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dimanche 6 juin 2010

Le gouvernement et l'AKP, dirigé par Recep Tayyip Erdoğan, renforcés par l'affaire de la flotille "Free Gaza"


Près d’une semaine après l’assaut des commandos de marine israéliens, qui a fait officiellement 9 morts (8 citoyens turcs et 1 ayant aussi la nationalité américaine), les commentaires vont bon train, tant sur le déroulement de l’affaire en elle-même, que sur ses conséquences politiques en Turquie.


A bien des égards, le gouvernement de l’AKP sort renforcé de cette épreuve. La Turquie, en effet, a tenu les devants de la scène internationale, face à des Occidentaux gênés par leurs condamnations à reculons de l’attaque israélienne. Mais, plus que la dimension internationale de cette affaire, ce sont ses conséquences internes qui sont désormais observées. Selon Michel Sailhan, directeur du bureau de l’AFP à Istanbul, le parti majoritaire et son leader sont les premiers bénéficiaires de l’opération après plusieurs jours de mobilisation populaire, au cours desquels se sont exprimés successivement la colère pendant des manifestations anti-israéliennes, l’émotion au moment du retour des passagers des navires arraisonnés, la dévotion et le recueillement à l’occasion des prières et cérémonies mortuaires.

En se faisant le champion de la cause palestinienne par les condamnations sans nuance qu’il a adressées à l’Etat hébreu, Recep Tayyip Erdoğan s’est aussi présenté en défenseur des Turcs, en l’occurrence assassinés ou maltraités, unissant ainsi dans un même mouvement des sentiments de solidarité religieuse et des réactions de fierté nationale. Tout cela devrait être payant lors des échéances politiques à venir, estiment nombre d’experts. Car, l’affaire de la flottille a éclipsé pour un temps le renouveau en cours du CHP et l’avènement de Kemal Kılıçdaroğlu et, même si elle a permis aussi la mobilisation des islamistes du Saadet Partisi, ces derniers se sont retrouvés pris dans un mouvement bien maîtrisé par le parti majoritaire et le gouvernement. Certains éditorialistes, comme Mehmet Ali Birant, font observer que «cette opération sur Gaza s’est faite avec l’accord tacite du ministère turc des affaires étrangères». D’autres s’interrogent sur les liens étroits existant entre le parti au pouvoir et IHH (Insan Hak Hürriyetleri Yardım Vakfı – Fondation d’aide pour les droits et libertés des êtes humains), l’organisation humanitaire musulmane qui a affrété les navires arraisonnés.

Après l’unanimité qui a marqué la réprobation des premiers jours, un certain nombre de voix dissonantes ont commencé à se faire entendre plus distinctement. Des militants d’ONG laïques, ayant participé à la flottille, ont critiqué le tour trop religieux pris par cette campagne, tandis que de nombreux commentateurs se sont étonnés des risques qu’IHH a fait prendre à ses membres et à ses sympathisants. L’organisation se défend en expliquant que nul ne pouvait prévoir une telle réaction des Israéliens. Il est vrai que l’importance du nombre des victimes, le fait qu’elles aient été criblées de balles et qu’une partie d’entre elles aient été abattues à bout portant (ce qu’a révélé le rapport d’autopsie publié par les autorités turques) témoignent de la violence extrême de l’assaut qui a été donné au «Mavi Marmara». Toutefois, eu égard à l’intervention militaire israélienne «plomb durci» à Gaza et au rapport international dont cette opération avait fait l’objet, on pouvait s’attendre à ce que la riposte israélienne contre la flottille soit particulièrement dure. Lors du débat qui a précédé le vote à l’unanimité par le Parlement turc d’une condamnation de l’assaut israélien, des députés du CHP ont accusé le gouvernement de n’avoir pas assez veillé à la protection de ses concitoyens.

