mardi 11 mai 2010

Deux voies possibles à l'issue des élections britanniques


Un héros shakespearien. Tel aura été Gordon Brown, jusqu'à son dernier discours de Premier ministre. C'est ainsi que Jonathan Friedland, l'éditorialiste du Guardian, résume le parcours gouvernemental de l'ombrageux Écossais — tour à tour Othello, prisonnier de sa rivalité obsessionnelle avec Tony Blair; Hamlet, perdu par ses atermoiements alors qu'il pouvait, en 2007, prendre le risque d'une élection qui lui aurait peut-être donné la légitimité démocratique dont il manquait tout en offrant au Labour l'exploit d'un quatrième mandat consécutif; Macbeth, enfin, voyant depuis le 10 Downing Street s'avancer la forêt de Birnam — en l'occurrence les équipes de négociateurs conservateurs et libéraux-démocrates, sur le point de parvenir à un accord qui leur permettrait d'en découdre avec le New Labour.

La messe n'est pas encore dite, pourtant. En proposant sa démission, décoche une dernière flèche qui pourrait inciter Nick Clegg, le leader des libéraux-démocrates, à y regarder à deux fois. Celui-ci joue en effet une partie de poker complexe avec les deux grands partis britanniques. L'enjeu? Rien de moins qu'une réforme électorale qui pourrait bouleverser le paysage politique. La fin du bipartisme au Royaume-Uni est régulièrement annoncée depuis 30 ans. C'est pourtant toujours la logique implacable du scrutin majoritaire à un tour qui s'impose.


* Logique arithmétique contre logique programmatique

Après quelques semaines de «Cleggmania» — pour laquelle le leader «Lib Dem» peut d'ailleurs remercier la BBC, qui lui a accordé de figurer dans les débats télévisés à égalité avec les deux grands candidats — les anciens équilibres se sont finalement rétablis. Clegg pourrait très bien choisir de laisser un gouvernement minoritaire conservateur s'installer au 10 Downing Street. Mais il sait sans doute qu'il y a là pour le vieux parti de Lloyd George, laminé par près d'un siècle de démocratie de masse et de vote «de classe», une chance historique de redistribuer les cartes.

Si Clegg se laisse tenter — comme il semble l'être — par l'aventure gouvernementale, deux voies sont possibles. La plus logique, arithmétiquement du moins, serait une coalition entre libéraux et Tories, qui donnerait au nouveau gouvernement une solide majorité aux Communes et rassurerait les marchés financiers en ces temps de turbulences.

En apparence contre-nature, puisque les «Lib Dems» ont mené une campagne plutôt de centre-gauche, centrée, tout comme celle des travaillistes, sur le slogan d'une Grande-Bretagne «plus juste», cette alliance a des chances très sérieuses de se concrétiser. Le compromis se fonderait sur deux piliers: d'abord, la gestion de la sortie de crise et la rigueur — mais tempérées, pour plaire aux «Lib Dems», par des choix plus «équitables» en matière fiscale et budgétaire que ce que prévoit le programme conservateur (qui envisage par exemple de baisser l'impôt sur les successions tout en pratiquant des «coupes» dans les services publics); ensuite et surtout, l'organisation d'un référendum sur l'introduction d'une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs (à laquelle les Tories sont opposés mais que Cameron est prêt à soumettre au verdict populaire), avant de nouvelles élections dans deux ans.


* Un attelage "pluriel" instable

L'autre option, beaucoup plus incertaine et périlleuse, vient pourtant de gagner en crédibilité depuis le courageux désistement de Gordon Brown. Il s'agirait, selon les termes somme toute justifiés du Premier ministre sortant, de rassembler la «majorité progressiste» qui existe bel et bien en Grande-Bretagne. Les «Lib Dems», mais aussi les sociaux-démocrates nord-irlandais et les nationalistes écossais et gallois pourraient former un attelage «pluriel», plus instable — et même, sans doute, soumis à des négociations incessantes — mais aussi idéologiquement plus cohérent, pour traverser la crise en s'efforçant de préserver les valeurs de solidarité et de justice sociale.

Les «Lib Dems» pourraient alors obtenir la réforme électorale souhaitée sans même passer par un référendum, ainsi que l'application de certains points clés de leur programme — par exemple des baisses d'impôt pour les bas revenus, des mesures de discrimination positive dans l'éducation, la «débureaucratisation» des services publics, etc.

Une telle coalition pourrait abandonner les mesures travaillistes critiquées comme attentatoires aux libertés individuelles (comme la mise en place de cartes d'identité ou certains excès de la législation antiterroriste) et s'attaquer au chantier de la régulation financière en menant — enfin — la bataille contre les intérêts de la City, que les «Lib Dems» sont plus disposés à mener que les grands partis de gouvernement.


* Logique de coalition

A terme, l'aboutissement des négociations dans un sens ou dans l'autre pourrait, avec la réforme électorale, redessiner le paysage politique du Royaume-Uni. Si la poussée attendue des «Lib Dems» n'a pas eu lieu le 7 mai, un tiers des électeurs n'ont pas voté pour les deux grands partis et les anciennes logiques de classe n'ont plus court. Alors que les formations régionales galloise et écossaise se sont solidement installées dans le paysage politique, les dernières années ont été marquées par les progrès de petites formations, en particulier le parti anti-européen UKIP et l'extrême droite du BNP, aux élections locales et européennes.

Le système de «vote alternatif» (avec classement des candidats par préférence) aujourd'hui envisagé assurerait une représentation parlementaire plus fidèle du spectre des opinions mais ne favoriserait pas nécessairement les petites formations. Sur le papier, la construction d'une majorité à Westminster deviendrait presque inévitablement un jeu à trois. Le Labour et les Tories seraient contraints de sortir du confort dans lequel ils s'étaient installés depuis les années 1920, le mode de scrutin du «premier arrivé» leur garantissant toujours un nombre de sièges assuré par le seul jeu de la sociologie des circonscriptions. Ils devraient désormais se plier à des logiques de coalition étrangères à leur culture.


