de la violence extrême de l’assaut qui a été donné au «Mavi Marmara». Toutefois, eu égard à l’intervention militaire israélienne «plomb durci» à Gaza et au rapport international dont cette opération avait fait l’objet, on pouvait s’attendre à ce que la riposte israélienne contre la flottille soit particulièrement dure. Lors du débat qui a précédé le vote à l’unanimité par le Parlement turc d’une condamnation de l’assaut israélien, des députés du CHP ont accusé le gouvernement de n’avoir pas assez veillé à la protection de ses concitoyens.

Mais toutes les critiques ne sont pas venues que de l’opposition laïque. S’exprimant pour la première fois publiquement sur l’événement, Fetullah Gülen, après avoir dénoncé l’attaque israélienne, a critiqué lui aussi le rôle joué par IHH. Dans une interview au Wall Street Journal, le 4 juin, le célèbre prédicateur turc en exil volontaire aux Etats-Unis, a déclaré qu’il n’avait entendu parler qu’il y a peu de l’initiative prise par IHH et estimé que cette fondation aurait du veiller à obtenir l’aval des autorités israéliennes pour effectuer une telle mission. Cette déclaration montre qu’il y a probablement sur l’affaire de la flottille, au sein même de la mouvance AKP, une différence de point de vue, qui affecte peut-être même les derniers développements de la politique internationale et notamment le tour qu’ont pris ces dernières semaines les relations turco-américaines, sur le dossier nucléaire iranien. Même si le président Gül, réputé proche de Gülen, a réagi pour condamner l’assaut israélien et dire que les liens entre la Turquie et Israël «ne seraient plus jamais les mêmes», on observe qu’il a été très largement éclipsé ces dernières semaines par «l’hyperactivisme» du premier ministre, tant sur le nucléaire iranien que sur l’affaire de la flottille.

La dernière réaction qui mérite d’être relevée est celle des Kurdes du BDP. Parlant à l’issue d’une manifestation qui a rassemblé 25 000 personnes, le 3 juin, à Mersin, la députée du BDP, Emine Ayna, a estimé que, dans l’affaire de la flottille, le gouvernement n’avait pas été capable de protéger les personnes engagées. Répondant au rapprochement effectué ces derniers jours par la presse entre l’assaut israélien du «Mavi Marmara» et l’attaque du PKK contre une base navale turque près d’Iskenderun, elle a déclaré : «Souvenez-vous qu’à Davos, le premier ministre turc a dit « one minute ! » (au président israélien pour les Palestiniens qui sont tués), nous nous disons aussi « one minute ! » au premier ministre pour les Kurdes qui sont tués avec des armes israéliennes»

En tout état de cause, les dossiers en cours de la vie politique turque devraient reprendre leurs droits dans les prochains jours, au moment où la Cour constitutionnelle va décider du sort de la révision constitutionnelle lancé par le gouvernement, qui doit faire l’objet d’un référendum au mois de septembre. C’est alors, qu’une fois les réactions à chaud surmontées, on pourra réellement mesurer les effets qu’a pu produire l’affaire de la flottille sur l’opinion publique turque.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 05.06.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/06/la-crise-de-la-flottille-renforce-la.html)

mercredi 26 mai 2010

La Turquie, la culture, la démocratie, l'armée et la laïcité ...


À cheval sur l’Europe, l’Asie centrale 
et le Moyen-Orient, la Turquie, qui est 
à un tournant de son histoire, s’interroge. Adhésion à l’UE, démocratie, 
question kurde, devoir mémoriel (massacres d’Arméniens 
de 1915), poids de l’armée et laïcité sont au cœur des débats.


Des tulipes. Jaunes, rouges, blanches. On ne voit que ça dans les parcs et jardins d’Istanbul. Pourquoi cette fleur ? Parce que c’est le symbole de l’Empire ottoman. Après plus de quatre-vingts ans de kémalisme, la Turquie semble renouer avec son passé. « Dans les milieux intellectuels comme dans les couches sociales défavorisées, une certaine forme de passéisme gagne du terrain. Et la nostalgie ottomane, qui a été occultée, revient en force, notamment sur la scène politique et culturelle », écrit Nedim Gürsel (1). Tant et si bien que le programme d’« Istanbul, capitale européenne de la culture 2010 » (470 projets artistiques et culturels) a fait en sorte de raviver cette nostalgie à travers des spectacles en sons et lumières, des expositions, la littérature, les arts, les concerts et la restauration des vestiges de l’ancienne capitale ottomane. Mais le passé hittite, romain et byzantin n’est pas oublié, non plus que la période contemporaine.


La culture est en train d’agoniser

Envers du décor ! « Capitale de la culture européenne ? », s’étonne Emre. « Jusque-là, on n’a rien vu. On ne peut pas dire que les 14 millions de Stambouliotes soient concernés », ajoute-t-il. « C’est superficiel ! C’est pour donner l’impression à l’Union européenne que la Turquie maintient le cap », estime Maya Arakon, professeur de relations internationales à l’université Yeditepe d’Istanbul. Selon elle, « la culture est en train d’agoniser. Faute d’investissements, le centre culturel Atatürk a fermé et on n’en a pas ouvert de nouveaux. Le plus vieux cinéma d’Istanbul, Emek, au plafond de style baroque, créé en 1923, situé dans un immeuble datant de 1860 sur l‘avenue Istiklal en contrebas de la place Taksim, risque de disparaître ». L’immeuble va laisser place à un centre commercial en verre et béton ! Architectes et intellectuels se battent pour le sauver. « Fermer ce cinéma a un sens symbolique », ajoute-t-elle. « Rien n’est fait pour vraiment valoriser le patrimoine ancien », constate un artiste indépendant rencontré à Sultanahmet. « On est en train de faire du vieux Istanbul une cité touristique, tandis que le peuple est de plus en plus repoussé vers les lointaines banlieues. »

Symboles de la modernité mais aussi lieux de contestation politique, la place Taksim et l’avenue Istiklal, immense voie piétonnière dans la partie européenne de la ville. Ici, dit-on, transitent deux millions de personnes par jour ! Ce samedi, autour du monument en hommage à Mustapha Kemal et à ses compagnons, des lycéens membres d’un parti d’extrême gauche exigent un accès plus démocratique à l’enseignement supérieur. Plus haut, autour d’un stand, une exposition de photos sur le dur métier des hommes du feu organisé par le syndicat des pompiers d’Istanbul dénonçant la sous-traitance du métier au profit d’entreprises privées. À proximité, des militants de l’AKP (Parti de la justice et du développement, issu de la mouvance islamiste) distribuent des roses aux femmes. En contrebas, de jeunes militants du Parti communiste de Turquie (PCK) distribuent des tracts dénonçant le « régime fasciste » turc  ! Tous appellent à la mobilisation pour le 1er Mai : pour la première fois dans l’histoire de ce pays, syndicats et organisations de masse ont été autorisés à commémorer la Fête du travail. Les années précédentes, sur cette place, le 1er Mai était le théâtre de heurts violents entre manifestants et forces de police. Tout comme a été autorisée (pour la première fois) la commémoration des massacres de masse d’Arméniens de 1915. Est-ce à dire que la Turquie sous le gouvernement de l’AKP se démocratise ? « Non et oui », répond Fatih Polat, journaliste au quotidien Evrensel, organe de l’Emep (Parti du travail de Turquie, gauche marxiste). « Un des succès de l’AKP est d’avoir fait reculer le poids de l’armée dans la vie publique », explique-t-il. « Pour le reste, il y a beaucoup à dire. Par exemple, concernant la révision constitutionnelle, il est peu probable que l’article 1, qui parle de nation turque, ignorant l’existence des minorités dont les Kurdes, soit modifié. Si ce gouvernement a autorisé la création d’une chaîne de télé en langue kurde (TRT 6), ce qui est une bonne chose, il n’en reste pas moins qu’il a demandé à Bruxelles d’interdire ROJ TV, basée en Belgique, sous prétexte qu’elle est proche du PKK (Parti du travail du Kurdistan, en lutte armée contre Ankara). Autres exemples : le maire de Sur (Kurdistan) ainsi que 1 200 membres du DTP (Parti pour une société démocratique, interdit avant de devenir BDP, Parti de la paix et de la démocratie) sont incarcérés. Deux de ses dirigeants, les députés Ahmet Türc et Aysel Thgluk, sont interdits de parole. La condamnation récente de Leila Zana en premier appel à trois ans de prison a choqué l’opinion et provoqué un fort mouvement de sympathie en sa faveur en Turquie », poursuit-il. Pour avoir déclaré au Parlement lors d’un débat retransmis par la télé publique turque qu’« une guerre se déroule en ce moment même en Turquie » à propos de la situation au Kurdistan, la députée kurde Sebahat Tuncel s’est fait violemment tancer par le président du Parlement et insulter par des députés du CHP (kémaliste) et du MHP (ultranationaliste).


Une région sous tension extrême

Mais signe que la question kurde n’est plus taboue : la réaction de la pop star turque Hakan Peker, qui a interpellé publiquement lors d’un concert à Istanbul le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, au sujet du Kurdistan. « On aurait dû régler le problème kurde il y a dix ans », s’inquiète Ebru Kus Sen, du comité d’organisation d’Istanbul capitale européenne de la culture. La jeune femme craint « que ce soit plus difficile aujourd’hui, tant les positions des uns et des autres se sont radicalisées ». En effet, pas un jour ne passe sans qu’un soldat turc ou des membres du PKK soient tués dans cette région sous tension extrême.