Mais toutes les critiques ne sont pas venues que de l’opposition laïque. S’exprimant pour la première fois publiquement sur l’événement, Fetullah Gülen, après avoir dénoncé l’attaque israélienne, a critiqué lui aussi le rôle joué par IHH. Dans une interview au Wall Street Journal, le 4 juin, le célèbre prédicateur turc en exil volontaire aux Etats-Unis, a déclaré qu’il n’avait entendu parler qu’il y a peu de l’initiative prise par IHH et estimé que cette fondation aurait du veiller à obtenir l’aval des autorités israéliennes pour effectuer une telle mission. Cette déclaration montre qu’il y a probablement sur l’affaire de la flottille, au sein même de la mouvance AKP, une différence de point de vue, qui affecte peut-être même les derniers développements de la politique internationale et notamment le tour qu’ont pris ces dernières semaines les relations turco-américaines, sur le dossier nucléaire iranien. Même si le président Gül, réputé proche de Gülen, a réagi pour condamner l’assaut israélien et dire que les liens entre la Turquie et Israël «ne seraient plus jamais les mêmes», on observe qu’il a été très largement éclipsé ces dernières semaines par «l’hyperactivisme» du premier ministre, tant sur le nucléaire iranien que sur l’affaire de la flottille.

La dernière réaction qui mérite d’être relevée est celle des Kurdes du BDP. Parlant à l’issue d’une manifestation qui a rassemblé 25 000 personnes, le 3 juin, à Mersin, la députée du BDP, Emine Ayna, a estimé que, dans l’affaire de la flottille, le gouvernement n’avait pas été capable de protéger les personnes engagées. Répondant au rapprochement effectué ces derniers jours par la presse entre l’assaut israélien du «Mavi Marmara» et l’attaque du PKK contre une base navale turque près d’Iskenderun, elle a déclaré : «Souvenez-vous qu’à Davos, le premier ministre turc a dit « one minute ! » (au président israélien pour les Palestiniens qui sont tués), nous nous disons aussi « one minute ! » au premier ministre pour les Kurdes qui sont tués avec des armes israéliennes»

En tout état de cause, les dossiers en cours de la vie politique turque devraient reprendre leurs droits dans les prochains jours, au moment où la Cour constitutionnelle va décider du sort de la révision constitutionnelle lancé par le gouvernement, qui doit faire l’objet d’un référendum au mois de septembre. C’est alors, qu’une fois les réactions à chaud surmontées, on pourra réellement mesurer les effets qu’a pu produire l’affaire de la flottille sur l’opinion publique turque.

Source : Blog de l'OVIPOT, Jean Marcou, 05.06.2010 (URL : http://ovipot.blogspot.com/2010/06/la-crise-de-la-flottille-renforce-la.html)

vendredi 4 juin 2010

"Ankara est devenue une force politique internationale aux dépens d'Israël"

Quatre jours après l'arraisonnement du Mavi Marmara, navire amiral turc de la flottille de la paix, par l'armée israélienne et la mort de neuf passagers dont huit Turcs qui ont été inhumés mercredi à Istanbul dans grande ferveur, la Turquie confirme sa position sur la scène internationale, aux dépens de l'Etat hébreu.


Israël, piégé par l'association turque IHH

L'IHH, fondation pour les droits de l'homme, les libertés et les secours humanitaires, est une puissante association turque qui a vocation à aider les musulmans partout dans le monde. Créée en 1992 pour venir en aide aux musulmans bosniaques, sa priorité est maintenant de venir en aide aux Palestiniens.

Proche du Hamas, elle est à l'origine de l'organisation de plusieurs convois qui ont acheminé par route de l'aide humanitaire jusqu'à Gaza. Le dernier, en novembre 2009, a vu la participation de quelques hommes politiques turcs et a été bloqué par Israël. Elle dispose aussi d'un bureau de représentation à Gaza où elle gère des programmes de reconstruction.

Très bien implantée en Turquie, proche des municipalités AKP, le parti au pouvoir, elle est capable d'organiser d'importantes levées de fonds comme les 9 millions après l'opération « Plomb durci » par Israël contre la bande de Gaza l'an dernier.

10 000 tonnes d'aides humanitaires, 650 passagers dont 380 Turcs, six navires : cette flottille de la paix avait été soigneusement organisée avec l'objectif de forcer le blocus israélien dans lequel étouffe 1,5 million de personnes depuis trois ans.

Dans cette opération, Israël n'avait que deux mauvaises alternatives :

  • laisser passer la flottille qui aurait mis fin de facto au blocus et vu la victoire des islamistes ;
  • ou la bloquer par la force, avec un risque de dérapage évident.