* La mue de David Cameron

Mais les conséquences d'une telle réforme pourraient être beaucoup plus imprévisibles. En effet, le parti libéral sortirait de la position confortable de l'éternel opposant, rassemblant les déçus de tous bords, qui lui a somme toute très bien réussi au cours de la dernière décennie — avec l'apparition de bastions locaux enviables, comme la Mairie de Liverpool — pour devoir enfin assumer des choix politiques.

L'unité entre son aile droite, sceptique vis-à-vis de l'Etat et attachée à la liberté du marché — dont Nick Clegg lui-même est issu — et son aile gauche social-démocrate, qui envisageait il n'y a pas si longtemps, avec son ex-leader Paddy Ashdown, la fusion avec le Labour, y résisterait-elle? Rien n'est moins sûr. Le choix du pouvoir est aussi, pour Clegg, un saut dans l'inconnu. Avec une dose de proportionnelle, on peut d'ailleurs imaginer à terme d'autres recompositions — le mode de scrutin actuel ayant favorisé, outre l'émergence de cet ovni politique qu'est le parti «Lib Dem», l'unité de la gauche au sein du Labour (que l'on a constaté dernièrement avec l'appui maintenu des grands syndicats au Labour, malgré le peu d'attention que leur a accordé Tony Blair) comme l'unité de la droite au sein du parti Tory, de ses franges les plus extrêmes à sa composante centriste.

Le jeu est rendu d'autant plus complexe que c'est peut-être, à court terme, le futur partenaire de coalition des libéraux qui tirera son épingle du jeu. David Cameron pourrait parachever l'aggiornamento de son parti et solder définitivement les comptes du thatchérisme, en faisant accepter à son aile droite une attitude plus clémente vis-à-vis des plus fragiles, une certaine bienveillance envers les services publics d'éducation et de santé (toujours honnis par une partie des Tories, restés fidèles à la Dame de Fer) et la mise en sourdine de l'euroscepticisme viscéral du parti, auquel Cameron a jusqu'ici choisi de donner des gages mais que les «Lib Dems» ne sauraient accepter sans se renier.


* Nouvelle jeunesse travailliste

Ce scénario «à l'allemande» pourrait se conclure dans deux ans par une majorité absolue pour les conservateurs, une fois levées les dernières préventions des électeurs centristes contre le vieux parti Tory, qui se charge régulièrement de rappeler ses penchants oligarchiques (incarnés par son mécène, l'expatrié fiscal Lord Ashcroft), nationalistes (sur la question de l'immigration notamment) et sa doctrine sociale toute entière pétrie de morale victorienne à ceux qui avaient cru trop vite à la mue initiée par Cameron.

A voir l'empressement de ce dernier à discuter avec les «Lib Dems» et l'attitude très conciliante des Tories ces derniers jours, alors même qu'ils sont les seuls en Grande-Bretagne à pouvoir prétendre gouverner seuls, forts de leur majorité relative à la Chambre des Communes, on se demande si ce n'est pas cette tentation du recentrage ne guide pas la stratégie actuelle du leader conservateur. Elle lui permettrait d'en découdre, au nom de l'esprit de compromis et du réalisme politique, avec sa propre aile dure, et David Cameron mériterait alors réellement son surnom de «Tony Blair de droite».

Quant aux travaillistes, qui avec 29% des voix, ont évité de justesse la réédition de leur débâcle historique de 1983, ils pourraient trouver une nouvelle jeunesse et renouveler leur programme au contact des «Lib Dems», qui ont défendu pendant la campagne - et ces dernières années, sur l'Irak notamment - des idées qui parlent au «peuple de gauche» comme à la classe moyenne déçue du blairisme. Le Labour se doterait avant l'automne d'un nouveau leader, sans doute un quadragénaire comme David Miliband, l'héritier de Tony Blair, ou Ed Balls, le plus fidèle lieutenant de Gordon Brown.

Epargné par l'usure et le discrédit moral qui frappent la génération précédente des barons travaillistes, dont l'ascension politique remonte aux années 1980, le nouveau chef du Labour jouirait de toute l'autorité assurée par une propulsion précoce au 10 Downing Street et serait sans doute en mesure de renouveler à la fois le programme et l'image du parti.

Par une curieuse ironie de l'histoire, les travaillistes seraient alors en meilleure position pour affronter le suffrage universel qu'en 2010 — malgré le désamour dont ils souffrent aujourd'hui, leur positionnement idéologique et leur bilan depuis 1997 ans ont tout de même, et la campagne électorale l'a encore montré, profondément influencé les termes du débat politique en Grande-Bretagne — les «nouveaux Tories» comme les «Lib Dems» apparaissant eux aussi comme des héritiers de la «troisième voie». Mais aujourd'hui, c'est plutôt l'attelage Cameron-Clegg, c'est-à-dire le rassemblement de ceux qui, depuis 13 ans, veulent mettre fin au règne — autrefois sans partage — du New Labour, qui semble tenir la corde.


Source : Slate.fr, Robert Landy, 11.05.2010 (URL : http://www.slate.fr/story/21197/royaume-uni-troisieme-voie-brown-cameron-clegg)


Mustafa Akyol : la Turquie ne s'islamise pas, elle se pluralise en se modernisant

L’islamisation n’est pas en train de triompher en Turquie, affirme le journaliste Mustafa Akyol. Ce dernier brosse un portrait contrasté et assez optimiste de l’avenir de son pays.

Un des articles intéressants qu’il m’a été donné de lire ces derniers temps dans les pages de ce journal parlait du premier “hôtel nudiste” du pays, qui s’est ouvert à Marmaris, une ville magnifique sur le littoral égéen. Là, “les touristes nudistes vont pouvoir parfaire leur bronzage intégral” sur une “plage naturiste privée”. “Une petite révolution dans la société conservatrice turque”, ajoutait l’article. Des “petites révolutions” de cet ordre dans ce pays conservateur, on peut en trouver d’autres. Les bars gays et les clubs lesbiens, par exemple, se sont multipliés dans les grandes villes depuis quelques années.