Quant à l’armée, qui se veut la gardienne des dogmes kémalistes dont la laïcité, et qui par trois fois a renversé des gouvernements, elle entretient des rapports crispés avec le gouvernement AKP. De fait, elle a usé de divers moyens pour le renverser  : il y a eu la proposition du gouvernement de levée de l’interdiction du port du foulard par les étudiantes à l’université avec à la clé une tentative d’interdiction de l’AKP par la Cour constitutionnelle sous prétexte d’atteinte à la laïcité, puis la tentative d’empêcher l’élection à la présidence turque d’Abdullah Gül en 2008, ce qui a provoqué des élections législatives anticipées remportées par ce même AKP en juillet de la même année … L’affaire Energekon en 2009-2010, du nom d’une organisation clandestine ultranationaliste regroupant des officiers supérieurs de l’armée à la retraite, démantelée après la découverte d’un plan de déstabilisation du pays : assassinats d’hommes politiques, de journalistes et d’intellectuels, attentats à la bombe, provocations d’incidents armés à la frontière turco-grecque, bombardement de mosquées islamistes ! Le tout visant à créer une situation d’instabilité généralisée propice à une intervention militaire avec à la clé la proclamation de l’état d’urgence, la dissolution du gouvernement et du Parlement ! L’affaire, qui a fait grand bruit, est loin d’être terminée. Plusieurs dizaines d’officiers supérieurs à la retraite ont été interpellés. La « grande muette » se défend. « Nos soldats crient Allah Akbar quand ils combattent l’ennemi. Comment ose-t-on nous accuser de vouloir bombarder des mosquées », s’indigne l’un de ses responsables ! « Mon sentiment est que l’armée ne s’est pas rendu compte que les temps ont changé, que la guerre froide est terminée et que rien ne peut plus être caché », assure Maya Arakon.

Pour l’heure, cette affaire Energekon semble servir le Premier ministre et son parti, l’AKP. Aussi, profitant que l’armée soit sur la défensive, ont-ils décidé d’enfoncer le clou. Le Parlement vient en effet d’adopter un projet de révision constitutionnelle qui sera soumis à un référendum. But de l’opération : réduire l’influence de l’armée et celle de ses relais kémalistes au sein des institutions étatiques. Sont visés le puissant Conseil supérieur de la magistrature (HSYK), qui nomme les magistrats et la Cour constitutionnelle, deux bastions kémalistes laïques en conflit ouvert avec l’AKP, dont ils ont tenté d’interdire l’activité. Au nom d’une « laïcité infiniment plus dure que la laïcité française » et d’une conception de la nation turque niant l’identité kurde (2), ces deux institutions sont derrière les interdictions d’activité des partis et des députés kurdes, du port du foulard par les étudiantes à l’université et dans les institutions publiques, les poursuites contre les intellectuels appelant à un travail de mémoire sur les massacres d’Arméniens. D’où, à travers cette révision constitutionnelle, la volonté de rendre plus difficile la dissolution des partis politiques par le HSYK et la Cour constitutionnelle. L’opposition laïque, qui soupçonne l’AKP d’avoir un « agenda caché », affirme que le but de cette révision constitutionnelle est d’islamiser en « douceur » la société turque.

Abderrahmane Dilipak, écrivain et journaliste au Valeit Daily News, membre de Human Rights Watch, ténor de l’islamisme turc, qui dénonce « la théocratie laïco-kémaliste », s’en félicite  : il soutient la révision constitutionnelle. « La laïcité  ? Je ne suis ni pour ni contre. C’est un prétexte pour empêcher la société d’avancer. On est dans un pays musulman où on ne peut pas pratiquer librement sa religion. On essaie de l’emprisonner dans les mosquées », affirme-t-il sans se démonter. La Turquie, pays émergent, membre du G20 mais aussi deuxième puissance militaire de l’Otan, qui a doublé son PIB en cinq ans, à cheval sur le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Europe dont elle veut être membre, puissance régionale incontournable, est à un tournant de son histoire. La modernisation à l’occidentale imposée avec une main de fer par les kémalistes, qui n’est pas, selon Altan Golpak, « un projet de modernité », semble avoir atteint ses limites (3). Si une majorité de Turcs reste attachée à la laïcité, l’islam turc n’a pas encore tout à fait tranché en son sein le vieux débat opposant les tenants d’une islamisation de la modernité et ceux qui prônent la sécularisation de la religion.

(1) Nedim Gürsel, La Turquie, une idée neuve en Europe, Empreinte. (2) Altan Gokalp, « Turquie  : les tabous 
d’une démocratie » in la Pensée du midi n° 19, novembre 2006. (3) Idem.

Source : L'Humanité, Hassane Zerrouky, 25.05.2010 (URL : http://www.humanite.fr/2010-05-25_International_La-Turquie-entre-modernite-et-resurgence-identitaire)

lundi 24 mai 2010

L'élection de Kemal Kılıçdaroğlu à la tête du CHP va-t-elle transformer la vie politique turque ?


Kemal Kılıçdaroğlu a été élu, samedi 22 mai, à la tête du CHP par le 33e congrès du parti dont les participants enthousiastes ont accueilli leur nouveau leader aux cris de «Kemal premier ministre !» Cette élection était attendue depuis qu’au début de la semaine Kemal Kılıçdaroğlu avait déclaré sa candidature, anéantissant définitivement les tentatives de retour de Deniz Baykal. Pour nombre d’experts la voie du changement aura été ouverte par une série d’évolutions intervenues à l’intérieur du parti. Il y a une semaine, en effet, 77 délégués provinciaux (sur 81), 60 députés (sur 93) et surtout Önder Sav, le tout puissant secrétaire général du CHP (ami de Deniz Baykal depuis plus de 50 ans), avaient apporté leur soutien à celui qu’on appelle «le Ghandi de la Turquie», eu égard à sa ressemblance physique et morale avec l’ex-leader indien. Toutefois, force est de reconnaître que l’arrivée à la tête du CHP de la seule personnalité dont l’aura dépasse de très loin les frontières de l’organisation du parti, s’est inéluctablement imposée. Par sa démission, Deniz Baykal avait créé un vide politique destiné à n’être comblé que par son seul retour mais, au fil des jours, ce scénario déjà joué il y a dix ans, est apparu de plus en plus illusoire. Dès lors, tandis que l’espoir du renouveau commençait à poindre dans les milieux laïques, la nécessité du changement a fini par s’imposer, même au sein de l’administration du parti qui semblait pourtant définitivement acquise à Deniz Baykal.


L’élection de Kemal Kılıçdaroğlu ne concerne pas que les équilibres politiques internes du parti kémaliste, elle est susceptible de transformer le cours de la vie politique turque dans les prochains mois. Pour beaucoup, y compris dans les milieux laïques, Deniz Baykal est celui qui a perdu 4 élections générales (1995, 1999, 2002 et 2007) et qui est responsable d’une dégradation de l’image du CHP dans l’opinion publique, en bref celui qui bloque, depuis des années, le renouveau de la gauche turque. Par sa réputation d’homme intègre, par l’élan qu’il a su créer lors des dernières élections locales à Istanbul, Kemal Kılıçdaroğlu serait donc véritablement l’homme de la situation.

Il est vrai que les atouts du nouveau leader sont nombreux. De par sa formation, c’est un homme de dossier doté de solides compétences économiques, financières et sociales. À l’origine inspecteur au ministère des finances, il a exercé de multiples fonctions, participant notamment à la gestion de fonds de pension, siégeant au sein du conseil d’administration de la «İş Bankası» (l’une des principales banques turques) ou présidant l’association de défense des contribuables. Authentique homme de gauche depuis sa jeunesse, il n’a pourtant été élu que tardivement au parlement (2002), mais s’est distingué depuis en se faisant le champion de la lutte contre la corruption, un thème qui a été au centre de sa campagne de candidat à la mairie d’Istanbul, au printemps 2009. Hier, lors du discours qu’il a prononcé devant le Congrès du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a mis en avant cet engagement et ce profil. Tout en affichant les priorités sociales de son programme (lutte contre le chômage et la pauvreté), il a durement attaqué la classe politique au pouvoir, en l’accusant de séjourner dans des hôtels 7 étoiles, d’abuser des jets privés et des voitures de fonction, ou d’envoyer ses enfants étudier aux Etats-Unis. Il s’en est pris aussi à «l’empire de la peur» que le gouvernement actuel aurait contribué à instaurer pour interdire les critiques le concernant, et pour étendre son emprise sur la presse et les médias.

Un autre atout du nouveau leader du CHP est d’être originaire de la province kurde alévi de Tunceli (Dersim). Car, pour étendre son influence, le CHP devra impérativement retrouver un rayonnement dans l’Est du pays d’où il est désormais quasiment absent. Pour ce faire, il faudra néanmoins revoir la ligne nationaliste et sectaire adoptée, ces dernières années, par Deniz Baykal, à l’égard de la question kurde. On se souvient notamment que le CHP avait violemment combattu l’ouverture démocratique kurde et que, pendant les débats parlementaires sur ce projet, l’un de ses membres, Onur Öymen, avait même scandalisé Kurdes et Alévis en mettant sur le même plan les massacres de Dersim de 1938 et la Guerre d’indépendance (cf. notre édition du 22 novembre 2009). L’entreprise de Kemal Kılıçdaroğlu sera en l’occurrence d’autant plus difficile que certains membres et électeurs du parti restent assez chauvins et seront peut-être méfiants à son égard. Certains s’interrogent ainsi sur la capacité de Kemal Kılıçdaroğlu à prendre en main l’appareil du parti et à impulser les changements annoncés. Quelques fidèles de Baykal (Savcı Sayan, Mesut Değer, Yılmaz Ateş et le tristement célèbre Onur Öymen) devraient être écartés de la direction du parti, tandis que Gürsel Tekin, le responsable stambouliote de celui-ci devrait en devenir le numéro 2, mais le secrétaire général Önder Sav et sa garde rapprochée, qui se sont ralliés à la candidature de Kemal Kılıçdaroğlu et lui ont permis de triompher, conserveront probablement leurs positions.