Parce que les militaires israéliens ont mal évalué la capacité de réponses des passagers turcs, peu disposés à se laisser faire, le dérapage s'est transformé en drame que l'on connaît.


Le premier ministre turc Erdoğan, acclamé par le monde sunnite

En qualifiant de « massacre sanglant » l'arraisonnement du bateau, en accusant Israël de s'être rendu coupable d'un « acte de terrorisme d'un Etat inhumain », Erdoğan n'a pas hésité à renouer avec des positions « diplomatiquement incorrectes » pour dénoncer le recours à la force pure qui caractérise la politique de l'Etat d'Israël sur la question palestinienne.

On se souviendra de sa sortie à Davos, lors d'un « clash » avec le président israélien Shimon Péres, peu de temps après la fin de la guerre de Gaza.

Erdoğan a ainsi suscité l'enthousiasme des populations arabes et a gagné auprès d'elle une stature de héros. Acclamé par des milliers de manifestants du Caire à Sanaa en passant par Jérusalem et Damas [et même à Paris lors de la manifestation pro-palestinienne devant l'ambassade d'Israël lundi, ndlr], son action politique, habile mélange de coups d'éclats (sommet de Davos) et de vision à long terme, comble le vide laissé par l'inertie des dirigeants arabes de la région, qui finit par exaspérer leur population.

Son intransigeance verbale, qu'il utilise pour dénoncer l'attitude occidentale trop permissive à l'égard des interventions militaires d'Israël, vient seconder une politique axée sur la « profondeur stratégique » mise en place par son ministre des Affaires étrangères.

Depuis deux ans, en effet, la Turquie développe autant d'alliances avec le monde occidental qu'avec les pays musulmans, cultive une volonté de neutralité qui lui a permis d'organiser des pourparlers avec la Syrie et Israël et de gagner le statut d'interlocuteur incontournable pour la paix au Moyen-Orient.

Et la Turquie vient même de frapper un grand coup en signant, avec le Brésil, un accord avec l'Iran sur le nucléaire, peu apprécié à Washington.

Mais Erdoğan n'accroît pas seulement son influence dans les rues du Moyen-Orient. Il marque des points décisifs sur la scène internationale, aux dépens d'un Israël de plus en plus isolé, pour y porter un message clair : le règlement de la solution palestienne ne peut être que politique et passera par la création d'un Etat palestinien.


Faire plier Israël par la voie politique ?

Déjà vu ? Déjà entendu ? Certes, mais le contexte a changé et ce message pourrait cette fois avoir un écho plus favorable, y compris aux Etats-Unis.

En effet, l'arraisonnement de la flottille a montré encore une fois la volonté d'Israël de continuer à ignorer le droit international.

Or, la région devient avec les années une bombe à retardement de plus en plus puissante :

  • dossier nucléaire iranien avec un stock d'uranium enrichi qui échappe toujours à tout contrôle international,
  • guerre en Irak qui a aggravé les conflits ethniques,
  • guerre en Afghanistan,
  • instabilité croissante au Pakistan rongé par les Talibans…

La politique d'Israël de maintenir le blocus sur Gaza pour amener la population à se révolter contre le Hamas n'a mené jusqu'ici qu'à une impasse et passe pour de l'entêtement aveugle et dangereux.

Or c'est de clairvoyance, de raison et de justice dont cette région a le plus besoin. Erdoğan le sait, tout comme il sait le rôle stratégique que son pays peut jouer dans la résolution de ces conflits aux côtés des Etats-Unis qui « auraient beaucoup à perdre à voir s'éloigner leur allié turc » (pour citer un récent propos du professeur Jean Marcou, de l'Observatoire de la vie politique turque - OVIPOT) si aucune pression n'était faite sur Israël pour avancer dans un règlement politique du dossier palestinien.

Source : Paristanbul (blog Rue89), Marie Antide, 03.06.2010 (URL : http://www.rue89.com/paristanbul/2010/06/03/la-turquie-nouvelle-heroine-du-monde-arabe-153516)

La Turquie cherche à ravir le leadership de la région moyen-orientale à l'Iran


La « flottille de la paix », soutenue par le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie, visait à accroître la pression internationale sur Israël, qui maintient le blocus de Gaza. L'objectif est rempli. L'arraisonnement sanglant du Mavi Marmara produit un autre effet immédiat : il renforce les positions turques sur la scène moyen-orientale, déjà raffermies par la diplomatie active d'Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères, dans la région.