Orhan Kemal Cengiz, mon ami laïc et libertaire [journaliste et défenseur des droits de l’homme], qui me rappelait ce phénomène au cours d’un déjeuner récent, m’a également expliqué qu’en tant que gourmet il apprécie désormais grandement de prendre les trains qui relient Istanbul à Ankara. “Ils ont commencé à servir de l’alcool à bord de l’express”, m’a-t-il précisé, manifestement satisfait. “Et j’en remercie l’AKP ‘islamiste’.” Autre petite révolution, peut-être même plus importante, les manifestations du 1er-Mai, qui se sont déroulées en toute liberté sur la place Taksim à Istanbul. Alors qu’ils étaient interdits en ces lieux depuis plus de trente ans, nous avons vu non seulement les syndicats mais aussi les marxistes de tout poil brandir leurs drapeaux rouges et entonner leurs chants sur le site le plus populaire du pays. Autrement dit, les “communistes athées” ont organisé leur plus grand spectacle depuis des années.

Bien sûr, si je voulais dénoncer le fait que la Turquie se transforme rapidement en une société plus “corrompue” et “mécréante”, je n’aurais qu’à choisir de tels exemples pour brosser un tableau convaincant. Mais le tableau en question serait trompeur, car je sélectionnerais sciemment les faits qui correspondent à mes priorités tout en négligeant les autres. Hélas, c’est justement ce que font depuis un bon moment certains de mes collègues hyperlaïcs. Leurs diatribes incessantes à propos de “l’islamisation” de la Turquie sous la férule du Parti pour la justice et le développement (AKP), au pouvoir, se fondent sur une compilation de faits soigneusement choisis. On croise davantage de femmes voilées dans nos rues. Dans certaines municipalités AKP, il devient plus difficile d’obtenir une licence pour vendre de l’alcool. Les communautés islamiques sont plus actives que jamais dans la vie publique. Par conséquent, poursuit ce raisonnement, nous sommes en voie d’islamisation.

En fait, selon moi, tous ces phénomènes contradictoires – davantage de voiles et davantage de bars gays – se produisent en même temps et pour la même raison. Grâce au capitalisme, à l’urbanisation et à la mondialisation, la Turquie devient une société plus ouverte et plus diverse. Ou peut-être cette diversité qu’elle a toujours connue devient-elle plus visible. La raison pour laquelle on croise davantage de femmes voilées dans les rues, c’est que les conservateurs religieux sont aujourd’hui plus urbanisés, plus sûrs d’eux et plus actifs. Autrefois, ces femmes vivaient essentiellement dans les zones rurales et restaient souvent chez elles, et mes collègues hyperlaïcs n’en remarquaient même pas l’existence.

On retrouve cette ouverture et cette diversité sur bien d’autres fronts. Les Kurdes, lesquels ne sont plus des “Turcs des montagnes”, réclament (et sont d’ailleurs partiellement en train d’obtenir) des libertés civiques dont ils n’auraient même pas rêvé dans les années 1980. Les Arméniens de Turquie, membres d’une communauté qui s’est fait discrète depuis les débuts de la République turque (pour les raisons que vous pouvez imaginer) disposent aujourd’hui d’intellectuels en vue capables d’influencer notre débat national. Qu’est-il exactement arrivé à leurs aïeux en 1915 ? Pour la première fois, on peut en discuter librement à la télévision.

Tous ces changements n’aboutissent pas seulement à donner la parole à des groupes jusque-là opprimés ; ils les transforment également. Le cas des conservateurs musulmans est le plus intéressant. Si vous ne lisez que la presse turque laïque, ce ne sont que lamentations face à leur progression. Mais, si vous lisez la presse islamiste – ce que je fais –, vous vous apercevrez que l’on s’y plaint de leur modernisation. Régulièrement, des voix dépassées dénoncent “l’Occidentoxication” que subissent les jeunes musulmans et le “consumérisme” vers lequel les a entraînés la politique de l’AKP.

Ce qui se passe, en réalité, c’est que la Turquie se modernise vraiment. Et, si vous voulez savoir ce que cela veut dire, je partage l’avis du sociologue Peter Berger : “La modernisation ne laïcise pas”, comme l’espèrent les laïcs et le redoutent les islamistes. “Elle pluralise plutôt.”

Donc, voici mon pari pour la Turquie dans dix ans : elle va devenir un pays encore plus divers, un peu comme les Etats-Unis. Comme la Bible Belt américaine, on trouvera sans doute des régions conservatrices et austères à l’intérieur des terres, mais aussi un littoral ultralibéral avec encore plus de boîtes de nuit, de plages nudistes et Dieu sait quoi d’autre. Dans le Sud-Est, la culture et la langue kurdes seront plus visibles, peut-être conféreront-elles même du sens à une “région du Kurdistan” officieuse. Le camp islamique lui-même sera plus bariolé, tandis que les communistes athées, eux, qui pourraient bien parer leur “rouge” d’un peu de “vert”, continueront à faire la preuve de leur ténacité. Pour tout dire, la Turquie sera un pays encore plus intéressant. Il suffit d’attendre.

Source : Courrier International, Rubrique À la Une > Moyen-Orient - Article en turc : Hürriyet, Mustafa Akyol, 11.05.2010 (URL : http://www.courrierinternational.com/article/2010/05/11/un-pays-laic-non-pluraliste)

vendredi 7 mai 2010

Le plan d'aide à la Grèce en 5 questions/réponses


• À combien s'élève le plan ?

Le montant total prêté à la Grèce, sur trois ans, est de 110 milliards d'euros. Le Fonds monétaire international prêtera 30 milliards, les États européens 80 milliards. Pour la seule première année, l'enveloppe totale se monte à 45 milliards d'euros.

Les pays de la zone euro prêteront à un taux d'environ 5%, bien supérieur à celui auquel ils empruntent eux-mêmes sur les marchés. Ils devraient donc, au final, gagner de l'argent grâce à cette opération. En partant du principe que la Grèce remboursera bien les prêts.