Pourtant, ces handicaps pèsent peu actuellement par rapport aux espoirs qu’a fait naître, dans le camp laïque, l’élection de ce nouveau leader. S’il parvient à incarner une ligne politique innovante rassemblant ceux qui constituent l’électorat traditionnel du CHP, ceux qui continuent à voter pour lui en se pinçant le nez, et ceux qui donnent leur voix à l’AKP moins par réelle conviction que pour marquer leur rejet de l’Etat profond, «Gandhi Kemal» peut espérer défier celui qu’il a appelé, samedi, «Recep Bey» (Monsieur Recep, nouvelle appellation plus commune préférée à celle plus sarcastique et plus guindée de «premier ministre», utilisée généralement par Deniz Baykal). En ce sens, l’arrivée de Kemal Kılıçdaroğlu au plus haut niveau du jeu politique turc, a de quoi inquiéter l’AKP, au moment même où la formation gouvernementale a initié une révision constitutionnelle incertaine, qui doit faire l’objet d’un référendum, le 12 septembre prochain. Ce référendum pourrait être le baptême du feu pour le nouveau leader du CHP, à condition que le paquet de révision constitutionnelle, soumis par le parti kémaliste à la Cour constitutionnelle le 17 mai dernier, ne soit pas annulé. En tout état de cause, des élections législatives devant avoir lieu l’année prochaine, on peut dire d’ors et déjà que l’arrivée de ce nouveau leader à la tête du parti kémaliste risque de lancer rapidement des débats de campagne électorale, et que dans un tel contexte, «Kemal Bey» sera sans doute un adversaire beaucoup moins facile pour «Recep Bey» que «Deniz Bey».

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 23.05.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/05/kemal-klcdaroglu-elu-nouveau-leader-du.html)

mardi 11 mai 2010

Mustafa Akyol : vaincre l'intolérance, source de toutes les tensions sociales en Turquie


La semaine dernière, j’ai reçu un courrier électronique de la part d’un étudiant me demandant conseil pour un devoir. Il désirait avoir mon “point de vue” pour écrire sur un sujet délicat : “les complots contre la Turquie : affrontements entre droite et gauche, alevis [minorité musulmane hétérodoxe] et sunnites, Turques et Kurdes, etc.”. Je lui ai répondu brièvement : “Je vous conseillerais de ne pas aborder ces sujets du point de vue du ‘complot contre la Turquie’.” Le lendemain, nouveau courrier : “Pouvez-vous quand même m’aider au sujet des complots contre la Turquie ? — Justement, je ne crois pas en l’existence de tels complots !” répliquai-je.

Depuis, je n’ai pas de nouvelles, mais je sais que ma réponse n’aura guère convaincu cet étudiant, ni les millions de Turcs qui sont persuadés que des puissances obscures conspirent inlassablement contre notre beau pays. C’est quasiment un acte de foi national. Ce serait également l’explication ultime des tensions politiques que nous observons “entre droite et gauche, entre alevis et sunnites, entre Turques et Kurdes, etc.”.

Peut-être nous autres Turcs avons-nous une tendance naturelle à la paranoïa – une tendance soigneusement cultivée par le gouvernement. C’est l’une des premières choses que l’on apprend à l’école. Nous apprenons à lire, à écrire, à respecter nos aînés et aussi à nous méfier du tout nouveau traité de Sèvres. Ce traité, signé en 1920, a marqué le démembrement de l’Empire ottoman. Aujourd’hui, très peu de gens s’en souviennent dans le monde, à l’exception de quelques historiens, mais tous les Turcs le connaissent par cœur. L’Etat se charge de garder ce souvenir bien vivant dans les consciences et les idéologues partisans d’un Etat fort n’oublient pas de rappeler aux citoyens que ce traité est toujours dans les tiroirs des puissances occidentales, qui n’attendent qu’une bonne occasion de voir l’Histoire se répéter.

Il m’a fallu un certain temps pour comprendre pourquoi l’Etat alimentait sciemment cette paranoïa. Ma première révélation date de ma lecture de 1984, de George Orwell, roman dans lequel un parti justifie son pouvoir totalitaire en se référant à des ennemis extérieurs imaginaires. Certes, 1984 est une fiction, et la situation en Turquie est loin d’être aussi catastrophique, mais la logique est la même : créer des ennemis (intérieurs ou extérieurs) pour obtenir l’obéissance aveugle des citoyens. La foi en ces “complots contre la Turquie” permet en outre à l’Etat turc de ne pas aborder les véritables ­problèmes de notre société. C’est également un excellent moyen de cacher l’incompétence d’un gouvernement qui n’a fait qu’aggraver la situation. Prenez l’exemple de la question kurde. Depuis des décennies, le discours officiel est le même : il existe des puissances étrangères qui souhaitent diviser et affaiblir la Turquie. Elles exploitent des différences mineures au sein de notre société pour créer de larges fractures. Elles paient des citoyens non patriotes pour lancer des actions de trahison et de rébellion contre l’Etat. Mais notre Etat souverain les écrasera bientôt.

Comme vous pouvez le constater, ces propos sous-entendent deux choses : d’une part, il n’y a pas de problème kurde ; d’autre part, l’Etat turc n’est coupable de rien. En réalité, je pense qu’il a toujours existé une question kurde, qui s’est peu à peu transformée en nationalisme kurde. L’Etat turc, avec sa politique tyrannique de “turquisation” des Kurdes et la répression brutale de leur opposition, a involontairement jeté de l’huile sur le feu. Cette théorie du complot est largement sponsorisée par le gouvernement, et ses principaux défenseurs sont également de grands adorateurs de l’Etat, autrement dit les kémalistes et autres nationalistes. Notons toutefois que les autres partis politiques ne sont pas immunisés contre ce genre de pensée. Leurs théories du complot ne sont simplement pas les mêmes.

Je dois même dire que certains représentants “de gauche” semblent également atteints par cette paranoïa. (Les guillemets me paraissent indiqués, en ce sens que même les marxistes réformés de la Turquie d’aujourd’hui ne sont plus vraiment “de gauche”.) Ils ne sont toutefois que l’autre face de l’idéologie kémaliste. Alors que ces derniers rejettent toutes les fautes sur les “puissances étrangères”, la “gauche” dont je parle vitupère contre l’Etat kémaliste, et notamment l’armée.

N’étant pourtant pas un fervent défenseur de l’armée turque ou des autres institutions kémalistes, j’estime néanmoins que cette position est un peu exagérée. Tout d’abord, je ne pense pas que les kémalistes soient des êtres cruels se plaisant à répandre le sang des Turcs dans les rues. Ce sont plutôt des patriotes. Le problème, c’est que leur patriotisme favorise l’autoritarisme plutôt que la démocratie et la liberté.

L’autre reproche que je ferais aux théories du complot “de gauche”, c’est qu’elles tendent à laver la société de toute responsabilité et ignorent les véritables problèmes. Même si certains épisodes de violence dans l’histoire turque – comme les affrontements entre alevis et sunnites dans les années 1970 – étaient effectivement liés à des “provocations” de l’Etat, ils n’auraient jamais été possibles sans la profonde intolérance de notre société. Il nous faut à présent reconnaître que cette intolérance est la source de toutes les tensions sociales dans notre pays. Si nous parvenons à nous en guérir, aucun “complot contre ­la Turquie” – si tant est qu’il en existe un – ne pourra nous arrêter.


Source : Courrier International, Rubrique À la Une > Moyen-Orient - Article turc : Hürriyet, Mustafa Akyol, 22.04.2010 (URL : http://www.courrierinternational.com/article/2010/04/22/pourquoi-notre-societe-est-frappee-de-paranoia)


Mustafa Akyol : la Turquie ne s'islamise pas, elle se pluralise en se modernisant

L’islamisation n’est pas en train de triompher en Turquie, affirme le journaliste Mustafa Akyol. Ce dernier brosse un portrait contrasté et assez optimiste de l’avenir de son pays.

Un des articles intéressants qu’il m’a été donné de lire ces derniers temps dans les pages de ce journal parlait du premier “hôtel nudiste” du pays, qui s’est ouvert à Marmaris, une ville magnifique sur le littoral égéen. Là, “les touristes nudistes vont pouvoir parfaire leur bronzage intégral” sur une “plage naturiste privée”. “Une petite révolution dans la société conservatrice turque”, ajoutait l’article. Des “petites révolutions” de cet ordre dans ce pays conservateur, on peut en trouver d’autres. Les bars gays et les clubs lesbiens, par exemple, se sont multipliés dans les grandes villes depuis quelques années.