Des funérailles hors normes ont été réservées aux huit victimes turques. La cérémonie religieuse s'est déroulée à Istanbul, à la mosquée de Fatih, érigée en l'honneur du conquérant de Constantinople. Les cercueils des «martyrs», drapés dans des drapeaux turc et palestinien et couverts d'une sourate du Coran, ont été accueillis par une foule criant «Dieu est grand». Les condamnations des autorités turques ont continué sur un ton inflexible. «La Turquie ne pardonnera jamais», a déclaré Abdullah Gül, le président de la République. Mardi, dans un discours traduit simultanément en anglais et en arabe, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, était apparu en porte-drapeau de la cause palestinienne : «Le moment est venu pour la communauté internationale de dire “ça suffit”.»

Depuis lundi, la Turquie apparaît comme l'héroïne de la rue arabe. Ce sont des drapeaux rouge et blanc, les couleurs turques, qui étaient agités dans les manifestations qui se sont déroulées dans la région.

Décrit comme le « nouveau Nasser » ou le « Sultan » par la presse arabe, Erdogan a ravi le titre de défenseur des Palestiniens à Mahmoud Ahmadinejad. Selon l'éditorialiste Mehmet Ali Birand, « la Turquie a obtenu ce qu'elle voulait », prédisant que «l es équilibres et les alliances vont changer dans la région ». Normalisation des liens avec la Syrie, rapprochement avec l'Irak… En fin stratège, Ahmet Davutoglu a orchestré un retour remarqué dans des territoires autrefois inclus dans l'Empire ottoman. « Aujourd'hui, il y a une vraie convergence turco-arabe », souligne un diplomate européen. Ankara, qui profite du déclin de l'Égypte ou de l'Arabie saoudite et concourt pour décrocher le leadership régional, a pris une longueur d'avance sur son concurrent principal, l'Iran.

Jusqu'en 2008, les musulmans conservateurs de l'AKP ont fait cohabiter leurs ambitions régionales et leur alliance avec Israël. Le partenariat a commencé à se fissurer avec l'opération israélienne « Plomb durci » à Gaza : visite à Ankara quelques jours avant son déclenchement, Ehoud Barak, le ministre de la Défense, n'a pas averti le chef du gouvernement turc de l'imminence de l'intervention. Recep Tayyip Erdogan l'a ressenti comme une humiliation et les relations n'ont fait que se distendre jusqu'au drame du Mavi Marmara.

L'AKP s'est longtemps investi dans la paix au Moyen-Orient, en parrainant des négociations secrètes entre la Syrie et Israël, en cherchant à faire baisser les tensions sur le théâtre libanais … « Actuellement, la Turquie ne peut plus jouer de rôle de médiation, estime Sinan Ülgen, président du think-tank Edam. Sa position est polarisée et elle apparaît comme l'alliée des Palestiniens, surtout du Hamas. »

L'accord turco-brésilien avec l'Iran sur l'échange d'uranium, conclu en mai, a déjà montré qu'Ankara n'hésitait plus à agir en fonction de ses propres intérêts, même s'ils s'opposent à ceux de ses alliés traditionnels occidentaux. Pour se transformer en puissance régionale incontestable, Ahmet Davutoglu cherche désormais à obtenir la fin du blocus de Gaza et à favoriser un changement de gouvernement en Israël. « Il reste à voir si la Turquie peut obtenir ce statut sans le soutien occidental », ajoute Sinan Ülgen.

Source : Le Figaro, Laure Marchand, 03.06.2010 (URL : http://www.lefigaro.fr/international/2010/06/03/01003-20100603ARTFIG00724-la-turquie-place-ses-pions-sur-l-echiquier-moyen-oriental.php)

mardi 23 mars 2010

Grandir la peur au ventre, au milieu des pierres ...

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Source : LeFigaro.fr, rubrique 24 heures photo, 23.03.2010 (à retrouver sur http://www.lefigaro.fr/photos/2010/03/22/01013-20100322DIMWWW00737-24-heures-photo.php)