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• Est-ce suffisant ?

C'est encore incertain. «La taille du prêt est substantielle et devrait combler l'essentiel des besoins financiers de la Grèce», estiment les économistes de BNP Paribas, qui tablent sur un besoin total d'environ 120 milliards d'euros. Selon des rumeurs issues du ministère allemand du budget, la Grèce aurait plutôt besoin de 150 milliards d'euros.

Toujours est-il que grâce au plan, Athènes n'aura pas à retourner lever des fonds sur les marchés le premier trimestre 2012, selon le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou.

Mais tout dépend du succès -ou non- du plan de rigueur en place par Athènes. Si les dépenses publiques sont mal maîtrisées, alors le déficit budgétaire s'envolera, la Grèce devra emprunter plus, la dette se creusera. Les déficit empireront également si la reprise est plus molle qu'attendu. Alors, le plan d'aide se révèlerait insuffisant.


• Quand les fonds seront-ils débloqués ?

C'était une des hantises des marchés, avant l'annonce officielle du plan. La Grèce a en effet un besoin urgent de fonds : elle doit trouver 8 milliards d'euros d'ici le 19 mai. Elle devrait les trouver finalement sans soucis grâce au déblocage rapide de l'aide par les plus grands contributeurs que sont notamment la France et l'Allemagne.

De nombreux États approuvé le plan cette semaine (ou sont sur le point de le faire), comme la Belgique, le Portugal, les Pays-Bas, l'Italie, Chypre, le Luxembourg l'Autriche. La France a voté le texte dans la nuit de jeudi à vendredi. L'issue du vote ne fait pas de doute, droite comme gauche appuyant le plan d'aide. En Allemagne, après maintes tergiversations, le plan devrait être voté également vendredi.

L'Italie, qui fait partie des gros contributeurs, décidera du versement par décret et peut le publier immédiatement si besoin. Même procédure en Espagne.
D'autres États membres montrent moins d'empressement, comme la Slovaquie, qui rechigne, ou encore l'Irlande, la Finlande et la Slovénie.

• Est-ce risqué pour les États de prêter à la Grèce ?

À en croire l'agence de notation Standard & Poor's, la plus sévère, la Grèce a 23,08% de risque de faire défaut dans les trois ans. C'est ce que reflète sa note BB+ que lui a attribué l'agence.

Mais «si les pays européens prêtent à Athènes, c'est qu'ils ne croient pas aux risques de défaut», souligne Jésus Castillo, économiste chez Natixis. La Banque centrale européenne, comme le Fonds monétaire international, estime qu'un défaut est "hors de question".

Toutefois, «si des problèmes de remboursement apparaissaient au bout de trois ans, les prêts pourraient être prolongés», a déclaré lors des débats à l'Assemblée nationale président de la Commission des Finances Jérôme Cahuzac. à en croire le député, qui a auditionné le ministre du Budget François Baroin, ce dernier «n'a pas exclu un rééchelonnement de la dette de la Grèce à l'égard des pays de la zone euro puisqu'il a envisagé que cette dette ne soit pas remboursée à échéance de trois ans, mais plus tard».


• Comment un État endetté peut-il emprunter pour prêter à un autre État endetté ?

L'Espagne et le Portugal, actuellement attaqués par les marchés et en difficulté économique, prêter à la Grèce respectivement 9,79 milliards et 2,06 milliards d'euros.

Pas de soucis à se faire, selon Jésus Castillo : «ils ont toujours accès au marché pour se financer», contrairement à la Grèce. L'Espagne a d'ailleurs levé avec succès 2,345 milliards d'euros jeudi à un taux moyen de 3,532%. Bien inférieur à celui auquel elle prêtera à la Grèce. L'opération grecque devrait donc se révéler profitable pour les deux pays de la péninsule ibérique.

D'autre part, le prêt octroyé à la Grèce ne viendra pas plomber le déficit public au sens de Maastricht. Concernant la France, si le prêt pèsera dans un premier temps 3 milliards d'euros sur le déficit budgétaire, il n'aura pas d'incidence sur le déficit calculé par Bruxelles, selon le député Charles de Courson rapportant des propos de Bercy.

Source : Le Figaro, Guillaume Guichard & Damien Hypolite, 07.05.2010 (URL : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/05/07/04016-20100507ARTFIG00352-comment-l-europe-aide-la-grece.php)


Afrique du Sud / Mondial : "Ces gigantesques stades seront nos tombeaux !"


A cinq semaines du Mondial, les autorités ont fait le ménage pour offrir aux touristes une image policée de la nation “arc-en-ciel.” Les exclus s’entassent dans des ghettos sordides qui rappellent ceux de l’apartheid.


Un adolescent brave les mouches et l’odeur nauséabonde des toilettes extérieures pour chercher de l’eau. L’air absent, il fixe les rangées de taudis en tôle rouillée. Ici, il n’y a pas d’arbre ni le moindre brin d’herbe. Ici, rien ne pousse. Zone de relogement temporaire pour le maire du Cap ou camp de concentration pour ses habitants, vous êtes à Blikkiersdorp ! Ses habitants disent avoir été expulsés de force de leurs anciens logements et installés ici contre leur gré. Pour eux, c’est la faute à la Coupe du monde de football qui aura lieu du 11 juin au 11 juillet 2010. “Ici, c’est une décharge, lance Jane Roberts. Ils ont chassé les gens des rues parce qu’ils ne voulaient pas les voir pendant la Coupe du monde. Maintenant on vit dans un camp de concentration. La police vient la nuit pour nous rouer de coups ! L’Afrique du Sud ne veut pas montrer comment elle traite son peuple. Il n’y a que la Coupe du monde qui compte !”