Orhan Kemal Cengiz, mon ami laïc et libertaire [journaliste et défenseur des droits de l’homme], qui me rappelait ce phénomène au cours d’un déjeuner récent, m’a également expliqué qu’en tant que gourmet il apprécie désormais grandement de prendre les trains qui relient Istanbul à Ankara. “Ils ont commencé à servir de l’alcool à bord de l’express”, m’a-t-il précisé, manifestement satisfait. “Et j’en remercie l’AKP ‘islamiste’.” Autre petite révolution, peut-être même plus importante, les manifestations du 1er-Mai, qui se sont déroulées en toute liberté sur la place Taksim à Istanbul. Alors qu’ils étaient interdits en ces lieux depuis plus de trente ans, nous avons vu non seulement les syndicats mais aussi les marxistes de tout poil brandir leurs drapeaux rouges et entonner leurs chants sur le site le plus populaire du pays. Autrement dit, les “communistes athées” ont organisé leur plus grand spectacle depuis des années.

Bien sûr, si je voulais dénoncer le fait que la Turquie se transforme rapidement en une société plus “corrompue” et “mécréante”, je n’aurais qu’à choisir de tels exemples pour brosser un tableau convaincant. Mais le tableau en question serait trompeur, car je sélectionnerais sciemment les faits qui correspondent à mes priorités tout en négligeant les autres. Hélas, c’est justement ce que font depuis un bon moment certains de mes collègues hyperlaïcs. Leurs diatribes incessantes à propos de “l’islamisation” de la Turquie sous la férule du Parti pour la justice et le développement (AKP), au pouvoir, se fondent sur une compilation de faits soigneusement choisis. On croise davantage de femmes voilées dans nos rues. Dans certaines municipalités AKP, il devient plus difficile d’obtenir une licence pour vendre de l’alcool. Les communautés islamiques sont plus actives que jamais dans la vie publique. Par conséquent, poursuit ce raisonnement, nous sommes en voie d’islamisation.

En fait, selon moi, tous ces phénomènes contradictoires – davantage de voiles et davantage de bars gays – se produisent en même temps et pour la même raison. Grâce au capitalisme, à l’urbanisation et à la mondialisation, la Turquie devient une société plus ouverte et plus diverse. Ou peut-être cette diversité qu’elle a toujours connue devient-elle plus visible. La raison pour laquelle on croise davantage de femmes voilées dans les rues, c’est que les conservateurs religieux sont aujourd’hui plus urbanisés, plus sûrs d’eux et plus actifs. Autrefois, ces femmes vivaient essentiellement dans les zones rurales et restaient souvent chez elles, et mes collègues hyperlaïcs n’en remarquaient même pas l’existence.

On retrouve cette ouverture et cette diversité sur bien d’autres fronts. Les Kurdes, lesquels ne sont plus des “Turcs des montagnes”, réclament (et sont d’ailleurs partiellement en train d’obtenir) des libertés civiques dont ils n’auraient même pas rêvé dans les années 1980. Les Arméniens de Turquie, membres d’une communauté qui s’est fait discrète depuis les débuts de la République turque (pour les raisons que vous pouvez imaginer) disposent aujourd’hui d’intellectuels en vue capables d’influencer notre débat national. Qu’est-il exactement arrivé à leurs aïeux en 1915 ? Pour la première fois, on peut en discuter librement à la télévision.

Tous ces changements n’aboutissent pas seulement à donner la parole à des groupes jusque-là opprimés ; ils les transforment également. Le cas des conservateurs musulmans est le plus intéressant. Si vous ne lisez que la presse turque laïque, ce ne sont que lamentations face à leur progression. Mais, si vous lisez la presse islamiste – ce que je fais –, vous vous apercevrez que l’on s’y plaint de leur modernisation. Régulièrement, des voix dépassées dénoncent “l’Occidentoxication” que subissent les jeunes musulmans et le “consumérisme” vers lequel les a entraînés la politique de l’AKP.

Ce qui se passe, en réalité, c’est que la Turquie se modernise vraiment. Et, si vous voulez savoir ce que cela veut dire, je partage l’avis du sociologue Peter Berger : “La modernisation ne laïcise pas”, comme l’espèrent les laïcs et le redoutent les islamistes. “Elle pluralise plutôt.”

Donc, voici mon pari pour la Turquie dans dix ans : elle va devenir un pays encore plus divers, un peu comme les Etats-Unis. Comme la Bible Belt américaine, on trouvera sans doute des régions conservatrices et austères à l’intérieur des terres, mais aussi un littoral ultralibéral avec encore plus de boîtes de nuit, de plages nudistes et Dieu sait quoi d’autre. Dans le Sud-Est, la culture et la langue kurdes seront plus visibles, peut-être conféreront-elles même du sens à une “région du Kurdistan” officieuse. Le camp islamique lui-même sera plus bariolé, tandis que les communistes athées, eux, qui pourraient bien parer leur “rouge” d’un peu de “vert”, continueront à faire la preuve de leur ténacité. Pour tout dire, la Turquie sera un pays encore plus intéressant. Il suffit d’attendre.

Source : Courrier International, Rubrique À la Une > Moyen-Orient - Article en turc : Hürriyet, Mustafa Akyol, 11.05.2010 (URL : http://www.courrierinternational.com/article/2010/05/11/un-pays-laic-non-pluraliste)

mercredi 5 mai 2010

Enfant du coup d'état de 1980, Murat Uyurkulak nous emmène d'Istanbul à Diyarbakir, des engagements de gauche des années 50 aux années 80 en Turquie



Le premier roman de Murat Uyurkulak est enfin publié en français grâce aux éditions Galaade. Enfant du coup d'état de 1980, l’auteur fait entendre une voix nouvelle et puissante parmi la nouvelle génération de la littérature turque contemporaine.


Tol - trois lettres pour désigner « vengeance » en kurde. Ce petit mot peut signifier aussi « mauvais garçon » ou bien encore « colère » (comme on a pu le lire dans quelques articles), mais ici son éditrice Emmanuelle Collas confirme qu'il s'agit bien de vengeance.


Des récits fragmentés enchâssés

Tol
est l'histoire d'une vengeance (le sous-titre du roman). L'histoire d’Oguz, révolutionnaire de la cause kurde des années 60 et 70 qui tient un journal intime. Meurtri par les années de répression, il laisse un mot à sa femme Canan enceinte :

« Tranquillement, comme s'il allait à la boulangerie : Je sors. Je vais me venger et je reviens… ».
Tol est aussi le récit de Sair – littéralement "Poète" –, un activiste de la même génération qu’Oguz qui milite avec lui, s’exile à Paris après des exactions de l’armée, et revient en Turquie après l’amnistie.
Tol est encore la quête identitaire de Yusuf, fils d’Oguz, poète et correcteur dans une maison d'édition. Suspecté d’être contre le régime, il est licencié et contraint de quitter Istanbul. Yusuf n'a jamais connu son père et ne sait rien de son histoire. Sa mère Canan, visage mutilé et injures toujours en bouche, est devenue folle. « Je ne me doutais pas que ces soldats en uniforme allaient rayer ma vie de bout en bout et qu'un couteau kaki avait commencé à s'affûter (…). Je suis resté inachevé, je n'ai jamais mangé à ma fin, crié tout mon soûl, empoigné les choses. Le couteau cheminait dans mon esprit comme un terrible chuchotement et j’ai été coupé en deux. Je n'ai pas trouvé de vie en accord avec mon esprit. »
Trois hommes pour le même « Je », d'où parfois la difficulté à se repérer, d'autant plus qu’Oguz, devenu amnésique, se fait appeler Ahmet le boiteux.

Tol est un roman fragmenté à l'image de ces vies brisées. Les trois lettres du titre constituent l'ossature d'une structure tripartite qui bien évidemment entrecroise les trois fils narratifs. On embarque pour un long voyage en train de plus de 1000 km d'Istanbul à Diyarbakir en terre kurde, traversant l'Anatolie d'ouest en est. Dans le même compartiment, conversent Yusuf et Sair, deux vaincus en constante ébriété. Grâce aux récits que Sair donne à lire à compte goutte à son compagnon, on remonte le temps des engagements de gauche des années 50 à 80. Aux dialogues très imbibés de raki, gin, cognac et whisky (chapitres numérotés), s'intercalent les récits des fantômes du passé (chapitres titrés : les mouches, les poissons, les pluies…).
Hors du train, le pays est sous les bombes et le monde se défait autour d’eux. Une mise en parallèle entre passé et présent : manifestations, attentats et putsch militaire de 1980 et destructions de nombreux édifices par une puissance inconnue à la fin des années 80. Un chaos métaphorique pour dire peut-être le désarroi de toute une génération communiste après la chute du mur de Berlin. Mais la radio annonce des soulèvements populaires dans plusieurs pays. Un renouveau possible ? La fin du roman est ouverte…


Éléments autobiographiques et politiques


Quête identitaire, engagement politique, violence de l'État, putsch, Révolution rêvée - les histoires singulières racontées se mêlent à la grande Histoire.
Les éléments autobiographiques sont présents - comme souvent dans un premier roman - mais ne sont pas les seuls composants. Yusuf est le double de l'auteur - même âge, poète, métier dans l'édition, suspect par ses antécédents familiaux (son oncle est l'un des fondateurs du parti communiste), battu par la police.
Mais on y retrouve surtout les histoires de sa famille et de ses amis proches : déplacement de force de ses parents dans les zones défavorisées du pays en raison de leurs liens de gauche, cavales, arrestations et tortures de son oncle. Arrestation d’étudiants parce qu'ils parlaient kurde. Amis kurdes partis au combat et tués : « J'ai vu leur tête aplatie dans les journaux » (Spiegel) . De cette époque vient son engagement pour les kurdes : « J’ai rencontré beaucoup d’injustice. Mes livres sont ma vengeance » (Spiegel).