Pour le gouvernement du président Jacob Zuma, cet événement sportif profite déjà à l’ensemble du pays : création d’emplois, rénovation des infrastructures existantes et amélioration de l’image du pays à l’étranger. L’Afrique du Sud a dépensé sans compter pour les stades qui accueilleront les matchs et le Stade du Cap est sans doute la plus grande réussite. Pour les associations, cet endroit sinistre dans la township de Delft est la preuve que la première Coupe du monde organisée en Afrique est surtout destinée à impressionner les riches étrangers. D’après les habitants de Blikkiesdorp, la situation est pire qu’au temps de l’apartheid. Blikkiesdorp a été construit en 2008 pour la somme de 32 millions de rands [2,8 millions d’euros] afin de fournir des “logements d’urgence” à environ 650 personnes. Mais, selon les habitants, environ 15 000 personnes y vivraient et de nouveaux arrivants ne cesseraient d’y déferler. La municipalité rejette ces chiffres, mais, dans certains cas, six ou sept personnes s’entassent dans des espaces de trois mètres sur six. La chaleur y est accablante en été et le froid glacial en hiver. Le bacille de la tuberculose et le virus du sida y prospèrent. Quant aux bébés nés ici, ils n’ont même pas d’existence officielle. Les allées qui séparent ces abris de fortune sont tirées au cordeau et les bicoques sont toutes identiques. Les maisonnettes ont beau être équipées de l’électricité, les allées sont pleines de chiens errants, de détritus et de sable gris qui tourbillonne.


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Sandy Rossouw, 42 ans, faisait partie des 366 personnes expulsées du foyer Spes Bona, le quartier de Athlone. Avec sa famille, ils dorment à cinq dans le seul lit de sa bicoque de Blikkiesdorp. “Nous avons été expulsés de notre foyer à cause de la Coupe du monde, fulmine-t-elle. Il se trouvait à 200 mètres du stade. Nous ne voulions pas partir, mais ils ont menacé de faire intervenir la police. Ici, tout le monde crève de faim ! Les gens marchent trois heures pour aller à Athlone s’acheter une miche de pain. Huit familles se partagent un seul WC, c’est scandaleux ! Il y a quelques semaines, des hommes nous ont menacés avec un fusil d’assaut. Il faut annuler la Coupe du monde ! Ils rénovent les bâtiments du Cap pour des centaines de millions de rands. Pourquoi ne pas dépenser cet argent ici ?”


"Ces gigantesques stades seront nos tombeaux !"

Il y a beaucoup de chômage et, en l’absence de services postaux et faute d’une adresse officielle, il est d’autant plus difficile de trouver du travail. L’éloignement du campement est également source de difficultés. Les gens doivent prendre des minibus payants pour se rendre en ville, et de nombreux enfants ont été tués en traversant l’autoroute toute proche. La criminalité est également très élevée, mais la police n’intervient guère. La mobilisation contre les expulsions s’organise notamment grâce aux nouveaux médias. Pamela Beukes est secrétaire de la Campagne antiexpulsions de l’ouest du Cap [Anti-Eviction Campapaign]. Elle ne décolère pas. “Ils font pire que le régime de l’apartheid ! A l’époque, on avait au moins le droit à une maison en briques. La Coupe du monde était censée améliorer notre niveau de vie, mais c’est le contraire qui se produit”, note-t-elle. La municipalité rejette ces accusations. Kylie Hatton, porte-parole de la ville, défend sa politique. “La ville du Cap ne déplace pas les habitants, affirme-t-elle. La Zone de relogement temporaire a été construite pour fournir des logements d’urgence… Il y a un vrai problème de vandalisme, et nos fournisseurs ont dû revenir à plusieurs reprises pour réparer les toilettes cassées ou les câbles électriques.” Autre conséquence de cet événement, des dizaines de milliers de vendeurs à la sauvette vont perdre leur gagne-pain. La Fédération internationale de football (FIFA) impose en effet autour des stades des “zones d’exclusion” qui sont uniquement réservées aux commerces autorisés. “La Coupe du monde va tuer les petits vendeurs à la sauvette”, assure Regina Twala, qui vend des repas à emporter depuis trente-cinq ans à côté du stade d'Ellis Park. “Si on nous interdit de faire du commerce à proximité des stades et des zones touristiques, comment va-t-on profiter du tourisme ?” Il y a certes eu une croissance dans le secteur du bâtiment grâce à la construction des stades, mais la plupart des ouvriers ont depuis été licenciés et n’ont toujours pas retrouvé de travail. “C’est juste un tour de passe-passe pour détourner l’attention du public de ces seize années de démocratie qui n’ont rien changé pour la majorité des Noirs dans le pays. Ces gigantesques stades seront nos tombeaux ! L’enjeu de cette Coupe du monde n’est pas le football ni le tourisme : c’est un moyen pour les politiciens et leurs amis de s’en mettre plein les poches…”, conclut Andile Mngxitama, éditorialiste et journaliste politique, qui devrait bientôt publier un pamphlet intitulé A bas la Coupe du monde !

Source : Courrier International, rubrique Afrique/Économie, 06.05.2010 - Article de David Smith, The Guardian (URL : http://www.courrierinternational.com/article/2010/05/06/a-l-ombre-des-stades-fleurit-la-misere)

Shanghai, centre du monde pour 6 mois : l'Expo universelle en images

Samedi 1er mai, Shanghai est devenue pour six mois la vitrine technologique du monde. Accueillant une exposition universelle placée sous le signe de l'urbanisation, la capitale économique de la Chine attend désormais 100 millions de visiteurs venus admirer les pavillons des 192 pays invités.

Un diaporama de 23 photos
à retrouver sur Slate.fr, rubrique Grand Format

URL : http://www.slate.fr/grand-format/shanghai-2010-20917

Face à la crise financière, 4 scénarios possibles pour la zone euro

Tout est allé très vite. En quelques semaines, la crise grecque a fait vaciller l'ensemble de la zone euro. Quelle sera l'issue de cette situation inédite ? Certains scénarios, y compris ceux qui ont longtemps été considérés comme les plus "absurdes", semblent désormais plausibles.

Un plan de sauvetage à grande échelle. Si le risque de contagion se confirme, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) n'auront d'autre choix que d'intervenir. Mais l'Europe pourrait-elle assumer un serial bailout, un sauvetage en série de membres de la zone euro comme on l'évoque sur les marchés ?

Les sommes à mobiliser pour un plan d'aide élargi seraient colossales : 65 milliards d'euros pour le Portugal et surtout, 410 milliards pour l'Espagne, à débloquer d'ici à 2012, selon des calculs de Natixis. Mais la chancelière allemande, Angela Merkel, aurait sans doute de grandes difficultés à convaincre son opinion publique de voler au secours d'un autre Etat membre. Même si celui-ci, à l'instar de l'Espagne, était un modèle de vertu budgétaire avant d'être frappé par la récession.

Un geste exceptionnel de la BCE. Lundi 3 mai, la Banque centrale européenne (BCE) a pris une mesure d'urgence inédite en suspendant purement et simplement le seuil d'éligibilité des titres grecs acceptés en échange de crédits. En clair, elle est prête à accueillir en dépôt des obligations grecques étiquetées "pourries".

Certains analystes estiment qu'un autre geste, encore plus fort, n'est pas exclu de la part de l'institution de Francfort : la BCE pourrait par exemple acheter des emprunts d'Etat, à la manière de ce qu'avait fait la Réserve fédérale américaine (Fed) pendant la crise financière. Une rupture de dogme pour la banque centrale.

Des faillites en chaîne. Si l'Europe intervient trop peu, ou trop tard, l'hypothèse, jusqu'ici jugée insensée, du défaut de l'un des membres de la zone euro serait vraisemblable, soulignent de nombreux économistes. La défiance envers l'Etat serait telle que ce dernier, incapable d'emprunter sur les marchés, ne pourrait plus honorer ses dettes arrivant à échéance.

Ce scénario est la hantise des banques qui détiennent des titres de dette grecque, espagnole ou portugaise. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), après l'Allemagne, les établissements français sont les plus gros créanciers de l'Espagne avec 220 milliards de dollars (170 milliards d'euros) de dette en portefeuille.

Signe que le risque d'une telle déroute est pris au sérieux, les responsables de la coalition allemande (CDU, FDP) veulent demander à Bruxelles de réfléchir à une procédure de "faillite organisée".

Un éclatement de la zone euro. "L'apocalypse" de la zone euro est prophétisée par certains économistes. Il s'agirait d'exclure les membres de la zone euro qui n'auraient pas été à la hauteur des exigences du pacte de stabilité. La Grèce reviendrait ainsi à la drachme et l'Espagne à la peseta. En dévaluant leur monnaie, les pays pourraient alors regagner en compétitivité.

Mais les conséquences seraient si désastreuses, pour les pays exclus (endettement record, récession...) comme pour le reste de la zone euro, que personne ne l'envisage sérieusement en Europe.

Source : Le Monde, Claire Gatinois, Marie de Vergès et Philippe Ricard, 05.05.2010 (URL : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/05/du-plan-de-sauvetage-geant-a-l-explosion-de-la-zone-euro-les-differents-scenarios_1346813_3234.html)

mercredi 5 mai 2010

Enfant du coup d'état de 1980, Murat Uyurkulak nous emmène d'Istanbul à Diyarbakir, des engagements de gauche des années 50 aux années 80 en Turquie



Le premier roman de Murat Uyurkulak est enfin publié en français grâce aux éditions Galaade. Enfant du coup d'état de 1980, l’auteur fait entendre une voix nouvelle et puissante parmi la nouvelle génération de la littérature turque contemporaine.


Tol - trois lettres pour désigner « vengeance » en kurde. Ce petit mot peut signifier aussi « mauvais garçon » ou bien encore « colère » (comme on a pu le lire dans quelques articles), mais ici son éditrice Emmanuelle Collas confirme qu'il s'agit bien de vengeance.


Des récits fragmentés enchâssés

Tol
est l'histoire d'une vengeance (le sous-titre du roman). L'histoire d’Oguz, révolutionnaire de la cause kurde des années 60 et 70 qui tient un journal intime. Meurtri par les années de répression, il laisse un mot à sa femme Canan enceinte :

« Tranquillement, comme s'il allait à la boulangerie : Je sors. Je vais me venger et je reviens… ».
Tol est aussi le récit de Sair – littéralement "Poète" –, un activiste de la même génération qu’Oguz qui milite avec lui, s’exile à Paris après des exactions de l’armée, et revient en Turquie après l’amnistie.
Tol est encore la quête identitaire de Yusuf, fils d’Oguz, poète et correcteur dans une maison d'édition. Suspecté d’être contre le régime, il est licencié et contraint de quitter Istanbul. Yusuf n'a jamais connu son père et ne sait rien de son histoire. Sa mère Canan, visage mutilé et injures toujours en bouche, est devenue folle. « Je ne me doutais pas que ces soldats en uniforme allaient rayer ma vie de bout en bout et qu'un couteau kaki avait commencé à s'affûter (…). Je suis resté inachevé, je n'ai jamais mangé à ma fin, crié tout mon soûl, empoigné les choses. Le couteau cheminait dans mon esprit comme un terrible chuchotement et j’ai été coupé en deux. Je n'ai pas trouvé de vie en accord avec mon esprit. »
Trois hommes pour le même « Je », d'où parfois la difficulté à se repérer, d'autant plus qu’Oguz, devenu amnésique, se fait appeler Ahmet le boiteux.