L'éditeur propose en fin d'ouvrage une note pour mieux se repérer parmi les nombreux personnages historiques. Parmi eux, plusieurs leaders du mouvement révolutionnaire étudiant des années 60 et 70, tués lors de conflits avec l'armée de 1971 à 1972, l'année de naissance de Murat Uyurkulak. L'auteur procède beaucoup par allusion et allégorie. Mais pas seulement. Les flics sont appelés des « cognes », la brutalité et la torture sont omniprésentes et le putsch de 1980, explicitement raconté.
On a eu vent des poursuites judiciaires, arrestations et emprisonnements, voire des meurtres dont ont été victimes et sont encore victimes les écrivains et journalistes turcs, tel Hrant Dink, assassiné en 2007 par un ultranationaliste pour son combat de la reconnaissance du génocide arménien (les éditions Galaade publient cette année Chroniques d’un journaliste assassiné). On peut donc se demander pourquoi Tol n’a pas valu de procès à son auteur. Müge Sökmen, son éditrice turque, apporte un élément de réponse : « Ce sont les auteurs de gros best-sellers qui sont menacés et, parmi eux, ceux qui ont capté l’attention de l’Occident et qui sont du coup perçus comme des agents déstabilisateurs du pays ou allez savoir quoi. Ces procès prennent une énergie folle et coûtent de l’argent, mais il s’agit plus d’un harcèlement que d’une réelle menace.» (Le Temps) Quant à Murat Uyurkulak, il répond avec humour : « Le procureur n'a probablement pas encore lu mes livres » (Spiegel).


Une mémoire retrouvée ?

Quelle lecture peut-on faire de cette épopée ? Yusuf part en quête de ses origines. Mais son père Oguz devient amnésique après avoir poignardé un agent de l’Etat tortionnaire (Ismaël, le frère ennemi de Sair). Son père perd donc son identité et devient Ahmed le boiteux. En effaçant sa mémoire, il s'efface lui-même. Ahmed perd la raison en même temps que la parole. Il les retrouvera en s’engageant à nouveau dans la lutte révolutionnaire, devenant le commandant Ahmed. Pour à nouveau se perdre après la répression sanglante. La nostalgie de la Révolution chevillée au corps, il trouve refuge dans la boisson et rôde comme un spectre sur le mont Gabar près de Diyarbakir où explosent des bombes.
Cette amnésie, ce désarroi et cette nostalgie révolutionnaire valent- ils pour toute une génération ? Les enfants de celles et ceux qui ont subi le coup d’Etat se heurtent-ils à des parents silencieux, disloqués, meurtris et désorientés ? Se heurtent-ils à un passé mutilé et voué aux oubliettes de l'histoire officielle ?
D'autre part cette écriture fragmentaire transpose-t-elle la difficulté d'une réappropriation de la mémoire de cette histoire non officielle ? Est-elle une manière de pouvoir affronter peu à peu, lambeau par lambeau, les traumas historiques du pays pour faire enfin remonter le refoulé ? Une tentative de reconstruction identitaire après toutes les violences subies d’un régime totalitaire ?
Si ce livre rencontre un beau succès auprès de la jeune génération en Turquie, c'est sans doute parce qu'il répond à ses attentes d’une parole qui lève les tabous sur un chapitre sombre de l’histoire.

Mais Tol est avant tout une oeuvre littéraire qui ne se réduit pas à un roman politique et peut se lire à de multiples niveaux – l’histoire politique, les personnages, l’imaginaire déployé, la braise de la langue. On entre différemment selon sa sensibilité dans ce roman polymorphe. Pour ma part, outre la première page comme un coup de poing, j’y suis rentrée assez tard, à deux doigts de la cirrhose du foie. Au chapitre 12 avec l'apparition de la voix d’Oguz, sa fine plume et son univers. Ensuite je ne l’ai plus lâché, emportée par la fièvre des mots et le souffle épique de l'auteur.


Une verve embrasée, rageuse et poétique


Dans un flot de mots volcaniques, Sair déverse sa colère : « J’ai quitté les ténèbres des beaux quartiers pour retourner vers la vraie vie. Vers le désespoir, les peurs, la réalité, qui reste auprès de moi comme un chien fidèle, que je ne caresse jamais, mais qui me rend fou. Chaque pas me rapproche des montagnes, des rocs et des oiseaux, me ramène vers la colère. Rivé à mes papiers, je lancerai mes éclats de rire vers l’abîme. »
La rencontre des parents de Yusuf est ainsi décrite : « Le boiteux s'est épris du visage estropié. » Les handicaps physiques sont une métaphore des blessures et ravages. La nouvelle « les centimètres » est une belle allégorie d'une revanche prise par Oguz qui regagne symboliquement ses 7 cm manquants à sa jambe gauche par quatre actes : partir, lire, conter, écrire.
La texture poétique de Tol est importante. Ce n'est pas étonnant quand on sait que Murat Uyurkulak a commencé à l’écrire à partir d'un long poème qu'il avait délaissé.

Le style atypique et foisonnant de Tol est un savant mélange d’une langue parlée - un argot heurté et chaotique à l'image d'une langue turque novatrice - et d'une langue littéraire d'un haut niveau – l'auteur a grandi entouré de livres et son père, professeur de littérature, parlait un turc impeccable. « Contrairement à la syntaxe du français (sujet - verbe - complément), le turc est une langue dite agglutinante où l'on ajoute des suffixes les uns aux autres, permettant ainsi une innovation permanente. Elle est avant tout une langue orale alors que le français est une langue écrite davantage figée », souligne Emmanuelle Collas, turcophone et directrice éditoriale de Galaade.
C'est dire la gageure relevée par le traducteur Jean Descat de passer de cette oralité au français en donnant à entendre les multiples hybridations. Sensible à la prosodie turque, il a su rendre le rythme, les assonances, la poésie et les différents niveaux de langue.

Enraciné dans la tradition du conte oriental, Murat Uyurkulak s’inscrit aussi dans la modernité. Très joueur et irrévérencieux à l'égard de la langue, et sans se prendre au sérieux d’une posture d’écrivain, il fait oeuvre de plusieurs trouvailles stylistiques, tel le passage où il agglutine les mots pour dire une rupture amoureuse : « Esmer est partie. Il y a un homme, nommé tantpissitu nemecomprendspasmaisessaiedecomprendre et puis un autre, du nom de lafleurdoitsetrouveraudessousdemonmembreviril, et puis ça a été jaimebienmesconfituresarchicuites ensuite les bouteillesdrelindrelinducircassienauxcheveuxcrasseux les a rejoints, suivi de ilesttempsdeteréveillerallezbonsangréveilletoi… »
Ou le passage où il torture ses mots, les estropiant à l'image des corps battus et mutilés : « Ils tirt sr les jnes... Ils algnent Esmr, Slen, Kmam’, Brc et les autres ctre 1 mur, ils jrent, ils les bttent pdant des hres, ils st cverts de sng… Sair rssort de l'intrgatoire en ttubant… ».

Dans ce roman, seuls deux mots sont kurdes : Baran (un prénom), et tol (le titre). Mais l’auteur est sensible à la langue kurde et lui rend un bel hommage : « Tandis qu'il parlait, j’avais l'eau à la bouche comme si je mâchais un fruit acide, j'éprouvais des sentiments étranges. J'avais l'impression de vivre en des temps très anciens. »


L'auteur et la littérature turque

Qui est donc Murat Uyurkulak ? Né en 1972 à Aydin, il fait des études d'art et de droit avant d’être exclu de l’université. Il a exercé plusieurs métiers : serveur, photographe, technicien, journaliste, éditeur et traducteur pour plusieurs maisons d'éditions (traduisant notamment Bakounine). Il travaille aujourd'hui comme traducteur pour le milieu des médias et réside à Istanbul.
Fervent lecteur de Nazim Hikmet, on retrouve dans son roman la noblesse des vaincus qui toujours se relèvent. Le poète apparaît sous le nom de Varna Nazim. Il connaît bien la littérature turque d'aujourd'hui et suit avec attention les auteurs kurdes : Mehmed Uzun, Helim Yusuf, Remezan Alan-Satum et Ozmen de Sener.
L’écriture de Tol s’est étalée sur cinq années (1996-2000), mais avec une période concentrée de deux mois où il s'est enfermé dans son appartement avec « rien d'autre que des nouilles et du raki » (Spiegel).
Publié en 2002 en Turquie aux éditions Metis, Tol a été salué par la critique comme une des voix subversives de la littérature turque. Avec sa sixième réimpression, il dépasse les 20 000 exemplaires, remportant un beau succès parmi la jeunesse du pays. Son adaptation théâtrale lui a donné un nouvel écho. Son second roman, Har (2006), signifie la braise, l'ardeur. Ses deux livres sont publiés en Allemagne.
Il travaille à son troisième roman Merhume (défunte). Consacré à sa grand-mère, l'auteur s'aventure en terre féminine et se démarque de son premier roman très masculin où les femmes apparaissent comme des ombres. On en sait peu sur Canan, la mère de Yusuf, sur Esmer (littéralement la brune), Ada (l’île) ou bien encore Sarsin (la blonde).
Murat Uyurkulak est également l'auteur d'une nouvelle à quatre mains – « Le Derviche » (2008).