Tol est un roman fragmenté à l'image de ces vies brisées. Les trois lettres du titre constituent l'ossature d'une structure tripartite qui bien évidemment entrecroise les trois fils narratifs. On embarque pour un long voyage en train de plus de 1000 km d'Istanbul à Diyarbakir en terre kurde, traversant l'Anatolie d'ouest en est. Dans le même compartiment, conversent Yusuf et Sair, deux vaincus en constante ébriété. Grâce aux récits que Sair donne à lire à compte goutte à son compagnon, on remonte le temps des engagements de gauche des années 50 à 80. Aux dialogues très imbibés de raki, gin, cognac et whisky (chapitres numérotés), s'intercalent les récits des fantômes du passé (chapitres titrés : les mouches, les poissons, les pluies…).
Hors du train, le pays est sous les bombes et le monde se défait autour d’eux. Une mise en parallèle entre passé et présent : manifestations, attentats et putsch militaire de 1980 et destructions de nombreux édifices par une puissance inconnue à la fin des années 80. Un chaos métaphorique pour dire peut-être le désarroi de toute une génération communiste après la chute du mur de Berlin. Mais la radio annonce des soulèvements populaires dans plusieurs pays. Un renouveau possible ? La fin du roman est ouverte…


Éléments autobiographiques et politiques


Quête identitaire, engagement politique, violence de l'État, putsch, Révolution rêvée - les histoires singulières racontées se mêlent à la grande Histoire.
Les éléments autobiographiques sont présents - comme souvent dans un premier roman - mais ne sont pas les seuls composants. Yusuf est le double de l'auteur - même âge, poète, métier dans l'édition, suspect par ses antécédents familiaux (son oncle est l'un des fondateurs du parti communiste), battu par la police.
Mais on y retrouve surtout les histoires de sa famille et de ses amis proches : déplacement de force de ses parents dans les zones défavorisées du pays en raison de leurs liens de gauche, cavales, arrestations et tortures de son oncle. Arrestation d’étudiants parce qu'ils parlaient kurde. Amis kurdes partis au combat et tués : « J'ai vu leur tête aplatie dans les journaux » (Spiegel) . De cette époque vient son engagement pour les kurdes : « J’ai rencontré beaucoup d’injustice. Mes livres sont ma vengeance » (Spiegel).

L'éditeur propose en fin d'ouvrage une note pour mieux se repérer parmi les nombreux personnages historiques. Parmi eux, plusieurs leaders du mouvement révolutionnaire étudiant des années 60 et 70, tués lors de conflits avec l'armée de 1971 à 1972, l'année de naissance de Murat Uyurkulak. L'auteur procède beaucoup par allusion et allégorie. Mais pas seulement. Les flics sont appelés des « cognes », la brutalité et la torture sont omniprésentes et le putsch de 1980, explicitement raconté.
On a eu vent des poursuites judiciaires, arrestations et emprisonnements, voire des meurtres dont ont été victimes et sont encore victimes les écrivains et journalistes turcs, tel Hrant Dink, assassiné en 2007 par un ultranationaliste pour son combat de la reconnaissance du génocide arménien (les éditions Galaade publient cette année Chroniques d’un journaliste assassiné). On peut donc se demander pourquoi Tol n’a pas valu de procès à son auteur. Müge Sökmen, son éditrice turque, apporte un élément de réponse : « Ce sont les auteurs de gros best-sellers qui sont menacés et, parmi eux, ceux qui ont capté l’attention de l’Occident et qui sont du coup perçus comme des agents déstabilisateurs du pays ou allez savoir quoi. Ces procès prennent une énergie folle et coûtent de l’argent, mais il s’agit plus d’un harcèlement que d’une réelle menace.» (Le Temps) Quant à Murat Uyurkulak, il répond avec humour : « Le procureur n'a probablement pas encore lu mes livres » (Spiegel).


Une mémoire retrouvée ?

Quelle lecture peut-on faire de cette épopée ? Yusuf part en quête de ses origines. Mais son père Oguz devient amnésique après avoir poignardé un agent de l’Etat tortionnaire (Ismaël, le frère ennemi de Sair). Son père perd donc son identité et devient Ahmed le boiteux. En effaçant sa mémoire, il s'efface lui-même. Ahmed perd la raison en même temps que la parole. Il les retrouvera en s’engageant à nouveau dans la lutte révolutionnaire, devenant le commandant Ahmed. Pour à nouveau se perdre après la répression sanglante. La nostalgie de la Révolution chevillée au corps, il trouve refuge dans la boisson et rôde comme un spectre sur le mont Gabar près de Diyarbakir où explosent des bombes.
Cette amnésie, ce désarroi et cette nostalgie révolutionnaire valent- ils pour toute une génération ? Les enfants de celles et ceux qui ont subi le coup d’Etat se heurtent-ils à des parents silencieux, disloqués, meurtris et désorientés ? Se heurtent-ils à un passé mutilé et voué aux oubliettes de l'histoire officielle ?
D'autre part cette écriture fragmentaire transpose-t-elle la difficulté d'une réappropriation de la mémoire de cette histoire non officielle ? Est-elle une manière de pouvoir affronter peu à peu, lambeau par lambeau, les traumas historiques du pays pour faire enfin remonter le refoulé ? Une tentative de reconstruction identitaire après toutes les violences subies d’un régime totalitaire ?
Si ce livre rencontre un beau succès auprès de la jeune génération en Turquie, c'est sans doute parce qu'il répond à ses attentes d’une parole qui lève les tabous sur un chapitre sombre de l’histoire.

Mais Tol est avant tout une oeuvre littéraire qui ne se réduit pas à un roman politique et peut se lire à de multiples niveaux – l’histoire politique, les personnages, l’imaginaire déployé, la braise de la langue. On entre différemment selon sa sensibilité dans ce roman polymorphe. Pour ma part, outre la première page comme un coup de poing, j’y suis rentrée assez tard, à deux doigts de la cirrhose du foie. Au chapitre 12 avec l'apparition de la voix d’Oguz, sa fine plume et son univers. Ensuite je ne l’ai plus lâché, emportée par la fièvre des mots et le souffle épique de l'auteur.