Quel écho Tol aura t-il en France où l'on méconnaît la culture turque et sa littérature contemporaine (exceptés le prix Nobel Orhan Pamuk et Nedim Gursel, installé à Paris). Pourtant cette littérature est foisonnante. Pas moins de 300 écrivains et éditeurs étaient présents à la Foire du livre de Francfort en 2008. Une vague impressionnante qui a très peu touché les éditeurs français. Mais, grâce au coup de projecteur donné par « L'année de la Turquie » qui s'achève à la fin du mois, une douzaine de romans turcs sont parus en France. C’est rare.
Tol n’est pas un roman commercial et la voix de l’auteur peut faire peur. Chapeau bas à la maison d’édition Galaade, engagée et indépendante, qui aime prendre des risques et nous offre là une belle découverte. Murat Uyurkulak, un nom à retenir.


Source : Mouvement.net, 03.03.2010 (URL : http://www.mouvement.net/critiques-cc2be1809f2b591a-tol-un-roman-brasier)


lundi 29 mars 2010

A Turkish teacher sued for cultural diversity project in class


A high school teacher who conducted a project to raise awareness and understanding among different ethnic groups and cultures has been sued for allegedly making propaganda for the outlawed Kurdistan Workers’ Party, or PKK, daily Habertürk reported Monday. As part of sociology lessons at a high school in Istanbul, teacher G.F. asked students to give presentations on the cultures of Roma, Kurdish, Laz, and Syriac people. While a student of Kurdish origin was making a presentation in class, another student reacted, saying, “You are talking about Kurdish culture but we have martyrs dying in the mountains. What do you have to say about that?” and then adding, “There is no such language as Kurdish.” The student’s response led to a debate facilitated by the teacher, who urged tolerance and used the state’s TV channel broadcasting in Kurdish as an example. Shortly after this incident, the student who initiated the argument brought the issue to Internet forums; counter-terrorism police units were informed and began an investigation into the teacher. A criminal case has been opened against G.F. even though the government and the Ministry of Education sent a notice to schools five months after the incident, encouraging teachers to promote fraternity to prevent discrimination.

Source : Daily News and Economic Review, Turkish Press Scan, 29.03.2010 - from Habertürk (URL : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=0329083154616-2010-03-29)

dimanche 21 mars 2010

L'Université Bilgi à Istanbul : "un savant cocktail de collectivisme, de libéralisme et de camaraderie gauchiste à la sauce Bosphore"

Dans une autre vie, on aimerait étudier à l'université de Bilgi, à Istanbul. Des trois campus qui la composent, on choisirait « Santral », niché tout au fond de la Corne d'Or, sur le site de l'ancienne centrale électrique devenue, avec son espace d'art contemporain et ses deux cafés branchés, un phare culturel de la vie stambouliote. On s'inscrirait en histoire, parce que c'est une des spécialités de la fac, et pour assister aux cours de Murat Belge, une icône en Turquie. On ferait même du bénévolat auprès des habitants des quartiers - sensibles - où la fac s'est installée. Parce que c'est dans l'« esprit Bilgi ». Et comme le rappelle Ozlem, une ancienne étudiante, « on n'étudie pas ici par hasard ».

En attendant cette autre vie, il neige dru sur le Bosphore, en cette fin février, lorsque nous franchissons l'entrée du campus - en simple visiteur. Contraste saisissant entre les immeubles du quartier de Santral et les lignes pures des bâtiments de l'université : d'un côté, des garages automobiles décatis devant lesquels s'amoncellent pneus et jantes de voitures ; de l'autre, l'énorme cube de Santralistanbul (l'ex-usine transformée en musée), les rectangles fonctionnels des salles de cours et la petite maison 1900 où sont rassemblés les bureaux de l'administration. On patine jusqu'à la cafète chic et cool, dont l'enseigne - le croisement d'une faucille et d'une... fourchette - offre un bon indice sur l'« esprit » des lieux : gaucho mais pas trop, libéral (on est dans une université privée) et libertaire (toutes les décisions importantes sont prises de façon collégiale) ; frondeur, résolument international (les cours sont dispensés en anglais) et accroché à son objectif de gestion socialement responsable, puisque le gardiennage et l'entretien de la fac, pour ne citer qu'eux, sont assurés exclusivement par des habitants du quartier.

Bilgi, c'est ça : un savant cocktail de collectivisme, de libéralisme et de camaraderie gauchiste à la sauce Bosphore. Mais c'est d'abord l'idée - et l'argent - d'un homme, Oguz Ozerden. Un personnage de roman, quadragénaire attachant et pas facile à déchiffrer, avec son regard plissé fendant un visage rond, en­cadré de boucles d'ange (brunes). Issu de milieu modeste, Oguz a fait fortune un peu par hasard à la fin des années 80, quand l'industrie des télécoms a explosé en Turquie. « The right man at the right place », comme on dit. Qui se retrouve tout d'un coup assis sur une pile de millions. Et décide d'en faire profiter les autres : « J'ai d'abord pensé à un "think tank" [une cellule de réflexion, NDLR], raconte-t-il en cette fin d'après-midi neigeuse, tassé dans le canapé de son bureau, mais je trouvais qu'il manquait à Istanbul un lieu où l'on enseignerait les sciences sociales en toute liberté - alors, on a créé une fac privée. »

Si Istanbul est un train lancé à toute vapeur sur les rails de la modernité, elle le doit à quelques puissantes locomotives. Bilgi en est une. Lorsqu'elle ouvre ses portes (en 1996, après deux années de tracas administratifs), 95 % de l'enseignement supérieur turc est en effet assuré par le secteur public. Des facs parfois excellentes, comme Bilkent, à Ankara, étroitement contrôlées par le pouvoir après le coup d'Etat militaire du 12 septembre 1980 - et toujours sous surveillance dans les disciplines sensibles. Quand l'étau politique se desserre au début des années 90, avec la libéralisation de l'économie, Oguz fonce dans la brèche et convainc ses « idoles intellectuelles », des profs chassés de leur poste après le coup d'Etat, de le rejoindre ; il débauche aussi dans les facs publiques et n'hésite pas à bousculer les convenances. Il refuse de jouer les présidents de fac autoritaires ou paternalistes. Pas de « hiérarchie », tout se discute, mê­me si « les décisions doivent être prises rapidement, je suis intransigeant là-dessus ». Par ailleurs, l'université s'inscrit dans le corps d'Istanbul, et pas forcément dans ses replis les plus ragoûtants : le premier campus ouvre à Kustepe, quasi-bidonville en plein coeur de la ville.

Les bases sont posées : sus aux tabous ! C'est entre les murs de Bilgi qu'a lieu, en 2006, le premier col­loque d'historiens turcs sur le gé­nocide arménien (une expression que l'article 301 du code pénal turc interdit toujours de prononcer). Remous, pressions, manifs, menaces : les dirigeants tiennent bon et, depuis, le dialogue entre Turcs et Arméniens a fait un véritable bon. C'est ici aussi que la question kurde est le plus souvent débattue ; ou qu'est créé le premier club d'étudiants gays-lesbiens en Turquie... sans d'ailleurs que le gouvernement s'en offusque.

Oguz Ozerden a son explication : « Alors que le port du voile est interdit dans les facs, nous avons adopté une attitude tolérante : les étudiantes peuvent le garder sur nos campus tant qu'elles ne font pas de prosélytisme. Je crois que le gouvernement actuel [conservateur-islamiste] s'en est souvenu, et qu'il ferme les yeux sur certaines choses, même si elles ne lui plaisent pas beaucoup... »

Un homme, une vision, et la bonne fenêtre de tir : brelan gagnant. Trois cents étudiants s'inscrivent la première année. Ils sont aujourd'hui dix mille (auxquels s'ajoutent sept cents chercheurs et employés), et le cursus s'est élargi aux maths, à l'économie, au journalisme, à l'archi­tecture. Sans abandonner son rôle de « bélier », dans une ville-monde où les traditions ne comptent pas pour du beurre, dans une République turque où la liberté de penser se paye encore, sur les terrains mi­litaire ou religieux, en peines de prison ou en balles de plomb, comme l'a montré l'assassinat de Hrant Dink, il y a trois ans.

« Bilgi est devenue le symbole de la renaissance d'une certaine liberté de penser, confirme Murat Güvenc, le directeur du département d'architecture. Et le génie d'Oguz a sans doute été sa capacité à voir le potentiel des gens. Un tête-à-tête de dix minutes suffit : s'il vous juge doué et sincère, il vous prend sous son aile sans que vous vous en rendiez compte et vous embarque dans l'aventure. Une qualité rare en Turquie, où les gens ont beaucoup de réticences à s'investir dans des projets collectifs, surtout lorsqu'ils visent à transformer la société civile. »

Campus de Dolapdere, quarante-huit heures plus tard. Un vendeur ambulant de petits pains chauds pousse sa précieuse cargaison le long des ruelles pentues. On le suit le long d'immeubles de sept ou huit étages « posés » au bord de ravins qui semblent autant de décharges, jusqu'à l'ancienne usine de moteurs transformée en fac. Un campus aux allures de loft géant, avec ses sols de ciment rouge laqué et ses innombrables escaliers mé­talliques.

Rendez-vous a été pris au département de droit. Une discipline réputée conservatrice un peu partout dans le monde, le droit... Pas à Bilgi. Fidèle au souci d'engagement progressiste et réaliste de l'université, le département a créé cinq centres de recherche sur des problèmes que la société turque, en pleine ébullition, n'a pas réglés : l'atteinte aux droits de l'homme et aux droits des réfugiés, les discriminations, la difficulté d'accès à la justice, ou en­core le fléau de la violence envers les femmes... Des questions que les avocats et juges en herbe prennent à bras-le-corps, sous la supervision de leurs professeurs. En offrant par exemple, comme Ilcit, étudiante de quatrième année, des conseils et des cours à des prisonniers. Huit semaines de taule par an, quand même ! Ou en assurant, comme Melisa, un soutien juridique aux femmes de Dolapdere, qu'elles soient en plein divorce ou victimes de violences conjugales. Ces expériences, les étu­diants des autres facs ne les con­naissent pas : « Pour nos élèves, c'est une chance unique de comprendre que, derrière les "cas" théoriques, il y a toujours une femme ou un homme réels, explique Turgut Tarhanli, le directeur du département. Et pour nous, les enseignants, c'est une façon de rappeler à nos concitoyens que la loi ne prend pas racine dans les sphères du pouvoir, mais au coeur même de la société. Le pouvoir légal leur appartient... encore faut-il qu'ils le sachent, et qu'ils en usent ! »

Oui, Bilgi est politisée. Parce qu'elle s'investit à fond dans la vie de sa cité. Les étudiants d'économie tâtent des lois de l'offre et de la demande sur les marchés de la ville. Ceux d'archi planchent depuis des mois sur la fabrication de cartes retraçant les étapes de l'explosion démographique et du développement culturel et social d'Istanbul. Et dans son cours sur les droits de l'homme, Turgut Tarhanli réserve un trimestre à la théorie, un autre aux techniques du militantisme - organisation de manifs et stratégies de désobéissance civile comprises. Ce deuxième volet est ouvert au public stambouliote, gratis ! Ozerden, qui rêvait d'une fac « poreuse » avec Istanbul, a tenu son pari, même s'il s'empresse de relativiser ce succès : « Hon­nê­tement, je ne suis pas sûr que, malgré nos efforts, plus de 40 % des étu­­diants actuels de Bilgi soient prêts à s'in­vestir socialement ou politiquement dans une cause, lâche-t-il avec une franchise décapante. Les autres sont venus chercher un diplôme et ont déjà l'esprit ailleurs, dans leur futur business. »

40 % d'étudiants « seulement » investis dans une cause ! Sacré Oguz... Car la « porosité » de Bilgi avec sa ville est bien ce qui distingue fon­damentalement cette fac de ses consoeurs privées, qu'elles soient turques ou américaines. L'univer­sité est payante, c'est vrai, et pas donnée : 10 000 dollars par an. Comme bien des universités amé­ricaines, elle s'est constituée en fondation et vit de ses seuls deniers - ce qui, d'ailleurs, pourrait lui coûter cher. En 2006, en effet, Bilgi s'est beaucoup endettée pour créer le campus de Santral. Trop. Elle a dû, pour assainir ses comptes, s'« adosser » à un consortium américain très actif sur le terrain universitaire, Laureate. Un « partenaire » qui a vite compris le potentiel juteux qui se cachait derrière le modèle social de Bilgi, et exigé qu'on revienne sur certains principes clefs de l'aven­ture. Pourquoi embaucher les gens du quartier quand on peut faire appel à des sous-traitants ? Et ce bé­névolat des étudiants auprès de la population locale finit par coûter, n'est-ce pas ? Entré par la petite porte au conseil d'administration de la fac, Laureate pourrait bientôt en être le véritable commandant de bord et chercher, tout simplement, à rentabiliser l'affaire. Istanbul perdrait alors un joyau.

Car cette volonté de s'installer dans les quartiers populaires, le choix d'ac­cueillir 30 % de boursiers, de prê­ter ses locaux et ses équipements à toute association qui en fait la demande (pourvu qu'un employé de Bilgi se porte garant), ont rendu Bilgi unique. Quelle autre fac offre gratui­tement des cours de graff, de photo, de théâtre, de hip-hop aux 15-20 ans du quartier popu où elle s'est ins­tallée ? « Nous accueillons environ deux cents jeunes, raconte Yoruk Kur­taran, directeur du programme pour les jeunes et pilier de la scène heavy metal à Istanbul. Des garçons, des filles, des Kurdes, des Grecs, des immigrés d'Anatolie... En miniature, c'est un bon modèle de la diversité stambouliote, et de sa tolérance : ici, on chante ce qu'on veut, même du rap islamiste. Mais la règle est la même pour tous : les paroles ne doivent jamais remettre en cause le projet de vivre ensemble. » Un bon résumé de la mission que s'est fixée Bilgi, ce drôle de navire qui avance dans la Corne d'Or « comme un brise-glace, tout en douceur, mais en fracassant finalement pas mal d'obstacles », confie Halil Güven, le nouveau recteur de l'université. Et qui tire toute une ville derrière lui.

Source : Télérama, n° 3140, Olivier Pascal-Moussellard, 21.03.2010 (à retrouver sur http://www.telerama.fr/monde/la-fac-attaque,53739.php#xtor=RSS-18)

mardi 16 février 2010

L'obsession de "l'ennemi intérieur" conduit des enfants kurdes à être jugés comme des terroristes en Turquie


Poursuivis par la justice turque pour avoir manifesté leur soutien au PKK, traités comme des adultes, ils peuvent être condamnés à vingt ans de prison.

La photo de Berivan qui est accrochée au mur du salon familial, au-dessus d’un bouquet en plastique, a fait la une de tous les journaux. Avec son sourire timide, cette adolescente est devenue le symbole de la montée de la répression judiciaire turque contre les enfants kurdes qui participent à des manifestations de soutien à la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

La jeune fille de 15 ans a été arrêtée le 9 octobre à Batman, dans l’est de la Turquie, au cours d’un rassemblement interdit. Fin janvier, une cour criminelle spéciale l’a reconnue coupable de « crimes commis au nom d’une organisation illégale », « manifestations hors la loi » et « actes de propagande pour une organisation illégale ». Verdict : sept ans et neuf mois de prison. « Ma fille est traitée comme la pire des criminelles, même un meurtrier peut s’en sortir mieux, se révolte Meryem, sa mère. Ils l’ont ramassée dans la rue et en ont fait une terroriste. »

À son procès, Berivan, ouvrière dans une usine d’emballage de vêtements, a déclaré ne pas comprendre la signification du mot « propagande ». Incarcérée depuis quatre mois, elle envoie à sa « maman chérie » de longues lettres sur du papier décoré de fleurs roses. « Je voudrais n’avoir jamais été séparée de toi, c’est si dur d’être ici, sors-moi de là », supplie-t-elle dans une écriture appliquée.


"Une vaste comédie"

Comme Berivan, 83 autres mineurs se trouvent dans la prison de Diyarbakir, la grande ville kurde de Turquie, déjà condamnés ou en attente de jugement. Ces deux dernières années en Turquie, selon un décompte de l’Association des droits de l’homme (IHD), 3 000 enfants sont poursuivis pour avoir pris part à des manifestations, essentiellement dans les régions de l’est du pays. Les jets de pierres et de cocktails Molotov contre les forces de l’ordre ou une simple présence à un meeting tombent sous le coup de la loi antiterroriste et sont punis de très lourdes peines de prison.

Depuis 2006, à la suite d’un durcissement de la législation, les plus de 15 ans sont jugés comme des adultes, en violation de la convention onusienne relative aux droits de l’enfant, signée par la Turquie. « Certains se voient condamnés à vingt ans de prison, sans réduction de peine, s’insurge Canan Atabay, une avocate de Diyarbakir. Prononcer de telles sentences pour des jets de pierres ressemble à une vaste comédie alors que l’avenir de ces enfants est en jeu. C’est l’arsenal législatif qu’il faut revoir de fond en comble. » L’un de ses vingt-deux clients mineurs, âgé de 16 ans, est accusé d’avoir lancé des cocktails Molotov. Il encourt jusqu’à 44 ans de prison.


"Ils sont tous en prison"

Le Parlement est censé s’attaquer à la situation des « enfants terroristes » depuis novembre. Mais le projet de loi n’a toujours pas été inscrit à l’ordre du jour. Victime de l’enlisement de cette « ouverture démocratique » que le gouvernement islamo-conservateur avait promis afin de répondre aux revendications des 12 millions de Kurdes de Turquie. Même si les mesures prévues sont votées, « il sera toujours possible de condamner à une peine supérieure à dix ans » et l’option de la prison restera la norme, selon l’Association des droits de l’homme de Diyarbakir. « Ces jeunes en prison sont les enfants des Kurdes qui ont été tués ou torturés par l’État turc, dont les villages ont été rasés, estime Arif Akkaya, porte-parole d’un collectif de familles, en faisant référence au conflit qui a fait plus de 45 000 morts depuis 1984. Une telle expérience ne peut conduire qu’à leur radicalisation. »

Mehmet, 17 ans, fait partie de la génération de l’« Intifada kurde », comme les médias l’ont surnommée. Remis en liberté provisoire en novembre dernier, l’adolescent avait été arrêté en mars 2008 alors qu’il manifestait pour dénoncer les opérations de l’armée turque contre les bases arrière du PKK en Irak. « Je risque vingt-cinq ans pour des cocktails Molotov, mais dans mon dossier, il n’y a qu’une photo de moi les bras croisés », assure-t-il.

D’une voix tranquille, qui n’a pas encore fini sa mue, le jeune garçon raconte qu’il a eu le temps de réfléchir derrière les barreaux : « La seule explication que j’ai trouvée à ce qui m’arrive c’est que je suis kurde. Mon rêve est désormais de rejoindre l’organisation dans la montagne et de me battre pour mon peuple. » Et l’engagement politique ? « Regardez le résultat, ils sont tous en prison », rétorque-t-il. Depuis l’interdiction en décembre par la Cour constitutionnelle du parti pro kurde, qui était accusé de liens avec le PKK, une centaine de ses membres a été arrêtée. Plusieurs dizaines, dont huit maires, sont toujours détenues.