Une verve embrasée, rageuse et poétique


Dans un flot de mots volcaniques, Sair déverse sa colère : « J’ai quitté les ténèbres des beaux quartiers pour retourner vers la vraie vie. Vers le désespoir, les peurs, la réalité, qui reste auprès de moi comme un chien fidèle, que je ne caresse jamais, mais qui me rend fou. Chaque pas me rapproche des montagnes, des rocs et des oiseaux, me ramène vers la colère. Rivé à mes papiers, je lancerai mes éclats de rire vers l’abîme. »
La rencontre des parents de Yusuf est ainsi décrite : « Le boiteux s'est épris du visage estropié. » Les handicaps physiques sont une métaphore des blessures et ravages. La nouvelle « les centimètres » est une belle allégorie d'une revanche prise par Oguz qui regagne symboliquement ses 7 cm manquants à sa jambe gauche par quatre actes : partir, lire, conter, écrire.
La texture poétique de Tol est importante. Ce n'est pas étonnant quand on sait que Murat Uyurkulak a commencé à l’écrire à partir d'un long poème qu'il avait délaissé.

Le style atypique et foisonnant de Tol est un savant mélange d’une langue parlée - un argot heurté et chaotique à l'image d'une langue turque novatrice - et d'une langue littéraire d'un haut niveau – l'auteur a grandi entouré de livres et son père, professeur de littérature, parlait un turc impeccable. « Contrairement à la syntaxe du français (sujet - verbe - complément), le turc est une langue dite agglutinante où l'on ajoute des suffixes les uns aux autres, permettant ainsi une innovation permanente. Elle est avant tout une langue orale alors que le français est une langue écrite davantage figée », souligne Emmanuelle Collas, turcophone et directrice éditoriale de Galaade.
C'est dire la gageure relevée par le traducteur Jean Descat de passer de cette oralité au français en donnant à entendre les multiples hybridations. Sensible à la prosodie turque, il a su rendre le rythme, les assonances, la poésie et les différents niveaux de langue.

Enraciné dans la tradition du conte oriental, Murat Uyurkulak s’inscrit aussi dans la modernité. Très joueur et irrévérencieux à l'égard de la langue, et sans se prendre au sérieux d’une posture d’écrivain, il fait oeuvre de plusieurs trouvailles stylistiques, tel le passage où il agglutine les mots pour dire une rupture amoureuse : « Esmer est partie. Il y a un homme, nommé tantpissitu nemecomprendspasmaisessaiedecomprendre et puis un autre, du nom de lafleurdoitsetrouveraudessousdemonmembreviril, et puis ça a été jaimebienmesconfituresarchicuites ensuite les bouteillesdrelindrelinducircassienauxcheveuxcrasseux les a rejoints, suivi de ilesttempsdeteréveillerallezbonsangréveilletoi… »
Ou le passage où il torture ses mots, les estropiant à l'image des corps battus et mutilés : « Ils tirt sr les jnes... Ils algnent Esmr, Slen, Kmam’, Brc et les autres ctre 1 mur, ils jrent, ils les bttent pdant des hres, ils st cverts de sng… Sair rssort de l'intrgatoire en ttubant… ».

Dans ce roman, seuls deux mots sont kurdes : Baran (un prénom), et tol (le titre). Mais l’auteur est sensible à la langue kurde et lui rend un bel hommage : « Tandis qu'il parlait, j’avais l'eau à la bouche comme si je mâchais un fruit acide, j'éprouvais des sentiments étranges. J'avais l'impression de vivre en des temps très anciens. »


L'auteur et la littérature turque

Qui est donc Murat Uyurkulak ? Né en 1972 à Aydin, il fait des études d'art et de droit avant d’être exclu de l’université. Il a exercé plusieurs métiers : serveur, photographe, technicien, journaliste, éditeur et traducteur pour plusieurs maisons d'éditions (traduisant notamment Bakounine). Il travaille aujourd'hui comme traducteur pour le milieu des médias et réside à Istanbul.
Fervent lecteur de Nazim Hikmet, on retrouve dans son roman la noblesse des vaincus qui toujours se relèvent. Le poète apparaît sous le nom de Varna Nazim. Il connaît bien la littérature turque d'aujourd'hui et suit avec attention les auteurs kurdes : Mehmed Uzun, Helim Yusuf, Remezan Alan-Satum et Ozmen de Sener.
L’écriture de Tol s’est étalée sur cinq années (1996-2000), mais avec une période concentrée de deux mois où il s'est enfermé dans son appartement avec « rien d'autre que des nouilles et du raki » (Spiegel).
Publié en 2002 en Turquie aux éditions Metis, Tol a été salué par la critique comme une des voix subversives de la littérature turque. Avec sa sixième réimpression, il dépasse les 20 000 exemplaires, remportant un beau succès parmi la jeunesse du pays. Son adaptation théâtrale lui a donné un nouvel écho. Son second roman, Har (2006), signifie la braise, l'ardeur. Ses deux livres sont publiés en Allemagne.
Il travaille à son troisième roman Merhume (défunte). Consacré à sa grand-mère, l'auteur s'aventure en terre féminine et se démarque de son premier roman très masculin où les femmes apparaissent comme des ombres. On en sait peu sur Canan, la mère de Yusuf, sur Esmer (littéralement la brune), Ada (l’île) ou bien encore Sarsin (la blonde).
Murat Uyurkulak est également l'auteur d'une nouvelle à quatre mains – « Le Derviche » (2008).

Quel écho Tol aura t-il en France où l'on méconnaît la culture turque et sa littérature contemporaine (exceptés le prix Nobel Orhan Pamuk et Nedim Gursel, installé à Paris). Pourtant cette littérature est foisonnante. Pas moins de 300 écrivains et éditeurs étaient présents à la Foire du livre de Francfort en 2008. Une vague impressionnante qui a très peu touché les éditeurs français. Mais, grâce au coup de projecteur donné par « L'année de la Turquie » qui s'achève à la fin du mois, une douzaine de romans turcs sont parus en France. C’est rare.
Tol n’est pas un roman commercial et la voix de l’auteur peut faire peur. Chapeau bas à la maison d’édition Galaade, engagée et indépendante, qui aime prendre des risques et nous offre là une belle découverte. Murat Uyurkulak, un nom à retenir.


Source : Mouvement.net, 03.03.2010 (URL : http://www.mouvement.net/critiques-cc2be1809f2b591a-tol-un-roman-brasier)