Source : LeFigaro.fr, Laure Marchand, 11.02.2010 (à retrouver sur http://www.lefigaro.fr/international/2010/02/11/01003-20100211ARTFIG00395-ces-enfants-kurdes-juges-comme-des-terroristes-.php)

dimanche 8 novembre 2009

Une nouvelle ère en Turquie ? Hauts et bas de "l'ouverture kurde"


Newroz, Mars 2009, Istanbul
Photo : Nazim Serhat Firat
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Depuis la deuxième quinzaine de juillet 2009, le gouvernement turc a lancé un processus d’ouverture, qui est sensé apporter une solution politique à la question kurde (cf. notre édition du 30 juillet 2009). Accueillie favorablement par les Kurdes du DTP, les milieux intellectuels ainsi que par l’opinion publique, cette initiative a reçu aussi un soutien tacite de l’armée, dont les plus hauts responsables ont assisté, le 1er octobre 2009, à la rentrée parlementaire, alors qu’ils la boycottaient depuis 2007, en raison de la présence de députés kurdes dans l’assemblée (cf. notre édition du 3 octobre 2009). Au mois d’août et de septembre 2009, le ministre de l’Intérieur, Beşir Atalay, a conduit une série de consultations avec les partis, syndicats et associations, pour tenter d’établir un consensus autour du projet gouvernemental (cf. notre édition du 20 août 2009). Le 1er septembre 2009, lors d’un meeting à Diyarbakır, le DTP a plaidé pour «une paix digne» (onurlu barış), en demandant que de véritables mesures soient adoptées par le Parlement et que le PKK soit inclus dans le processus (cf. notre édition du 2 septembre 2009). Il faut d’ailleurs rappeler, à cet égard, que le mouvement rebelle avait été indirectement à l’origine de l’initiative gouvernementale, puisque celle-ci avait initialement voulu prévenir l’annonce par Abdullah Öcalan, d’une feuille de route proposant une solution politique au problème kurde (cf. notre édition du 30 juillet 2009). Le leader du PPK emprisonné n’a pourtant révélé que partiellement et confusément ses intentions, et le gouvernement a toujours affirmé vouloir le tenir hors du processus engagé, une conduite considérée par l’armée et les partis d’opposition, comme une ligne rouge à ne pas franchir. Ces derniers, notamment le CHP et le MHP, ont dénoncé l’initiative gouvernementale, en l’accusant de faire cause commune avec le PKK et d’encourager le délitement de l’État unitaire turc (cf. notre édition du 13 août 2009). Toutefois, le CHP, sous la pression de certains de ses membres, a esquissé, au mois d’octobre, une révision de cette opposition frontale et déclaré qu’il pourrait soutenir l’ouverture gouvernementale, à certaines conditions (cf. nos éditions des 8 et 17 octobre 2009).

Le 19 octobre dernier, le processus a pris une nouvelle dimension, lorsqu’un «groupe de la paix» (Barış grubu), composé par 9 rebelles accompagné de 26 civils kurdes d’un camp irakien de réfugiés, a rendu les armes aux forces turques, au poste frontière de Habur, avant d’être rapidement remis en liberté. Cet événement spectaculaire, qui avait déjà été tenté, en 1999, mais qui avait échoué, a été suivi de manifestations de joie et de soutien, dans les provinces kurdes en Turquie (photo). Ces réactions, qualifiées «d’irresponsables» par le président de la République, ont amené le gouvernement à interrompre cet «adieu aux armes», en suspendant l’accueil d’un nouveau «groupe de la paix», initialement prévu pour la semaine suivante, par peur des réactions nationalistes que cela pourrait provoquer en Turquie. Le gouvernement n’a pas interrompu pour autant l’ouverture engagée, mais a simplement annoncé son souhait de marquer une pause. Le 3 octobre 2009, lors du congrès de l’AKP, à Ankara, le premier ministre avait d’ailleurs prononcé un discours emblématique, louant la diversité turque, en mettant en exergue notamment une série de personnalités et d’intellectuels kurdes, soufis, alévis, arméniens, jusqu’au poète communiste Nazım Hikmet, sans lesquels, selon lui, la Turquie ne pourrait pas être ce qu’elle est aujourd’hui (cf. notre édition du 6ocotbre 2009).

En dépit du mouvement qui a été engagé, certains font observer que le gouvernement n’a toujours pas révélé le contenu des mesures qu’il entend prendre et le soupçonnent de se livrer, en l’occurrence, à une opération de propagande sans lendemain. Il y a quelques jours, le numéro deux du PKK, Murat Karayılan, a déclaré que la majorité actuelle n’avait «jamais eu l’intention de résoudre la question kurde», et accusé le gouvernement d’essayer de «tromper le peuple kurde et l’opinion publique internationale.» Le processus, entamé depuis le mois de juillet, a été perturbé, par ailleurs, paradoxalement, par la poursuite d’actions judiciaires contre des responsables kurdes. Fin septembre (cf. notre édition du 4 octobre 2009), plusieurs députés kurdes ont fait l’objet d’une citation à comparaître pour des déclarations anciennes jugées dangereuses pour la sécurité de l’Etat (une infraction pour laquelle leur immunité parlementaire ne les protège pas), et le 27 octobre 2009, la députée Aysel Tuğluk a même été condamnée à un an et demi de prison ferme. Le processus d’ouverture kurde du gouvernement est ici manifestement perturbé par les divisions internes de la justice, dont certains secteurs restent très attachés aux valeurs laïcistes et nationalistes de l’establishment politico-militaire, tandis que d’autres font preuve d’indépendance et n’hésitent plus à s’attaquer à l’Etat profond.

Le gouvernement a révélé récemment que l’examen par le Parlement de son initiative kurde commencerait le 10 novembre 2009, une annonce qui a provoqué la colère des partis d’opposition, qui ont fait valoir que ce jour était celui de l’anniversaire de la mort d’Atatürk. Rappelant la fameuse formule du fondateur de la République «Paix dans le pays, paix dans le monde», le porte-parole du gouvernement a néanmoins confirmé cette échéance, qui devrait d’abord voir le ministre de l’Intérieur faire l’état des résultats de ses consultations, avant que le premier ministre expose (probablement le 12 novembre) le contenu de son projet. Quant à «l’adieu aux armes» commencé avec le retour d’un groupe de rebelles et de réfugiés, le 19 octobre dernier, il devrait reprendre avec l’arrivée d’un deuxième «groupe de la paix», pendant le «Kurban Bayramı» (fête du sacrifice), qui interviendra, cette année, à la fin du mois de novembre.

Il ne faut pas oublier non plus que, depuis l’année dernière, le gouvernement entretient un dialogue régulier et direct avec les autorités kurdes d’Irak du nord et que le ministre turc des affaires étrangères Ahmet Davutoğlu a effectué, le 30 octobre 2009, une visite historique à Erbil, où il a rencontré Massoud Barzani. Initialement cette stratégie avait surtout été conçue pour neutraliser les bases arrière du PKK, mais désormais il semble qu’elle ait une amplitude beaucoup plus forte et qu’elle s’insère dans la nouvelle politique étrangère turque, dont l’un des objectifs majeurs est de faire de la Turquie un pôle de stabilité dans la région, ce qu’Ahmet Davutoğlu a résumé, à Erbil, en disant qu’il était temps pour les Arabes, les Kurdes et les Turcs de reconstruire le Moyen-Orient (cf. notre édition du 6 novembre 2009) .

Depuis le début, cette ouverture kurde a donc connu des hauts et des bas. Toutefois, il semble bien qu’une réelle dynamique ait été créée et que la qualifier d’opération de façade ne soit pas très réaliste. Le processus n’a jamais été remis en cause, il a certes été critiqué par les Kurdes qui ne l’ont pas non plus rejeté, il a surtout vu le gouvernement ne pas hésiter à transcender certains tabous, notamment celui de l’uniformité, en reconnaissant ouvertement la diversité de la nation turque. Une opération de façade n’aurait sans doute pas osé toucher à de tels symboles. Mais il est vrai que la résolution de la question kurde passe aussi par des mesures concrètes, touchant la culture, l’usage de la langue, la citoyenneté, ou la situation économique sociale des populations concernées. C’est pourquoi les mesures, qui doivent être révélées la semaine prochaine par Recep Tayyip Erdoğan, seront d’une extrême importance. Eu égard à ce qui s’est passé depuis le mois de juillet, le gouvernement ne peut pas se permettre de décevoir. Force est de constater qu’il a néanmoins des atouts dans cette phase délicate. L’armée est affaiblie, après la relance du scandale du «plan contre la réaction» (cf. nos éditons des 27 et 29 octobre 2009 ainsi que des 1er et 5 novembre 2009). Quant à l’opposition, elle n’est pas parvenue à susciter un rejet nationaliste véritable dans l’opinion publique turque et le CHP a même commencé à monter dans le train en marche… Il serait sans doute téméraire et un peu prématuré de dire qu’à ce stade tous les espoirs sont permis mais indiscutablement une nouvelle ère est en train de s’ouvrir.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 08.11.2009 (à retrouver sur http://ovipot.blogspot.com/2009/11/les-prochaines-echeances-de-louverture.html)